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Un homme de l?être
Vous avez été grand reporter, mathématicien, bref un rationnel, et aujourd?hui on vous retrouve spécialiste en psycho des profondeurs, des mantras, du désenvoûtement de l?ésotérisme notamment. L?irrationnel a-t-il, à ce point, eu le dessus?
Je suis de formation scientifique et j?ai fait en même temps les mathématiques et la philosophie. Ce qui indiquait déjà une attitude d?ouverture. Ce qu?on appelle maintenant l?irrationnel est simplement un autre rationnel. Moi, j?ai un pied dans les deux mondes. Les choses qui mènent à la connaissance sont complémentaires. Mon grand-père et ma mère sont médecins. Mon grand-père s?est toujours intéressé à l?ésotérisme de façon très approfondie. Il était l?ami de sommités qui gravitaient à la fois dans le rationnel et dans l?ésotérisme. Je ne vois pas d?incompatibilité?
Aucun choix n?est donc nécessaire : les routes mènent à la même destination ?
Absolument. Ce n?est pas vrai de dire qu?il faille toujours choisir.
Cela voudrait donc dire que ceux qui choisissent une route au lieu de l?autre se ferment à des vérités ?
Je le crois. Un certain nombre de choses étayent mes convictions. Il y a actuellement dans la physique de pointe, par exemple, des notions comme la physique du chaos et de la globalité. La physique moderne inclut aujourd?hui des notions qui, au siècle dernier, relevaient de l?ésotérisme. Il y a des choses paradoxales qui cohabitent. Prenez l?effet papillon. C?est une constatation qui affirme que quand un papillon bat des ailes dans un jardin de Yokohama, l?agitation de l?air ambiant qu?il produit peut être la cause d?une tempête dans l?océan Atlantique.
On se rend compte que dans l?univers, tout est lié. On ne peut rien considérer comme étant isolé. Dans les années 68, ce qui me faisait horreur, c?était la philosophie du structuralisme. On pensait pouvoir comprendre en analysant les choses en tranches. C?est comme croire qu?en analysant une tranche de saucisson, on pouvait savoir comment était un saucisson.
Par ailleurs, cet effet papillon dont vous parlez peut constituer l?abri de tous les délires. Comment opposer un démenti à ce qu?on peut démontrer avec certitude ?
Bien sûr. Je ne dis pas que l?effet papillon est une vérité. Mais je dis qu?il mérite réflexion. Je pense que plus la physique progressera plus on se rapprochera des pensées anciennes, ce qu?on appelle vulgairement l?ésotérisme. La démarche philosophique indienne de la recherche sur soi par exemple s?est retrouvée vérifiée par la psychanalyse moderne. Jung utilisait les tarots et les mandalas?
Toute la démarche de la science consisterait donc à simplement vérifier ce qui existait déjà, sans jamais rien découvrir de nouveau ?
On peut dire ça. Je crois que tous les scientifiques modernes gagneraient peut-être à étudier les Upanishads. Il y a là certains aspects qui constituent sans doute une ouverture sur la physique moderne. Le rationnel est une vision des choses. C?est se contenter de ce qui peut être constaté. Il y a une autre forme d?appréhension de la vie qui est plus globale?
Par ailleurs comment arriver à appréhender l?univers en ne se contentant que de l?invisible ?
C?est vrai que là on va tourner en rond. J?ai rencontré des gens qui avaient vécu une expérience mystique. Tous ces gens vous disent que la compréhension qu?ils ont acquise est difficilement communicable. Parce que les références manquent, le vocabulaire manque?
C?est le propre de l?initiation?
Absolument. Mais pourquoi ne pas faire confiance aussi à ces gens-là ? L?irrationnel, c?est ce que l?on n?arrive pas à saisir, mais dont on peut constater les résultats. Par exemple quand un sage indien du deuxième siècle de l?ère chrétienne fait une description du spin de l?électron, ou qu?Héraclite décrit la structure de l?atome, on est en droit de se poser des questions. 2000 ans plus tard, on se rend compte qu?il avait découvert tout ça uniquement à partir d?une réflexion méditative.
?L?essentiel est invisible?, disait en toute simplicité Saint Exupéry??. Il n?avait pas tort.
Saint Exupéry est beaucoup moins naïf que l?on croit. Analysez Le Petit Prince et vous y verrez des choses fabuleuses. Saint Exupéry était un sensitif. Il fait poser la question : ?Doit-on condamner les poètes, les peintres, les artistes ?? L?avenir sera un mariage harmonieux de l?intuitif et de connaissance technique. À partir de ce moment, il y aura de grands pas qui se feront.
Comprenez-vous que certains soient angoissés de vivre dans un univers où l?essentiel est invisible ?
