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Nous avons le dos au mur, il nous faut un nouveau déclic

9 mars 2004, 20:00

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<B>Quel regard portez-vous sur le parcours économique de Maurice depuis l?indépendance ? </B>

Le pays a progressé, c?est une évidence. Pour cristalliser cette idée il suffit peut être de rappeler que le revenu par tête d?habitant, en 1970, tournait autour de $ 200 dollars. Aujourd?hui il est de près de $ 4 000. En moyenne annuelle cela représente une hausse de 10%. Il y a eu une croissance de l?économie et, dans une grande mesure, la population en a profité. Le niveau de vie s?est grandement amélioré.

<B>Quels ont été les principaux ingrédients du ?miracle économique? ? </B>

Je récuse le terme de miracle. Les miracles arrivent indépendamment de nos actions. Ce n?est pas le cas pour le progrès économique du pays. Nous y avons travaillé.

Je dois tout d?abord distinguer deux périodes. Les années 70 n?ont pas été des années de progrès, mais plutôt une décennie de gaspillage où nous avons raté de nombreuses opportunités, surtout quand le prix du sucre avait connu une hausse sur le marché mondial. Nous avons eu beaucoup de roupies que nous avons dépensées.

Et finalement nous avons eu à dévaluer la monnaie.

<B>Le boum sucrier a quand même permis de financer la diversification?</B>

C?est vrai. Il y a eu les premier jalons de la zone franche et quelques premiers succès dans le tourisme. Mais je me référais surtout aux dépenses budgétaires qui avaient augmenté. Dans les années 70, nous avions une stratégie de développement ambiguë. D?une part, on voulait promouvoir les exportations, et d?autre part on continuait à privilégier une stratégie d?autosuffisance et de protection des industries locales. Ces deux stratégies ne vont pas de pair. Elles sont opposées.

En 1979 exactement, l?économie est au bord du précipice. Nos réserves en devises étrangères ne représentent plus que deux semaines d?exportation. Nous n?avons pas d?autres choix que de frapper à la porte du Fond Monétaire International et de dévaluer.

<B> C?est le début du redressement économique?</B>

Cela ne s?est pas fait tout seul. Nous avons travaillé dur, et c?est pourquoi je n?aime pas le mot miracle. A partir de 1982, un nouveau gouvernement est arrivé au pouvoir sur une plate-forme marxiste, mais il a rapidement changé son fusil d?épaule. Il a largement suivi les conseils du FMI et de la Banque Mondiale qui recommandaient une politique d?ouverture et qui privilégiaient une stratégie d?exportation.

Parce qu?il était nouveau et qu?il bénéficiait d?un fort soutien populaire, le gouvernement d?alors a su entraîner la population dans cette nouvelle voie. Un des symboles de cette adhésion est le fait que la population a accepté de réduire le nombre de jours fériés. Les mauriciens acceptent de se serrer la ceinture et adoptent une meilleure éthique du travail. Cela va s?avérer payant. La création d?emplois est relancée et on assiste aux années glorieuses de la zone franche.

Parallèlement, on note une volonté de mieux gérer les dépenses publiques. En 1984-85, le déficit budgétaire était de 5,8 %. Il sera ramené à 3,8 % en 1985-86, à 1,5 % en 1986-87 et jusqu?à 1,2% en 1987-88. Durant cette période, on assiste également à une importante réduction de la pression fiscale. Le taux d?imposition, qui était de 80 % et même de 92,5% à un moment donné, a été réduit à 35%.

Les efforts du gouvernement et de la population ont bénéficié d?une conjoncture favorable. Nous avons eu de la chance car l?environnement mondial était bon. Le dollar était faible. Mais nous avons su créer les conditions pour profiter de cette conjoncture. A la fin des années 80 on avait déjà remboursé la Banque Mondiale.

<B>Finalement, Maurice doit beaucoup au programme d?ajustement structurel imposé par les institutions de Bretton Woods ?</B>

Oui et non. Pourquoi dans d?autres pays les programmes d?ajustement n?ont-ils pas marché ? Peut être parce qu?ils s?y sont pris trop tard ? Ou alors parce que la population n?a pas suivi, ou que le gouvernement n?a pas fait ce qu?il fallait.

<B> Le progrès économique est aussi largement attribuable aux préférences commerciales dont nous avons bénéficié?</B>

Vous avez raison. Mais encore une fois, je vous ferais remarquer que Maurice est un des rares pays qui a su tirer le maximum de ces accords préférentiels. Ce n?est pas le cas hélas pour beaucoup de nos amis africains.

<B> Aujourd?hui, ces préférences sont remises en cause. Notre base économique est-elle construite sur du sable ? </B>

Je ne dirais pas cela. Ces préférences existaient et nous avons su en tirer avantage. Mais peut être nous ont-elles un peu endormi. C?est pour cela qu?aujourd?hui il y a de nombreux appels pour améliorer la compétitivité et la productivité. Et, soyons honnêtes, ces messages passent difficilement. Nous avons un dilemme. Maurice a aujourd?hui le dos au mur, que faire ?

