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Laver l?honneur
La réplique de Maurice à l?ambassadeur américain n?a pas été immédiate. Le prudent ministre du Commerce international aura-t-il conseillé à celui des Affaires étrangères de mesurer ce que coûterait au pays d?être ?against? plutôt que ?for? une puissance destinée à imposer les règles du jeu économique ? Il est plus probable que l?arrogance de l?ambassadeur a paru à ce point inattendue que Jayen Cuttaree aura cherché à vérifier si elle reflétait les sentiments de l?homme ou ceux de l?État qu?il représente. On devine, à sa non moins arrogante réponse d?hier, que le ministre a obtenu la confirmation qu?il recherchait : les États-Unis n?avaient pas vraiment l?intention d?exercer sur nous une quelconque pression psychologique ou économique.
Dans le fond, John Price a raison : on a trop longtemps toléré, cela risque de nous retomber sur le nez. Dans la manière, il a eu tort. Sa fonction consiste à se faire le porte-parole de son gouvernement en préservant les relations. Un tête-à-tête avec les autorités concernées, s?il y avait eu malaise, aurait été plus indiqué. Or, non seulement il ne semble pas avoir reflété la position de son gouvernement, puisqu?il a fallu la corriger, mais il s?est soucié très peu des relations. Il a insulté publiquement l?État mauricien, devenu presque un ?rogue state? à l?instar de Cuba ou de Haïti. C?est Maurice le contrefacteur, le véreux.
Cette virulence était déplacée dans la mesure où ce même Etat vient d?introduire une loi permettant aux grandes marques internationales de régler leur compte aux pirates. Elle était d?autant plus insignifiante? que c?est sur notre nez et non sur celui des États-Unis que cela va retomber. Si le propriétaire de Kenzo nous tourne le dos, éc?uré, c?est bien Maurice qui y perd. Il est difficile de croire que nous, si petits, nous puissions nuire aux intérêts des hommes d?affaires américains au point d?exaspérer à ce point leurs dirigeants.
L?agressivité de Price est d?autant plus déroutante que nous n?avons jamais en fait entendu quelque impatience de la part des États-Unis devant notre retard à mettre de l?ordre. L?on peut comprendre que l?Ukraine, par exemple, fasse l?objet des foudres américaines. Son exportation de CD piratés déséquilibre le marché dans les pays du Nord. Les États-Unis l?ont pressée de prendre des mesures et sont convenus avec elle d?un plan à plusieurs volets. Deux ans après, ce plan n?a jamais été mis en route. Pour être restée sourde aux pressions, l?Ukraine a été menacée de sanctions économiques.
Mais nous ? Méritons-nous cette menace voilée qu?est la référence à l?AGOA III ? Si les Américains avaient le moindrement cherché à mettre le holà, nous n?aurions pas été aussi stupides, pour reprendre l?expression du ministre, pour permettre que ce malaise grandisse dans un contexte où nous sommes en train de négocier des faveurs.
Il faut sans doute mettre sur le compte d?une sale manie américaine la sortie de Price. Les sanctions, on le sait, sont ancrées dans la politique étrangère des États-Unis. Alors que les Nations unies mêmes n?appliquent de sanctions qu?à l?encontre d?une dizaine de pays, sept fois plus d?États en font l?objet de la part des États-Unis. Leurs motifs vont du mauvais étiquetage du thon aux violations des droits de l?homme et au? piratage.
La communauté internationale réprouve cette politique qui sape bien des efforts des pays en développement. Le gouvernement Bush aura certes essayé de se défaire de cette tentation. À son premier discours devant le Sénat, Colin Powell avait remis en question cette arme en lançant : ?Avant de décider d?une sanction, prenez tout le temps de bien examiner la situation. Comptez jusqu?à dix, puis appelez-moi.? Il n?aura pas reçu beaucoup d?appels.
Cet incident diplomatique vaut sans doute qu?on l?oublie. On se remettra d?ailleurs bien vite de la leçon de morale d?un John Price qui vaut ce qu?elle vaut. On ne se mêlera pas des affaires intérieures de l?Amérique, comme l?ambassadeur aura eu la tentation de le faire lui, pour réclamer que les États-Unis rappellent son homme. On se contentera d?évaluer les messages échangés. Les États-Unis auront, nous l?espérons, compris qu?il est légitime, dans un monde qui sera nivelé, qu?on attende d?une puissance qu?elle aide les petits États dans leurs efforts à se mettre à niveau. Maurice retiendra, elle, qu?il faut aussi s?aider soi-même. On a encore des efforts à faire. Jayen Cuttaree n?a pas encore tout à fait lavé notre honneur.
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