Publicité
«La femme a sacrifié sa qualité de vie»
Comment la condition de la Mauricienne a-t-elle évolué durant les 30 dernières années ?
L?évolution la plus frappante se situe au niveau de la situation économique de la femme. Il y a eu une réelle amélioration. C?est vrai, les femmes sont essentiellement employées dans des postes subalternes. Néanmoins, l?accès au travail est là. Quand je suis arrivée à Maurice dans les années 70, les femmes étaient ouvrières agricoles, employées de maison, secrétaires ou institutrices. Aujourd?hui, elles sont partout. Il n?y a pas une femme qui n?aspire pas à son indépendance économique.
Pourquoi la pauvreté a-t-elle alors encore un visage de femme ?
Cela n?est pas propre à Maurice. Même les pays les plus avancés socialement comme la Suède doivent gérer la même réalité. Dans ce pays, le salaire moyen de la femme est presque la moitié de celui de l?homme. Maurice n?y échappe pas. Seule la fonction publique offre un traitement égalitaire.
Diriez-vous que la femme a payé le prix fort pour cette émancipation ?
Je dirais que oui. Elle a sacrifié la qualité de vie qui était la sienne. Nous venons de faire deux études portant sur l?impact du travail sur la femme et sur la famille, dont une pour l?Organisation internationale du travail. La femme est en train de travailler au triple, en tant que salariée, épouse et mère. Cela fait qu?en général, elle travaille environ 30 heures par semaine sans être rémunérée. Les hommes ne font que huit heures.
Que voulez-vous dire au juste par sacrifice de la qualité de vie ?
Des enquêtes menées par mes étudiants sur le terrain montrent que la famille est en train de se désintégrer. Il n?y a pas que le divorce. L?alcoolisme, la drogue, la violence? il n?y a pas une famille qui ne souffre pas d?un ou de plusieurs de ces maux. La femme est partie travailler, entre autres, pour offrir une meilleure vie aux siens. Mais, au bout du compte, elle constate que ses enfants se sont éloignés d?elle ou que l?argent qu?elle gagne doit être investi dans des soins. On peut se demander si l?émancipation féminine n?a pas été self-defeating.
C?est donc la femme qu?il faut blâmer pour cette dégradation de l?institution familiale ?
Certainement pas. C?est davantage une question d?organisation sociétale. Jusque-là, les femmes qui prenaient de l?emploi étaient soutenues par des grands-mères qui, elles, ne travaillaient pas. Cela change. Les grands-mères travaillent aussi. De même, il est très difficile de trouver des femmes de ménage, des gardes d?enfants ou de malades. Elles coûtent de plus en plus cher. De plus, elles n?inspirent plus la même confiance que jadis. La femme qui travaille a donc un sérieux problème d?encadrement.
Et c?est à la société d?offrir cet encadrement ?
J?en reviens à la Suède. Dans ce pays, les parents qui élèvent des enfants voient leur volume de travail allégé de 25 %. Ce pays tient ainsi compte du fait que les enfants ont besoin de bien plus que le confort matériel pour s?épanouir. Le père et la mère peuvent, entre eux deux, prendre sept ans de congé pour élever leurs enfants. Le même principe s?applique quand il faut s?occuper de parents souffrants. Dans ce cas, on perçoit 80 % de ses salaires pendant tout le temps qu?on est au chevet d?un malade? Bien sûr, une telle assurance sociale a un prix. Les pays nordiques sont parmi les plus taxés au monde.
Maurice est-elle en mesure d?émuler la Suède ?
Si elle le fait, elle devrait peut-être commencer par s?assurer que sa politique économique tient davantage compte de la difficulté des femmes à réconcilier maternité et travail. Actuellement, le travail n?est qu?une course à la productivité et à la compétitivité. Et la qualité de vie alors ?
Cet impact de l?émancipation féminine était-il prévisible et donc évitable ? Où est-ce que la femme s?est trompée dans sa quête ?
