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LA DÉRIVE COMMUNALISTE

7 février 2004, 20:00

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Désormais à Maurice, tous les prétextes sont bons pour entraîner des revendications d?ordre social sur le terrain de l?ethnicité. Aujourd?hui, de nombreux Mauriciens font des analyses d?un point de vue communal et le font savoir. Autrefois, on avait honte d?afficher pareille disposition d?esprit. Quand on pratiquait le communalisme, on le faisait dans les secrets des combines claniques. Un communaliste était un taré. Aujourd?hui, le discours sectaire est banalisé. Un communaliste qui s?affiche est presque un héros de son camp.

Les propos à relents communalistes tenus lors de la réunion à Plaisance, Rose-Hill , organisée par des groupes se présentant comme proches de l?enseignement catholique et lors de la protestation de rue organisée par les employés des boutiques Ralph Lauren ont choqué. Ils sont les derniers exemples en date de la communalisation à outrance de la vie sociale.

La réunion de Plaisance et la manifestation des employés des boutiques Ralph Lauren ne sont que les démonstrations les plus récentes et les plus bruyantes d?une dérive commencée depuis un moment déjà. Ce n?est pas la première fois que la revendication sociale est détournée sur le terrain ethnique. Les exemples sont nombreux : la manifestation d?éleveurs de porcs, celle des marchands ambulants, et celle des pêcheurs de Port-Louis.

La nouveauté de la démarche est qu?aujourd?hui le sujet principal d?un contentieux passe au second plan et la considération ethnique prend la préséance. C?est le cas du litige opposant la firme Ralph Lauren à des hommes d?affaires mauriciens. Voilà un problème de contrefaçon entre industriels, une affaire de justice, devenue sujet de mobilisation identitaire. Tout simplement parce qu?un groupe de pression trouve qu?il doit intervenir en raison de l?appartenance ethnique des ouvriers et parce qu?il sait le gouvernement fragilisé sur la question.

La Voice of Hindu qui prend la tête de la revendication est un groupuscule peu représentatif, mais son leader a ses entrées au bureau du Premier ministre. Il trouve, du coup, une légitimité grâce à cette onction premierministérielle injustifiée.

C?est le même raisonnement qui a donné lieu à la réunion de Plaisance. Ici un jugement défavorable du Privy Council à l?appel des autorités éducatives catholiques concernant l?admission dans leurs collèges, devient prétexte pour des revendications culturelles. Cela parce que des mouvements, telle la Plateforme pour l?unité des créoles, se sont emparés de la question pour enclencher une mobilisation de nature ethnique.

Pourrissement

Ces actions ont été précédées par d?autres du même genre. Comme la manifestation de soutien à Raj Dayal, commissaire de police mis en accusation il y a quelques années , et celle en faveur de la nomination d?Ariranga Pillay aux fonctions de chef juge. Des questions d?ordre professionnel qui n?avaient rien à faire avec la culture ou la communauté.

La couverture médiatique accordée à ces manifestations a certainement accordé aux éléments sectaires une visibilité qu?ils confondent avec légitimité. En essayant de tout rapporter sans commenter, la presse a certainement eu un rôle à jouer dans l?évolution sociale en ce qu?il s?agit du communalisme. (Voir texte plus loin).

Cassam Uteem, l?ancien président de la République s?inquiète de la tendance à l?hostilité entre communautés. « Il y a un glissement vers le communalisme et les relations entre communautés se détériorent », note-t-il.

Quand le climat social connaît un pourrissement, comme c?est le cas actuellement, il résulte d?une évolution progressive et trouve ses origines dans des facteurs tant endogènes qu?exogènes. Cette résurgence de la conscience ethnique au sein des populations ne concerne pas les Mauriciens seulement. La même tendance est enregistrée dans d?autres pays. Ce phénomène relève de la fin de l?idéologie et l?évolution vers la mondialisation. (Voir texte plus loin).

