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Les pitreries émues d?Henri Salvador
<B>L?IMMENSE</B> rideau du Palais des Congrès de Paris, se lève, à l?ancienne; toute la troupe est déjà en scène. Henri Salvador, 86 ans, a l?air d?un jeune homme. Costume ciel, sandales immaculées, chemise blanc cassé. Autour, une coque supérieurement éclairée. Elle contient un quatuor de jeunes filles, un praticable avec percussionniste et claviériste (Lydia Martinico) et, côté cour, un jazz-band en tenue d?été : Bernard Arcadio (pianiste et arrangeur), Cravic (guitare), et une légion de soufflants à couper le souffle : Artero (trompette), Villéger (sax), Justaffre (cor), Leloup (trombone).
Première houle de bonheur. Le public est acquis. Tout est donc à gagner. Du music-hall, du vrai, l?attente des magies. Salvador danse déjà. En face, 3 727 spectateurs en pente qui paraissent une vague type Hawaï. Le petit homme est prêt à surfer. Ça démarre en douce, diesel, sans surpuissance, la voix nue. Il s?expose. La voix se cherche. Plus personne à maîtriser cette science. Il parle comme il chante. Il tutoie le public. Il raconte son arrivée à Paris, en 1924. Il carambole les chronologies.
Au quatrième air, changement de tempo: il attaque une chanson écrite avec ?mon pote Boris Vian, Taxi?. Tout prend d?un coup : la voix, la gaieté, le jeu avec les riffs de cuivres. C?est lancé ; l?instant où se dévoile le reste de l?orchestre : deux dizaines de cordes, contrebasses, flûtes, basson, tuba, cuivres additionnels. On ne racontera pas l?effet. C?est un tour de magie, une prouesse de metteur en scène et d?éclairages. Le secret reste la musique, les voyages, partir, l?amour et la mélancolie. Salvador fait vivre l?orchestre qui le lui rend bien. Il enchaîne l?émotion et les pitreries avec un swing artiste. Pour finir, un époustouflant b?uf en scat qui se conclut en gag millimétré.
Tout du long, musicien jusqu?à la pointe des sandales, il reste le vrai poète des autres (Dimey, Ferré, Béart, Vian). Il attaque en baryton de velours. Il grimpe en ténor léger. La perfection, c?est parfait, mais en face, il faut faire face. Il sait le faire. Il chante sans appui avec juste les cordes. On découvre des paroles sans fard, des mots de tous les jours, les bêtises de la pensée immédiate qui consolent. Il siffle comme personne ne sait plus siffler.
Tout explose avec Syracuse, Jardin d?hiver et Trompette d?occasion. Corps musicien, mise en place et clowneries sophistiquées, et soudain, Avec le Temps (Léo Ferré) : un sommet sur une des meilleures orchestrations qu?ait connues la chanson. Il casse l?émotion avec des numéros irrésistibles qu?on a vus cent fois. Les rappels occupent un tiers du show. La vague est debout depuis longtemps : grand art, insolent hymne à la vie. Le plus beau : ce n?est que de la chanson. 22 h 43 : il lance les dernières mimiques, drôles, enfantines, entre les deux ailes du rideau qui se ferment sur lui. L?enfance de l?art.
Francis Marmande
© Le Monde News Service
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