Comme sans doute les Grecs étaient angoissés de voir se gonfler une voile sans être en mesure de voir cette chose qu?est le vent. Il y a un changement de mentalité qui est nécessaire. Nous avons tous été élevés avec des oeillères matérialistes en Occident. Est-ce que l?Occident détient les réponses ? Je n?en ai pas l?impression. On est de moins en moins enclin à le penser. La philosophie occidentale est au point mort.
Cette crise de la pensée occidentale vient d?un certain dogmatisme ?
C?est une des raisons de sa dégradation. Mais l?Europe a toujours su rebondir. Il y a une espèce de dynamisme qui crée comme un phénomène de mutation qui fait qu?elle rebondit. Elle est révolutionnaire en ce sens.
La civilisation indienne est plus vieille que l?Europe et elle ne semble pas connaître une crise philosophique. Quelle en est la raison, selon vous ?
C?est une civilisation qui a la chance de ne pas connaître les dogmes des religions monothéistes. C?est très important. C?est une philosophie qui permet des concilier les contraires. Les religions monothéistes sont, pour moi, des multinationales à succursales multiples. Il y a dans ces religions un dogmatisme tellement féroce, tellement absolu qu?elles se coupent elles-mêmes de la vie. Les religions font de plus en plus de bruit. Tout ce qui s?effondre fait du bruit. Les religions monothéistes vont vers un éclatement en schismes divers parce qu?elles ne répondent plus à l?ouverture d?esprit sur le monde et d?autres vérités. L?essor du Bouddhisme n?est pas arrivé pour rien. Il y a un rejet des dogmes qui est assez frappant.
Les dogmes ne correspondent plus à ce qu?est devenu l?homme moderne ?
Je crois qu?il ne correspond plus à ce qu?est l?homme dans son intime vérité. Un homme est un être qui doit en permanence assumer ses contradictions, ses contraires. Les dogmes ne permettent pas cela. L?homme souffre beaucoup d?être prisonnier des dogmes. Cela l?empêche de s?épanouir.
Vous pratiquez la méditation Zen depuis trente ans. Qu?est-ce qui a motivé ce choix ?
Je viens d?une famille bouddhiste. J?aime la sobriété du Zen qui cadre bien avec ma formation de mathématicien spécialisé dans la théorie des nombres. Ce sont des techniques de méditation un peu austères, c?est vrai. Moi, je travaille sur la méditation de l?instant. Sur l?attention parfaite. Et c?est un chemin qui mène vers l?ésotérisme.
Toutes les initiations convergent vers le même but ?
En tout cas, elles veulent toutes dire la même chose. Une initiation, c?est un lâcher prise, c?est accepter de mourir pour renaître. Je crois que chaque homme est en initiation constante à partir du moment où il vient au monde.
Quand on entre en méditation, c?est pour trouver quoi ?
En ce qui me concerne, je médite pour rien. La méditation Zen, c?est une méditation sans objet. Réfléchir sur une chose, c?est de la concentration, pas de la méditation. La vraie méditation, c?est se vider de tout, c?est l?esprit en équilibre. C?est un regard intérieur. Une descente à l?intérieur de soi.
Quel est le sens de cette démarche ?
Je ne sais pas. Mais je vous pose la question : est-ce qu?on a vraiment besoin de chercher un sens à la méditation ? Intellectuellement, on peut trouver des tas de réponses, mais la méditation n?est pas un acte intellectuel. Je n?ai besoin ni d?objectif, ni de sens pour méditer. Mais chacun sa vérité. Est-ce qu?une fleur médite quand elle est au soleil ? Non. Elle s?ouvre.
C?est le dépouillement que vous rêvez d?atteindre ?
La méditation passe par plusieurs phases. D?abord un démontage des passions, des désirs, de l?avidité et de toutes ces choses. Il faut domestiquer son ego. Ensuite, on est déjà plus réceptif. Quand vous méditez sur une pierre par exemple, il arrive un moment où vous ne savez plus si vous êtes vous ou si vous êtes la pierre. Il y a une dépersonnalisation de l?instant. Tout est confondu. Tout est un tout. Il y a communion. C?est quelque chose qui se sent. Qui ne s?exprime pas par un discours.
Est-ce une bonne nouvelle ou une mauvaise nouvelle de sentir que l?on fait partie d?un tout ?
Je ne sais pas. Ni l?une ni l?autre. C?est. Comme une communion.
Avec qui ou avec quoi ?
Avec le Tout. La fusion avec l?univers. La plénitude. Mais je me rends compte que vous me demandez des choses qui sont incommunicables. C?est le propre de l?initiation. Zen est un mot qui faisait rêver il y a trente ans, mais aujourd?hui il a été banalisé par la mode.