La fin de l?ère idéologique s?est traduite à Maurice, comme un peu partout dans le monde d?ailleurs, par la disparition des discours de classe de la part des politiques. Les composantes de la population n?étant plus interpellées en termes de catégories socioéconomiques perdent leur conscience de classe. La nature ne souffrant pas le vide, le sentiment particulariste s?est vite installé. Jocelyn Chan Low, président du Centre culturel mauricien, constate cet état des choses. « L?absence de discours de classe de la part des politiques a laissé la population dans le désarroi et l?ethnicité est devenue un outil utilisé pour des stratégies sociopolitiques », explique-t-il.

Une fédération de tribus

Un autre facteur exogène ayant accentué le sentiment de l?appartenance à des communautés ethniques est la mouvance internationale vers le libéralisme. Cette tendance a conduit à un recul de l?État dans différentes sphères de la vie, et par conséquent bien souvent l?égalité des chances en a pâtit. « Avec la montée du libéralisme, l?État perd son rôle de niveleur, il n?assure plus l?égalité et la mobilité sociale », affirme Jocelyn Chan Low. L?historien ajoute que dans une société plurielle comme la nôtre, des interprétations ethniques sont automatiquement données à des pertes d?emplois. Ce sentiment est d?autant plus accentué à Maurice, parce que pour des raisons historiques, la majorité des entreprises sont la propriété des minorités ethniques.

Mais, la montée du sentiment communaliste à Maurice a surtout des explications locales. Presque tous les observateurs qui se prononcent montrent du doigt le monde politique. Même si Maurice est une république depuis 1992, les différents partis qui se sont succédé à l?hôtel du gouvernement n?ont pas beaucoup oeuvré pour faire connaître et promouvoir les valeurs républicaines. «En l?absence des repères républicains, les populations en difficultés se replient toujours sur des symbôles primaires», explique un sociologue, qui a requis l?anonymat. Filip Fanchette, prêtre, qui a travaillé dans des nombreuses sociétés en développement, en Afrique et en Amérique latine, va plus loin « nous n?avons pas de structures républicaines, le pays est dirigé comme une monarchie », dit-il.

De l?avis des observateurs, les politiciens sont responsable de la situation. Au lieu de favoriser l?unité, les politiques mettent en péril l?identité nationale. Gouvernement, comme opposition, appréhendent la société mauricienne d?abord dans sa dimension ethnique.

Le sentiment d?appartenance à des groupes et sous-groupes est encouragé par la façon de procéder du pouvoir et de l?opposition. De l?avis de plusieurs analystes, le souci du gouvernement et en particulier du Premier ministre de répondre positivement aux moindres requêtes des groupes dits socioculturels a stimulé des positionnements qui maintenant mettent en péril l?unité nationale. En essayant de satisfaire tout le monde, le gouvernement a fini par créer une perception qu?il aborde la nation comme une fédération de tribus.

Cette approche a conduit le gouvernement à mettre sur la table des sujets qui divisent les Mauriciens. « Quand le pouvoir considère prioritaires des sujets comme la Muslim Personal Law et les 50 % de places réservées dans les collèges catholiques, il conforte des Mauriciens dans leur appartenance à des groupes ethniques», affirme Lindsey Collen. L?animatrice du parti Lalit a raison. En accordant autant d?importance à ces questions qui répondent aux attentes des groupes exclusifs, le gouvernement fait passer au deuxième plan des réalisations à portée nationale.

Paradoxalement, l?accession de Paul Bérenger au poste de Premier ministre, censée représenter une avancée a au contraire exacerbé les divisions communales. Obsédé par sa supposée fragilité ethno-electorale, Bérenger cherche à rassurer en donnant des gages aux groupes et sous-groupes qui le sollicitent et exploitent sa naïveté.