Il y a 25 ans, nous avions le dos au mur et nous avons réagi parce que les dévaluations successives de la roupie nous avaient choqué. Nous nous sommes ressaisis. Aujourd?hui nous avons à nouveau le dos au mur, mais nous n?en sommes pas suffisamment conscients.

<B>Qu?est-ce qui va nous faire nous réveiller, qui va déclencher une réaction des Mauriciens ? </B>

Je me demande si la réaction cette fois ne viendra pas d?une dégradation des conditions de vie sociale ? La violence qui se répand a des conséquences économiques. Ce qui s?est passé récemment à Ere Lingerie, n?est-ce pas cette violence qui accompagne l?insécurité et le chômage grandissant ?

La prévalence du SIDA augmente. Certes Maurice n?est pas le Botswana mais restons vigilants. Je parle de la violence et du SIDA parce qu?ils ont des incidences sur la population. Or, la principale ressource de Maurice, c?est sa population. On insiste beaucoup sur la nécessité de mieux la former. Je suis d?accord, mais il faut surtout qu?elle soit saine.

Si cette population a déjà des problèmes de vie, on ne va pas pouvoir lui demander d?être plus productive. Il y a beaucoup de travail à faire sur la société mauricienne. Nous avons besoin de davantage de psychologues et de sociologues.

<B>Avec la disparition des préférences commerciales, quelle devrait être notre nouvelle stratégie économique ? </B>

Je ne vois pas d?autre issue que de continuer à être une économie d?exportation : celle de produits, mais aussi de services qui nécessitent une formation. Maurice est un pays de 1,2 million d?habitants. La population est plus ou moins formée académiquement et représente une ressource humaine meilleure que nombre de nos voisins. Il ne faut pas être pessimiste. Il y a 25 ans, cette population s?est mise au travail et nous avons pu, tant bien que mal, nous tirer d?affaire.

Nous devons aussi développer des synergies avec d?autres pays. Nous avons comme arrière-pensée la perception que nous pouvons tout faire tout seul. C?est faux. Il y a des voix qui se sont élevées contre la main-d??uvre étrangère dans les usines, contre les professionnels étrangers dans les services et plus récemment contre l?ouverture du marché aux avocats étrangers. Il faut comprendre qu?un apport des compétences étrangères est crucial. Il faut ouvrir le pays.

<B>Le secteur des services peut-il créer assez d?emplois, alors que le chômage concerne surtout la main-d??uvre non qualifiée ?</B>

Je suis conscient de ce problème. Ce sont des domaines d?activités à moins forte intensité de main-d??uvre. Cela dit, le secteur des services va quand même dans le sens des aspirations de notre jeunesse.

Je reconnais que notre système d?éducation produit beaucoup d?échecs. Il faut récupérer ces personnes, sinon il n?y aura jamais assez de travail pour eux. Je préfère de loin avoir un surplus de main-d??uvre formée par rapport aux besoins du pays que d?avoir une masse de gens non formés qu?on abandonne sur la touche. S?il y a un surplus de main-d??uvre qualifiée, il ne faut pas avoir peur de songer qu?ils pourraient aller travailler ailleurs, en Afrique ou même en Europe.

Avec le dépeuplement des pays européens, ils auront bientôt besoin de main-d??uvre qualifiée. Nous avons vu partir nos infirmiers, bientôt ce sera le tour des médecins et plus tard celui des informaticiens.

<B> En attendant, il y a-t-il des solutions pour atténuer le chômage ?

Il y a deux voies à suivre. Il faut d?abord revoir les lois du travail afin d?introduire davantage de flexibilité. Le Labour Act, les mécanismes de détermination des salaires, les fameuses négociations triparties annuelles, méritent d?être revus. Il y a trop d?institutions qui s?occupent des salaires. Il faut favoriser une meilleure adéquation entre l?offre et la demande. Il faut encourager les négociations collectives.

Le travail à temps partiel mérite une approche nouvelle et un meilleur encadrement. Beaucoup de femmes pourraient revenir sur le marché du travail après avoir passé quelques années à s?occuper des enfants.

<B> Quelle est selon vous la priorité ? </B>

Il faut que l?économie revienne au centre des débats. Non pas pour le plaisir, mais afin que le maximum d?opportunités soient données à la population pour qu?elle se rende compte des défis auxquels il va falloir faire face. Je le répète, nous avons le dos au mur et il faut un déclic pour que nous sortions de cette situation en sachant que nous ne pouvons compter que sur nous mêmes.

?La principale ressource de Maurice, c?est sa population. On insiste beaucoup sur la nécessité de mieux la former. Je suis d?accord, mais il faut surtout qu?elle soit saine.?

Propos recueillis par Stéphane SAMINADEN

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