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Garry : le directeur d?usine devenu SDF
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Garry : le directeur d?usine devenu SDF
«Moi c?est Garry. Bonne année à vous.» Le sans domicile fixe (SDF) qui nous accueille à l?Abri du nuit esquisse un sourire quand on lui demande s?il accepte qu?on publie son nom et sa photo. Universitaire et ex-manager d?usine, il dit qu?il va «réfléchir à la question».
L?homme, âgé d?une quarantaine d?années, a un visage dévasté par le temps. Il parle avec une certaine humilité. Un peu distant. Une personnalité sans doute forgée alors qu?il traînait dans les rues de la capitale à quémander un repas, à dénicher un abri pour passer la nuit. Parfois sous des ponts où, se souvient-il, «il fallait se réveiller au moindre bruit».
Comme Cursley Goindorajoo, gérant de l?Abri de nuit, il affirme que n?importe qui peut se retrouver sans domicile fixe ou clochard. Là-bas, à l?arrière de la chapelle Saint-Antoine de la route Abattoir, à Port-Louis, on a vu arriver tellement de «personnalités» devenues SDF, qu?on est devenu quasi-blasé.
«On a eu des ex-policiers, des ex-douaniers, des ex-enseignants, un journaliste, des analphabètes et des universitaires. Alors on se dit aujourd?hui que n?importe qui peut devenir SDF», explique Cursley, Resident Manager de l?Abri de nuit mis sur pied il y a une dizaine d?années par Caritas île Maurice et subventionné par l?Etat.
«Votre collègue de travail est peut-être un SDF et vous ne savez pas. Il est fort probable que les familles des deux jeunes SDF retrouvés brûlés dans un incendie à Rose-Hill ne savaient pas qu?ils n?avaient aucun endroit où coucher», lance Cursley. Pour le moment, il est occupé à dépiauter des lapins qui serviront de repas du premier janvier à la quarantaine de SDF du centre. «Les accidents de parcours qui jettent les gens sur la rue sont aujourd?hui si nombreux à Maurice que n?importe qui peut se retrouver SDF demain», confie-t-il.
Les SDF restés au centre en ce matin du 1er janvier opinent de la tête. Il y a là des individus de toutes les communautés, des jeunes et des vieux, des hommes à la peau tannée ou au teint clair. Ils viennent de finir leur petit déjeuner et s?occupent des lapins élevés par le centre. Ici on les appelle des tontons, sauf pour les jeunes qu?on appelle par leurs prénoms.
Reprendre Une vie normale
Garry semble, lui, vivre lui entre son passé de directeur d?usine et son avenir. Il compte reprendre sous peu une vie normale en compagnie d?une Réunionnaise. Il détient un diplôme en philosophie, en littérature et en psychologie industrielle, de l?université de Tel Aviv. Lui-aussi parle d?accident de parcours.
«L?usine où je travaillais a fermé ses portes. Alors, je me suis retrouvé sans emploi. La femme que j?avais épousée et qui m?avait donné un fils a divorcé au bout d?une année de mariage seulement. C?en était fini de l?amour, de l?affection, des liens familiaux».
Rupture des liens familiaux. Derrière chaque SDF, on retrouve la même fêlure. La fin des liens par le divorce, la séparation des parents, ou la mort d?un de ces derniers, jette enfants et adultes à la rue. Et la déchéance arrive petit à petit.
«Je n?ai pas été SDF tout de suite après mon divorce. J?ai pris de l?emploi comme directeur de production dans une autre usine. Emploi que j?ai perdu. Cela a été ensuite la dégringolade. J?ai fait des dépressions, et je suis redevenu alcoolique. Je me suis repris. Je me suis retrouvé gardien, vigile, puis liftier. Je me suis trouvé une maison en location. Mais avec mes maigres salaires, j?ai dû trouver refuge chez des amis. Ensuite, j?ai été garde-malade auprès du père d?une personnalité politique qui m?avait hébergé dans une dépendance. Un travail d?esclave. Je travaillais 24 heures sur 24. C?est quand j?ai quitté cet emploi que je me suis retrouvé dans la rue, sans un toit. Je n?avais ni argent pour me louer une maison, et aucun parent pour m?héberger. J?ai alors erré dans les rues de Port-Louis, me réfugiant sous un pont le soir, quémandant à manger le jour. Au bout de quelques jours, j?étais devenu sale, crasseux. Je ma cachais le visage sous la visière d?une casquette pour qu?on ne me reconnaisse pas».