Mathématiques, peinture, médecine, journalisme, trouvez-vous en vous la cohérence de tous ces horizons si éloignés en surface ?
J?ai voulu une formation qui m?ouvre à tout. J?ai toujours voulu rapprocher les concepts. Et puis j?aime expérimenter. Je ne me contente pas d?approches livresques. J?aime la mer. J?ai voulu la comprendre. J?ai pris un bateau et j?ai fait le tour du monde. Il faut aller jusqu?au bout de ce que l?on aime. Vu de l?extérieur ça peut paraître brouillon, mais cela ne l?est pas du tout pour moi. Les gens sont programmés, prisonniers des dogmes, des conventions. Il faut se déprogrammer et chercher sa voie ou ses voies?
Se déprogrammer, c?est se mettre en faiblesse, c?est peut-être ce qui fait hésiter?
C?est sûr que l?on prend des risques. Mais la vie c?est ça.
Vivre l?instant présent est une vraie nécessité dans un monde angoissant ?
Une nécessité absolue. C?est terrible : les gens passent leur temps à évoquer le passé pour construire l?avenir. Or, cela revient à utiliser quelque chose qui n?existe plus pour construire quelque chose qui n?existe pas. Il faut s?occuper de l?instant présent. Seul cet instant est intéressant.
C?est la seconde qui vient de passer ?
Oui, vous me regardez, je vous regarde. C?est le temps qui est en train de s?écouler.
Il faut le réaliser pendant qu?il s?écoule ?
Le réaliser et le garder. Utiliser chaque seconde comme si c?était la dernière. Vivre intensément l?instant présent. J?étais très ami à Jacques Bergier qui avait une vision saisissante de la prospective. C?est comme si on disait que nous sommes en 1903, qu?il y a 730 fiacres dans Paris et dans chacun il y a 200 fouets pour les chevaux. Donc en 2003, il y aurait 7 300 fiacres et 2 000 fouets. C?est un truc idiot. Même si cela a pu quelquefois faire progresser la science rationaliste. La rationalité n?est qu?un cas particulier d?une certaine forme de logique, mais elle n?est pas seule. La logique cartésienne est la plus facile à appréhender, la plus évidente dans l?immédiat. Mais les réalités ne sont pas toujours rationnelles.
La notion de temps négatif fait partie de ces réalités non rationnelles ?
Le temps n?a pas forcément un seul sens pour son écoulement. Ce n?est pas celui qui avance toujours. Le temps est quelquefois circulaire?
Un temps intemporel ?
Oui, c?est amusant comme description. J?aime bien. Le temps peut s?écouler dans un sens comme dans l?autre. Un événement peut être la cause de son propre déclenchement. C?est dire que le passé est à venir et le futur, antérieur.
Nous sommes en pleine vue de l?esprit ?
Pas du tout. Ce temps négatif, c?est ce qui a permis aux scientifiques d?expliquer les trous dans l?univers. La lumière voyage à 280 000 kms à la seconde. Comment se fait-il qu?il y ait des phénomènes lumineux qui dépassent cette vitesse ? Personne ne peut l?expliquer. Cela défie la vitesse de la lumière. Cela veut aussi dire qu?il y a des phénomènes de raccourcis dans l?univers. Le plus amusant, c?est qu?après toutes ces découvertes récentes, on s?est rendu compte que les Upanishads en parlent depuis 3 000 ans dans la mythologie qui entoure la déesse Kali? Et aujourd?hui, on s?extasie parce qu?on vient de comprendre ce concept de temps négatif.
Vous avez été journaliste à l?ORTF, à ?Science et Vie?, puis grand reporter pour des agences de presse, vous sentez-vous encore concerné par ce métier ?
Oui, j?adore ça. C?est toujours ma grande passion. Je me suis arrêté parce que je me suis intéressé à la méditation et à d?autres choses. Mais je reste, je crois, journaliste.
Armé de rationnel et d?irrationnel comme vous l?êtes, quels yeux posez-vous sur l?avenir ?
Je trouve ce monde très bien. Nous sommes à une époque intéressante. Il y a quelque chose de nouveau qui va naître de ce désordre. C?est toujours dans le chaos que naît la matière. J?aimerais vivre longtemps pour voir les résultats. C?est ma curiosité. Je ne suis ni défaitiste ni désespéré. Nous trouverons notre chemin.
?C?est terrible : les gens passent leur temps à évoquer le passé pour construire l?avenir. Or, cela revient à utiliser quelque chose qui n?existe plus pour construire quelque chose qui n?existe pas.?
?Les religions font de plus en plus de bruit. Mais on le sait : tout ce qui s?effondre fait du bruit.?
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