La femme n?a pas eu une réflexion et une approche holistique. Par exemple, dès son entrée dans le domaine du travail, elle aurait pu demander à bénéficier d?un day-care centre de haut niveau. Mais qui aurait payé pour cet encadrement ? L?employeur aurait pu trouver, qu?au bout du compte, la femme lui coûte beaucoup plus cher et, de fait, ne plus avoir recours à la main-d??uvre féminine? Très souvent, la femme s?est retrouvée dans des situations peu enviables où il n?y a eu d?autres choix que de faire des compromis.
En dépit du chemin parcouru, la femme reste généralement exclue des instances de décision.
C?est parce qu?au fond, l?homme n?a pas vraiment accepté que la femme est son égale. Sinon, pour commencer, il lui aurait fait davantage de place dans l?arène politique.
Un courant pense que la femme n?est pas intéressée à s?engager politiquement et que c?est sa faute si elle est sous-représentée. Comment réagissez-vous à cet argument ?
Cet argument trahit une attitude sexiste. Si les partis politiques étaient vraiment sérieux, ils ne se contenteraient pas de réserver quelques places aux femmes. Ils adopteraient et pratiqueraient un code d?éthique pour assainir leur manière de faire la politique. Quelle femme irait braver les insultes et les attaques personnelles pour occuper une place au Parlement ? Il ne faut pas faire de la place aux femmes uniquement pour se donner bonne conscience. Il faut aussi admettre qu?on peut apprendre d?elles.
Vous voulez dire que la société mauricienne est encore trop machiste ?
Cela est malheureusement vrai, surtout au sein de la frange la moins éduquée. Un réel respect de l?individu est nécessaire. Cela résoudrait l?essentiel des problèmes relationnels. L?homme doit réaliser que l?émancipation de la femme lui a également profité. Il a désormais quelqu?un avec qui partager ne serait-ce que ses charges financières.
Le travail expose la femme à d?autres risques.
C?est vrai. Il y a, par exemple, la question de moralité et d?amitiés qui se pose. La femme se voit accusée de compromettre sa famille en se laissant aller à des relations extra-conjugales. Mais, très souvent, ce sont justement ces à-côtés, dont les hommes ne se privent pas d?ailleurs, qui aident à garder la famille unie. Tout dépend donc d?où on se tient. Il n?y a pas de réponses tranchées à ces questions. Surtout dans une société multiculturelle comme la nôtre.
Il y a aussi la discrimination basée sur le sexe, le harcèlement?
L?éducation doublée d?un encadrement légal approprié sont les seules solutions à ces problèmes. Eduquer l?homme mais aussi la femme. Cette dernière doit prendre conscience que son propre comportement peut provoquer. Les femmes peuvent harceler aussi. Mais, d?une manière générale, la femme est encore très vulnérable. La société lui réserve encore un statut de subordonnée. Elle est perçue comme étant faible, ce qui encourage les attaques contre sa personne et son intégrité. Cela prendra du temps avant que la société patriarcale change.
Le gouvernement propose d?introduire une «Muslim Personal Law». Comment accueillez-vous cette proposition ?
Je ne peux commenter que l?aspect de la Muslim Personal Law qui concerne la polygamie. Mon analyse est que la femme, quelle que soit sa religion, ne demande rien d?autre qu?un nid où élever ses enfants. Elle ne peut se réjouir de la perspective humiliante d?être obligée de partager son nid. Mais c?est aux femmes musulmanes de prendre position.
Que préconisez-vous pour la femme de demain ?
Les femmes doivent commencer à se mettre en réseau. Elles doivent se constituer en une force de pression, voire une force politique. Elles pourraient alors réclamer une couverture sociale plus appropriée contre le licenciement, par exemple. Les ouvrières de la zone franche, actuellement confrontées au licenciement massif, ont des obligations financières et sociales. Ce n?est pas juste que tout ce qu?elles ont construit à travers les années soit anéanti à cause d?un revers dont elles ne sont pas forcément responsables.
«Il ne faut pas faire de la place aux femmes uniquement pour se donner bonne conscience. Il faut aussi admettre qu?on peut apprendre d?elles.»
«L?homme n?a pas vraiment accepté que la femme est son égale. Sinon, pour commencer, il lui aurait fait davantage de place dans l?arène politique.»
Publicité
Publicité
Les plus récents