Les fréquentes rencontres du Premier ministre, à son bureau, avec des représentants des organisations perçues comme sectaires poussent de nombreux compatriotes à croire qu?il favorise ces groupuscules ou pire qu?il joue une section de la population contre une autre. C?est ainsi que les audiences qu?il accorde tantôt à Cehl Meeah, le leader du Hizbullah, tantôt aux membres de la Voice of Hindu, et parfois à des personnes dirigeant des «mouvements créoles» mettent mal à l?aise des citoyens. Ces rencontres ont un effet pernicieux. Elles donnent une légitimité à des sectaires et encouragent d?autres apprentis sorciers à former des groupes de pression.

Connotation communale

Il y a également cette manie de Bérenger de prononcer des discours ciblant des auditoires précis. Quand il est à la Hindu House, le leader du Mouvement militant mauricien tient des propos différents de ceux utilisés devant le Muslim Reception Committee, par exemple. Cette fois, c?est aux Vaish qu?il vient de donner l?assurance ? le peut-il ? ? que le prochain Premier ministre sera le Vaish Pravind Jugnauth. Au fait, Bérenger promet tout à tous. Mais quand ses dires sont rapportés à l?échelle nationale, ils sont reçus différemment.

Du côté de l?opposition, ce n?est guère mieux. Hier, lors de sa conférence de presse le Parti travailliste (PTr) déclarait que le gouvernement est mal inspiré d?augmenter le prix de la farine à quelques jours du Maha Shivaratree. Ainsi l?argumentation ne porte plus sur une question économique qui affecte tous les Mauriciens. L?opposition lui donne une connotation communale. Le jeu du PTr est transparent.

C?est le même esprit qui a animé les travaillistes lors de la campagne pour l?élection partielle à Piton-Rivière-du-Rempart. Les références régulières à « la minorité détentrice du pouvoir économique et la perte du pouvoir politique par la majorité », avec un message subliminal à connotation raciste ont porté un rude coup à l?identité nationale.

Toutefois, à la décharge des politiciens, on doit concéder que la sociologie politique du pays pousse les plus clientélistes à adopter une démarche communaliste. Une analyse des résultats des élections au fil des ans démontre qu?il y a eu une mutation dans le comportement de l?électorat.

Les électeurs semblent accorder plus d?attention à des considérations éthniques avant d?effectuer leurs choix. Par exemple, l?ancrage régional d?un candidat n?a plus autant d?importance. En 1976, sur soixante députés, quarante-trois résidaient dans leurs circonscriptions ou avaient des attaches historiques avec la région où ils se présentaient. Aujourd?hui, ils ne sont qu?une vingtaine. La majorité des députés résident très loin de leurs mandants et ne justifient leur présence dans la circonscription que par leur proximité avec une ethnie dominante dans la région.

Quand les états-majors politiques tiennent compte de ce courant, lors de la désignation des candidats, ils interpellent les électeurs comme membres d?un groupe ethnique et non comme des éléments faisant partie d?une région ou d?une classe sociale. Il est, alors, tout à fait logique que ces mêmes électeurs formulent par la suite des requêtes plus particularistes que citoyennes.

Toutefois, le jour où les revendications prennent une tournure communaliste, comme le démontrent les manifestations de la semaine dernière, la situation devient inquiétante. « On ne sait comment tout cela peut finir », avoue Cassam Uteem. Filip Fanchette abonde dans le même sens et propose la création d?un observatoire social pour analyser et anticiper les tendances au sein de la société.

Mais le plus simple serait d?exiger du gouvernement d?accorder moins d?importance aux groupes sectaires. Qu?on les ramène à leurs justes proportions et que l?Etat se penche davantage sur des sujets qui unissent les Mauriciens. Le gouvernement doit cesser d?envoyer des mauvais signaux à la population. Les mouvements citoyens et les syndicalistes doivent revenir à l?avant-plan. Il faudra même envisager des sanctions à l?encontre de ceux qui tiennent des propos sectaires. La paix sociale est à ce prix.

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