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Viens « bar » un petit coup

3 janvier 2004, 20:00

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Des ivrognes à l?esprit tourmenté, il y en a toujours eu. Des mères folles d?inquiétude, des femmes désemparées, il y en aura toujours. Ce qui chiffonne, c?est cette espèce de consentement tacite, cette secrète connivence qui tend à banaliser ces bars qui s?ouvrent au-delà des heures.

Ce n?est pas bien méchant s?ils se font un petit extra, pensent certains. Même sans ces bars, les buveurs invétérés trouveront le moyen de boire, disent les autres. L?explication est trop simpliste, même si elle a un fond de vérité. En attendant, dans les villes et les villages, des hommes s?étourdissent au rhum, au vin et à la bière. Le tableau n?est pas beau à voir.

Chaque soir, les mêmes réflexes. Mêmes gestes rodés par l?habitude, mêmes parcours mille fois répétés. Des silhouettes déambulent dans les rues, se dirigent vers des points de ralliement à la recherche du nectar de l?illusion. Elles s?agglutinent autour des réverbères à côté des boutiques et des bars dont les portes sont pourtant fermées à double tour et les fenêtres calfeutrées. Le teint cireux, le regard fiévreux, ces spectres de la nuit jouent les prolongations autour de ces buvettes qui font fi de la loi.

Basculer dans l?ivresse

L?alcool et les bars, c?est une histoire à tiroirs. L?alcool est une affaire de sensations, les bars, de partage. « Se retrouver autour d?un rhum, dans les bars, dans la rue, c?est un mode de vie, ça fait partie du folklore mauricien. C?est difficile de renverser ça. » Parole d?un habitué. On boit pour se mettre la verve en fête, pour dériver vers d?autres cieux. On boit pour oublier qu?on ne peut plus se passer d?alcool. On aime que la température monte, on ne s?arrête que lorsqu?on ne peut plus tenir sur ses jambes, qu?on ne comprend plus ce qui se passe et que d?autres ivrognes devenus des frères vous ramènent à la maison.

Comment expliquer qu?à dix heures du soir, des fenêtres de boutiques s?ouvrent à demi et servent des breuvages qui font basculer dans l?ivresse. Comment expliquer que ni les lois, ni les descentes de police, ni la sensibilisation contre l?abus de l?alcool ne peuvent rien contre ces nuisances ? Comment accepter que les boutiques contournent la loi au vu et au su de tous et que ce manège dure depuis toujours ?

« On a beau attirer l?attention des autorités sur ce problème, celui-ci reste entier. Des tabagies poussent un peu partout dans les cités. Il y a même des maisons qui font ce commerce. La vente d?alcool le soir et le matin très tôt est devenu un fait culturel. On a beau faire de la réinsertion, l?environnement social a aussi un rôle à jouer dans la désintoxication. Celui qui boit est encore plus vulnérable quand il a à côté de chez lui une boutique qui s?ouvre non-stop », assure Dany Philippe du Centre de solidarité.

« C?est un scandale. Je n?ai pas envie d?incriminer qui que ce soit mais je constate qu?il n?y a pas de volonté réelle des autorités de venir à bout de ce problème. Les gens savent qu?il leur suffit de frapper à la porte à n?importe quelle heure pour acheter à boire. On voit des commerçants qui ramassent leurs bouteilles vides sur la plage publique à minuit. S?il n?y avait pas cette facilité, je suis sûr que les ivrognes, qui ne sont pas du genre à prévoir, arrêteraient de boire quand ils n?ont plus de bouteilles », s?insurge Alain Béchard, du centre d?accueil de Terre Rouge.

Pour avoir des réponses à ces questions, on s?est tourné vers la police. « On fait des patrouilles régulièrement. On fait de la sensibilisation à travers des spots radios, la télévision, mais, c?est vrai, plus par rapport à la conduite au volant. Néanmoins, on a émis plusieurs contraventions et si la situation perdure, c?est parce qu?il y a des boutiquiers récalcitrants et des clients qui se mettent eux-mêmes dans l?illégalité », explique un fonctionnaire de police. Le fait est que pour sévir, il faut prendre les contrevenants en flagrant délit en train de servir. Quelques personnes qui stagnent sous une varangue ou dans la rue, ne prouvent rien. Il reste la solution de faire ouvrir la boutique pour voir s?il n?y a pas de gens à l?intérieur.

