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La peur

14 février 2004, 20:00

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Débat fort intéressant que celui organisé par la Jeune chambre économique de Port-Louis cette semaine. Georges Chung, Amédée Darga et Tim Taylor ont exposé leurs idées sur le thème de la démocratisation de l?économie. Une conjonction de facteurs a remis à la mode cette question. Lorsque le Chief Executive Officer du groupe Rogers, Tim Taylor, vient publiquement déclarer que la loi du 80/20 s?applique partout dans le monde et que la réelle question qui se pose à Maurice est que cette minorité possédante vient d?une minorité ethnique, c?est que les langues commencent à se délier. Cela signifie aussi qu?on sort toujours du silence lorsqu?on se sent menacé. Lorsqu?Amédée Darga affirme que la lutte contre les inégalités ne sera effective que si nous admettons les dysfonctionnements qui caractérisent le système économique, c?est qu?enfin on veut sortir de ces autocensures que nous nous imposons de peur de blesser l?autre.

La langue de bois commence à s?effacer. Que ce soit dans le débat sur l?école, sur le fonctionnement de l?État, l?économie, la stratification sociale, sur l?identité? Et nous nous rendons compte à quel point nous avons vécu dans le mensonge, le silence, la complicité, dans la peur? C?est une peur d?une nouvelle nature qui émerge désormais. La peur du capital de perdre ses acquis. La peur de l?école catholique de voir son travail saboté, la peur de la fonction publique de voir s?effriter la puissance de son corporatisme, la peur de voir surgir un système politique où les prébendes ne sont plus assurées, la peur de ces gardiens de la paix qui s?expriment à travers la violence, la peur de voir les revendications ethnoreligieuses dériver vers le chaos?

Paradoxalement, cette peur est saine. Elle fait mal parce qu?elle vient des premières fissures de ce mur de silence qu?on a bâti pour se protéger. Mais elle est salutaire pour un pays qui a vécu hypocritement ses relations sociales, sa gestion de l?économie, son rapport à l?histoire, à l?éducation, aux religions et aux ethnies. Il aura donc suffi que le pays se donne un premier Premier ministre non-hindou pour que nous commencions à crever l?abcès. C?est cette nouvelle donne qui a fait remonter à la surface tant de ranc?urs, tant de frustrations, tant de peurs?

C?est dans ce délire généralisé que nous posons la question essentielle, mais sous des formes et des formulations erronées : à qui appartient ce pays ? Chacun le revendique à sa manière. Chacun dit avoir contribué à son développement, à son épanouissement. Chacun met en scène sa légitimité historique et ancestrale. Chacun voit en l?autre une menace. Que faisons-nous dans ces moments où l?histoire semble nous échapper, ou plutôt lorsqu?elle semble nous rattraper ?

Cette histoire, cette identité, ces réalités que nous avons occultées. Suffirait-il de remettre au poste suprême un hindou vaish pour que tout rentre dans l?ordre ? Pour que nous reprenions notre vie avec nos peurs qui se seraient effacées ? Suffirait-il d?un autre retour en arrière pour que nous évitions ce miroir qui nous renvoie cette image sans fards de nous-mêmes ?

Aujourd?hui, il y a une cristallisation des énergies autour de la démocratisation de l?économie. Personne ne conteste la règle 80/20. Personne ne peut mettre à plat sa classe possédante sans courir le risque de pousser tout un pays vers l?aven. Ce n?est pas de cela qu?il s?agit. Ici, certains sont allégrement scotchés à leurs biens en oubliant qu?il existe une pauvreté ambiante. Là, au nom des inégalités historiques, émergent des hérauts du lumpenprolétariat. Tout cela participe d?une mise en scène bien soignée. La vérité est autre. Pour une bonne partie, ceux qui décident, ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique, ceux-là ne font qu?utiliser la masse des Mauriciens pour atteindre des objectifs bien précis? en jouant à fond sur la peur. Aujourd?hui face aux vraies questions, nous continuons à donner de mauvaises réponses. Et si nous transformions toute cette peur en une énergie nouvelle qui nous permettra de nous regarder en face afin que nous commencions enfin à s?autocritiquer?

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