Mais le plus dur c?était de vivre cette dégradation humaine dans la solitude. «Vous pouvez vaincre la faim et la soif, mais pas la solitude. Vous trouverez toujours quelqu?un qui vous donnera quelque chose à vous mettre sous la dent. Mais personne n?acceptera de vous parler ou de vous tenir compagnie. Parfois vous envisagez le suicide. C?est ma foi qui m?a éloigné de ce suicide que j?envisageais chaque jour que le bon Dieu me donnait à vivre».
Même le cocon communautaire de l?Abri de nuit ne parvient pas à chasser les idées noires de la solitude. Ainsi, lors d?une visite au centre, le ministre de la Sécurité sociale, Sam Lauthan, avait demandé aux pensionnaires ce qu?ils désirent le plus.
«Qu?on mette fin à notre solitude», avaient-ils répondu en ch?ur.
Garry se considère comme un veinard. Il avait débarqué au centre tout crasseux. On s?est occupé de lui et on l?a aidé à trouver un emploi. Sa réinsertion est presque complétée et il ira bientôt rejoindre sa Réunionnaise. Avec un toit sur la tête.
Tous les SDF n?ont pas sa chance. Dans la nuit du réveillon, alors qu?une pluie fine arrosait Port-Louis, un homme est resté recroquevillé sous des cartons dans les couloirs du bâtiment Bahemia à la rue Pope Hennessy. C?est là qu?il a entendu les autres accueillir l?année nouvelle avec force pétarades. Il détient lui aussi un diplôme universitaire mais refuse de gagner l?abri de nuit où une certaine discipline et un mode de vie bien défini sont imposés.
300 SDF dans les Plaines-Wilhems
Si l?abri de nuit a pu recueillir une quarantaine de SDF pour aider à les réinsérer, environ une soixantaine vit toujours dans les rues de la capitale. On ne connaît pas leur nombre exact. Le dernier recensement réalisé il y a deux ans indiquait la présence d?environ 300 SDF dans les Plaines-Wilhems.
Cette année, Caritas ouvrira un autre Abri de nuit à St-Jean avec l?aide de l?Etat pour prendre en main les SDF de la région dans l?espoir de les réinsérer.
Pour le réveillon du 31 décembre, Garry a chanté Hava Naguila pour ses amis. Cette chanson qu?il a apprise en Israël est un hymne à la joie et à la paix. Il l?a chantée aussi en mémoire d?un ami SDF, un guitariste et un bon vivant assassiné sous le pont Bourgeois l?année dernière.
Garry l?a surtout dédiée aux autres SDF qui, une fois la nuit tombée, errent dans les villes. Pour le sans-abri, chaque jour est une nouvelle bataille pour la survie. «Il faut du courage pour faire face à l?égoïsme de ceux qui refusent de vous payer même une paire de dholl puri», lâche-t-il.
Profil des sans-logis
L?Etat cherche à tout prix à faire réinsérer les SDF à travers l?action de Caritas île Maurice. Chaque année, le ministère de la Sécurité sociale verse plus d?un demi-million de roupies à cet organisme pour son Abri de nuit. Pour l?année financière 2003-2004, Caritas a reçu une enveloppe de Rs 687 800.
L?Etat a aussi financé la construction d?un autre abri de nuit à Saint- Jean au coût de Rs 1,1 million.
Les statistiques sur les SDF qui errent dans les rues des villes et certaines région côtières, dont Grand-Baie, ne sont pas à jour.
Les dernières études indiquent que la population des clochards a tendance à rajeunir. L?étude de 1996 indique que 25 % des 100 personnes interrogées avaient moins de 30 ans et que plus de 50 % des sans-abri ont entre 30 et 60 ans. En 1986, une enquête réalisée par l?ex-IDP à la demande du gouvernement chiffrait à 11% le pourcentage de jeunes sans-abri. Près de 60 % des interviewés avaient en outre accepté de révéler leur identité. Les autres s?étaient contentés de donner des sobriquets ou changeaient de noms à chaque rencontre. En ce qui concerne la formation, plus de 40 % des sans-abri des Plaines-Wilhems disent avoir obtenu des bons résultats au CPE. Dix pour cent détiennent le School Certificate. Parmi eux se trouvait même un ancien chargé de cours de l?Université de Maurice. Détenteur d?un diplôme d?ingénieur mécanique, il a étudié quatre années durant en France.
D?autres chiffres sont révélateurs : 90 % des SDF interrogés avaient un rôle actif dans la société avant leur clochardisation, 10 % sont dans la rue depuis plus de 20 ans et 80 % avouent leur dépendance à l?alcool.
Un recensement effectué avec l?aide de la police il y a deux ans indiquait qu?il y avait environ 300 SDF aux Plaines-Wilhems contre une centaine dans la capitale.
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