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Lilian Berthelot amorce le temps du désamour
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Lilian Berthelot amorce le temps du désamour
LE DEUXIÈME roman de Lilian Berthelot, Le Désamour, comme l?indique le titre, ne surprendra pas le lecteur par une quelconque intrigue au dénouement inattendu. Car l?histoire est celle d?un mouvement dont la finalité est toute tracée, dès l?annonce du titre. C?est l?histoire d?un sentiment d?amour qui, après avoir uni une femme et un homme, s?estompe graduellement avec le passage du temps pour finalement cesser d?être. C?est l?histoire d?une amitié confondue avec un amour platonique qui se réveille plus de trente ans après pour mieux s?éteindre. La romancière, on l?aura compris, ne s?est pas contentée de raconter une belle histoire d?amour où tout est bien qui finit bien.
A l?origine du décollage romanesque est une lettre venue de Durban. Plus de trente ans après, Emmanuelle, ?Manu? pour les intimes, femme blanche de famille bourgeoise et de confession chrétienne, mère de famille et bientôt grand-mère, reçoit une lettre de Timothy Waddington, un Anglais qu?elle avait connu lorsqu?elle faisait ses études à Paris, actuellement en vacances en Afrique du Sud.
La lettre, élément catalyseur, réveille chez l?héroïne la nostalgie d?une époque révolue, en la projetant dans un passé où elle était cette belle femme aux apparences exotiques et aux cheveux frisés. Elle va revivre ces années universitaires où elle fit sa rencontre avec cet étudiant à l?accent ?british? bien prononcé dans une France de la fin des années soixante où le jazz était bien ancré dans la vie des Parisiens.
Depuis la réception de la lettre, chaque jour qui passe devient remémoration. D?abord nourris par des répétitions volontaires, ces souvenirs ne sont plus convoqués; ils deviennent insistants, autonomes et remontent pour tenter de donner à cet espace-temps d?autrefois un nouveau sens : ?Dès que ses pensées pouvaient courir à leur guise, elles revenaient aux années d?étudiante d?Emmanuelle. Comme si elles voulaient établir un pont par dessus le temps pour réconcilier sa vie antérieure avec les circonstances créées par la re-apparition de Timothy.?
Tous ces moments de flash-back, vécus dans l?intimité et la discrétion, permettent à Emmanuelle de revivre avec recul le sentiment que Timothy éprouvait alors pour elle. ?Une immense avenue d?espoir et de nostalgie? l?envahit. Lorsqu?elle redémarre une correspondance avec lui, c?est quelque part, au fond d?elle-même, l?expression d?un désir de reconquérir cet amour perdu avant d?avoir existé.
Cependant, du fait même que le regard rétrospectif reconstruit le passé à partir d?une série d?événements, aucun fait ne peut resurgir avec insistance dans l?isolement. C?est pourquoi il est naturel que les souvenirs du temps passé avec Timothy convoquent en parallèle les images de la rencontre avec Sham ? un étudiant ?biologiquement, physiquement à moitié indien?, car né de père mauricien et de mère française, qui faisait alors son stage en comptabilité à Londres. Ils vont se marier dans une île Maurice d?avant 1970 empreinte de préjugés raciaux.
Enfin, cette lettre, en projetant Emmanuelle dans le passé, va lui permettre de faire le bilan de sa vie conjugale avec Sham. Et déjà elle se souvient que c?était à travers ?le sentiment d?un trouble inconnu? lié à la sensation ?d?une force imprévisible, inexplicable, (qui) la conduisait vers un point de finalité?, de non-retour qu?elle voyait le début d?un lien qui allait l?unir à jamais avec lui. En somme, son regard rétrospectif ne fait qu?accentuer le sentiment d?un mariage qui va lentement mais sûrement à la dérive.
Regard vers soi
Quoi qu?il en soit, l?essentiel n?est certes pas dans ce va-et-vient inconstant entre deux temps où le passé est revu, éclairci et corrigé à la lumière d?un présent modelé par une lente maturité féminine. En revoyant les deux hommes de sa vie, Sham et Timothy, c?est elle-même qu?Emmanuelle revoit. Son imaginaire transcende ici ses propres possibilités apparentes en opérant un revirement de sa nature intentionnelle vers l?intériorité. Le moi de l?héroïne devient objet d?analyse.
Et puisque le contenu littéraire, de toute évidence, fait abstraction des digressions, c?est l?essentiel qui est placé dans le collimateur, c?est-à-dire le parcours professionnel d?Emmanuel. C?est ainsi qu?elle parvient à la constatation d?être passée à côté de certaines chances. Déjà pour sauver son mariage, elle avait dû abandonner ses études.
Mais fort heureusement, et en attendant, elle a renoué avec la création artistique. D?autre part, la mort même de son père a éveillé en elle une ?urgence de vivre?. Elle comprend désormais qu??il faudrait exploiter la plus infime des secondes, afin de créer, de se rendre digne d?exister, il faudrait mériter sa vocation de demi-dieu, du moins de créature humaine animée du souffle créateur.?
Ce renouement avec l?art l?amène bientôt à ?prendre rendez-vous avec ses créations comme on va retrouver un amour?. Voilà enfin l?enclenchement d?un processus à double sens. Les retrouvailles d?une affection artistique ne sont rien d?autre que cet amour inversement proportionnel à celui qu?elle éprouve envers son mari Sham et son ami Timothy. L?amour retrouvé par ici opère un désamour par là-bas. La voilà qui découvre que ?Timothy importait peu dans sa vie?, et que le rêve que sa vie avec Sham serait un jour une ascension à deux n?était qu?une illusion, comme elle l?avouera à la fin. Le vrai amour se trouve dans le renouement avec l?art. Là où les hommes ont échoué, c?est l?art qui assure le relais.
Une voix féminine
En effet, à bien y voir, l?auteur, elle-même femme, ne l?oublions pas, donne aux personnages masculins qui gravitent autour de son héroïne, Emmanuelle, un destin tout particulier. Si le mari, ce ?grand gaillard? aux ?grandes mains brunes?, affiche une certaine virilité masculine au début, derrière son apparence d?homme fort se dévoile son talon d?Achille qui le ronge à petites doses : l?alcool. Sham sombre dans l?alcoolisme et frôle le delirium. Et Timothy, le ?battant qui possédait une masculinité naturelle?, succombe étrangement à une mort soudaine et met ainsi fin à une correspondance qui nourrissait un amour platonique. Elle comprendra plus tard qu?il était ni rêveur ni romantique comme elle l?aurait souhaité, mais un ?chercheur doué du sens de l?arithmétique? et ?dénué de poésie?. C?est toujours sur le plan de l?amour conjugal que la relation entre homme et femme se définit par l?échec. Dans le même ordre d?idées, l?amant de sa fille Caroline, Nathan le Noir Africain, se révèle, à la grande déception de cette dernière, un homosexuel.
A cause de tout cela et de tant d?autres choses encore, l?écriture de Lilian Berthelot se veut, entre autres, l?histoire d?une ?femme du tiers-monde?, intelligente mais qui n?a pas de ?grands diplômes? et qui n?a pu, comme elle l?affirme, ?mener de front sa vie de femelle?. Le Désamour n?est donc pas moins l?histoire d?un mouvement du c?ur qui porte vers une désaffection que celle d?une femme qui, ayant atteinte la pleine maturité, se libère de ses entraves conjugales et sentimentales. Car l?héroïne devient indépendante vers la fin, du moins semble-t-il?
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