De leur côté, les habitants réclament une certaine tranquillité dans leurs rues. « Vous trouvez ça normal que des soûlards pissent contre le mur devant vous ? Vous trouvez normal que lorsque vous passez dans la rue pour rentrer chez vous, une odeur nauséabonde vous incommode ? Est-ce normal d'avoir à slalomer avec votre voiture pour éviter les ivrognes allongés par terre ? Et si vous les écrasez, qui est responsable ? » Christiane, une habitante de Mahébourg, est très remontée contre cette situation et se demande où est passée la police. « On parle de nettoyage, de débarrasser l?environnement des carcasses de voitures mais je préfère voir un tas de ferraille que ces soûlards indécents qui vomissent, qui ont un langage grossier et qui vous regardent d?un ?il insidieux lorsque vous passez. Est-ce que ça, ce n?est pas une plaie pour l'environnement ? »

Mais que font tous ceux qui, comme Christiane, se plaignent ? Les bonnes volontés s?enlisent dans les débats. En pratique, rien n?est fait. Celui qui ose appeler anonymement la police pour coincer les contrevenants, est démasqué et pris en grippe par les propriétaires de boutiques. « Mo éna l'impression ki quand ou téléphone la police, banne là téléphone bar là pou prévenir li ki zot pé vini. Quand ou reste dans ene ti lendroit ek ki tou dimoune conne tou dimoune, difficile pour dénoncer », explique un habitant qui vit dans le même quartier que Christiane. Celui qui fait signer des pétitions est taxé de jaloux. Sans compter que les gens ont peur de prendre position officiellement contre leur voisin et refusent de signer. Et puis, il y a ceux qui reçoivent des invités impromptus et qui sont bien contents de pouvoir frapper à la fenêtre pour pouvoir s'approvisionner. Que les autorités fassent le nécessaire : c?est la solution que tout le monde préfère. Les plaintes sont légions, les « agisseurs », une espèce rare.

Se rafraîchir la gorge

Les propriétaires de boutiques soutiennent mordicus qu?ils ne servent pas après 19 heures. À la limite, jusqu'à dix-neuf heures trente, le temps que leurs clients terminent leur verre. Mais ce n?est pas un secret que dans certains commerces, la famille se relaie pour servir à boire toute la nuit. On sait que certaines boutiques sont ouvertes à cinq heures du matin lorsque les travailleurs ont un besoin gouleyant de se rafraîchir la gorge. On sait aussi qu?il y en a qui mélangent le rhum à de l?eau pour obtenir plus de 14 topettes dans une bouteille de rhum. On a vu des boutiquiers servir de l?alcool aux mineurs?

On sait, on sait, mais les habitudes ont la vie dure. De temps en temps, on part en croisade contre eux. Puis éclipse? parenthèses? pauses? ou amnésies. Une amende de Rs 500 ne va pas régler à elle seule une pratique illégale. Et plus le temps passe, plus ce cycle devient difficile à renverser.

Ce que dit la loi?

Selon le « Shops Act »</B>

Les boutiques qui ne vendent pas d?alcool peuvent ouvrir leurs portes de 6 heures à 21 heures du lundi au jeudi, de 6 heures à 20 heures les vendredis et samedis, et de 6 heures à midi trente les dimanches.

Selon l?« Excise Act »

(qui réglemente les heures d?ouverture et de fermeture des boutiques qui vendent des boissons alcoolisées.)

  • Tous ceux qui ont une licence qui autorise la vente en gros de boissons alcoolisées peuvent le faire entre 8 heures et 17 heures du lundi au samedi.

  • Ceux qui ont une licence qui leur permet de vendre de l?alcool, mais pas pour être consommé sur place, ont le droit d?opérer entre 8 heures et 19 heures du lundi au samedi et pendant les jours féries de 8 heures à midi.

  • Les restaurants et les hôtels peuvent servir de l?alcool entre 8 heures et minuit.

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