Publicité
Les langues orientales selon leur mérite
Par
Partager cet article
Les langues orientales selon leur mérite
JE me souviens encore de ce dimanche matin quand je m?étais rendu chez Peter Craig pour interviewer Dev Virahsawmy sur la langue créole. C?était en juillet 1974 ! Presque trois décennies après, un des éléments abordés dans cet entretien, enseigner l?inconnu par le connu ? que l?Unesco préconisait dès 1953 ? est en passe d?être mis en pratique par l?Etat mauricien. En gros, cela veut dire utiliser la langue maternelle comme médium d?enseignement afin de réduire l?écart linguistique entre la famille et l?école. Pour les enfants mauriciens, il s?agirait donc de les exposer à une langue étrangère (ex : le français) par le créole, (langue maternelle de la majorité).
Le climat de ferveur révolutionnaire des années soixante-dix ne favorisait pas un examen à tête reposée de l?enjeu pédagogique de cette approche. Aujourd?hui, hélas, on ne peut pas dire que le pays est beaucoup plus serein pour un débat dépassionné. Je passe sur les querelles de chapelle entre linguistes et autres spécialistes sur la graphie à adopter pour écrire le créole? Hier, on aimait citer Rosa Luxembourg pour dire : ?Je me battrai pour ta liberté d?expression même si je ne suis pas d?accord avec toi.? Aujourd?hui, le mantra des gourous autoproclamés est : ?Je ferai tout pour faire barrage à ce que tu dis même si je vois que tu as raison parce que c?est toi qui le dis et pas moi !?
Introduire le créole à l?école comme médium d?enseignement, nous dit-on, déboucherait sur plus de réussites et moins d?échecs. Le projet pilote dont on a tant parlé (Anne, ma s?ur Anne, ne vois-tu rien venir ?) devrait nous renseigner sur la viabilité d?une telle mesure avant même que l?Etat ne s?engage dans cette voie à l?échelon national. Du côté de l?offre, le Comprehensive Paper du ministre de l?Education va probablement nous informer sur les moyens qui vont être mis en ?uvre pour permettre l?utilisation du créole à l?école. Du côté de la demande, sait-on par exemple quelle va ou pourrait être l?attitude des parents, des élèves, voire du corps enseignant et du public en général face à cette nouvelle donne ? Si je pose ces questions, c?est parce que je pense aux expériences catastrophiques de certains pays qui ont voulu aller vite en adoptant des positions qui relevaient beaucoup plus de l?idéologie que de la pédagogie.
En ce qui concerne les langues orientales, les choses se présentent différemment. L?importance de ces langues, longtemps traitées en parents pauvres, va augmenter d?un cran, du moins théoriquement, avec leur comptabilisation aux examens de la CPE à partir de cette année. Mais voilà qu?une partie du public crie : ?Foul !? A qui la faute si certains estiment qu?il n?y a pas? fair play ? On ne va pas reparler de déficit de communication ! Non, il faut chercher plus loin les raisons de ce mécontentement. J?estime que d?un côté, il y a des magouilleurs patentés qui aiment semer la zizanie quand ils ne sont pas aux postes de commande. De l?autre, le fameux trade off (50% des places réservées vs comptabilisation des LO) était au départ même mal inspiré.
Quand va-t-on commencer à vraiment apprécier les langues orientales à leur juste valeur ? Quand va-t-on les concevoir non pas comme des marqueurs d?identité pour des communautés précises, mais comme des langues de culture et supra-ethniques ? Pourquoi le père Henri Souchon va-t-il jusqu?à exhorter certains élèves à ne pas apprendre une langue orientale ? Et de quel droit le fait-il ? Les langues orientales sont rattachées à des civilisations millénaires. Si un enfant défavorisé, issu d?un milieu pauvre, veut apprendre une langue orientale, il devrait pouvoir le faire sans être mis à l?index. On n?arrêtera pas la marche du monde actuel qui devient de plus en plus multiculturel, où les individus bricolent des identités plurielles et revendiquent de multiples appartenances. Et les avancées technologiques sont telles que même les pires régimes despotiques n?arrivent plus aujourd?hui à contrôler leurs populations ou à emprisonner leurs esprits. Le choix est simple : penser à l?avenir ou continuer à mener des combats d?arrière-garde. A l?heure où la mondialisation menace la diversité, il est utile de se rappeler, comme nous le suggère Amin Maalouf, qu??il s?agit d?entrer avec bon sens dans une ère de liberté et de sereine diversité, en se débarrassant des injustices passées sans les remplacer par d?autres injustices, par d?autres exclusions, par d?autres intolérances, et en reconnaissant à toute personne le droit de faire coexister, au sein de son identité, plusieurs appartenances linguistiques.?
Noor Adam Essack
Publicité
Publicité
Les plus récents