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Une lutte de longue haleine

27 décembre 2003, 20:00

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C?est chose entendue : un développement aussi rapide pour un pays aussi petit que Maurice relève du miracle économique dans l?histoire africaine. Nous sommes parvenus à transformer le niveau de vie des citoyens en relativement peu de temps. Nous devrions nous réjouir d?avoir tout ce qu?il faut pour donner de l?île l?image d?un endroit attrayant pour les investisseurs potentiels et celle d?une destination sûre pour les touristes. Tout ? Il nous faut encore régler des problèmes d?ordre interne afin de conserver à l?économie ce visage dynamique qu?elle a sur le plan international. L?un de ces problèmes est la corruption, qui guette toutes les démocraties naissantes. Si nous avons saisi l?importance d?une stratégie nationale anti-corruption, essentielle pour une question d?intérêt économique mais pour aussi pour aider le développement social, la mise en application s?est faite de manière quelque peu chaotique.

Il faut d?abord comprendre, pour mieux la combattre, les raisons pour lesquelles la corruption a une envergure aussi grande. L?une des raisons (elles sont nombreuses) pour lesquelles Maurice a vu la corruption s?ancrer dans ses moeurs, au fil des décennies et sous diverses formes, est en grande partie une question de culture. Petite économie, elle appartient à la catégorie des cultures dites individualistes. Dans ce type d?environnement, la nature exceptionnelle des circonstances et des rapports personnels dictent la conduite des gens et justifient certains comportements. Les connexions entre personnes prédominent, l?accent est mis sur les rapports plutôt que sur des principes universels. Les citoyens estiment qu?ils se doivent d?honorer des engagements, et cela, indépendamment des mérites. Les cultures individualistes en somme tendent à encourager un comportement d?ordre égocentrique, puisque la fidélité d?individuel est canalisée aux relations et amis, ignorant les règles universelles dans le processus.

Il ne faut pas croire que ces ?individualistes? qui succombent à la corruption ne sont que des gens mal payé ; la grande part des corrumpus sont, d?abord et avant tout, des citoyens qui aspirent tout bonnement au ?succès? lié à l?argent facilement acquis. Et ils sont nombreux. Ces gens malhonnêtes qui détiennent un certain pouvoir réfléchissent rarement aux conséquences de leurs actes. Parce qu?ils se considérent en général à l?abri des règles, bien souvent établis par eux-mêmes.

Les dix dernières années, les différents gouvernements ont initié diverses actions pour combattre la corruption. La culture de corruption a cependant résisté à leurs méthodes. Après l?Anti-Corruption Tribunal qui a existé de 1993 à 1998, et l?Economic Crime Office (2000-2001), c?est maintenant à l?Independent Commission against Corruption (Icac) de mener le combat.

L?Icac est censée être indépendante dans ses décisions, mais ce n?est pas nécessairement le cas, en pratique. Théoriquement, le Prevention of Corruption Act 2002 garantit l?indépendance de l?institution. Dans la pratique, il est difficile, voire même impossible de contrôler toute forme d?ingérence politique. La tournure qu?a prise la lutte contre la corruption à ce jour nous en donne amplement la preuve.

Malgré les dispositions explicites du Prevention of Corruption Act 2002, c?est paradoxalement les problèmes de mise en place de la législation contre la corruption qui ont prédominé durant cette première année d?opération. Certains cas ont donné l?impression qu?il y a sinon manipulation au niveau des organismes publics et privés, du moins une certaine maladresse. Pour ne citer qu?un cas, dans l?affaire de vente des terres de l?Etat, où le ministre du précédent régime a été provisoirement inculpé, l?Icac a pris des initiatives qui ont été par la suite remises en cause par la cour. Dans ce cas précis, la raison donnée était que la faute était antérieure à la création de la loi, mais la perception de tâtonnements laisse un mauvais sentiment.

Les citoyens mauriciens se sont ainsi posé des questions. Le judiciaire soutient-il la stratégie nationale anti-corruption ? L?Icac a-t-elle une vision et une stratégie bien formulées pour lutter contre la corruption ? A quel point l?Icac sera-t-elle indépendante dans l?exécution de sa tâche ? Sera-t-elle plus performante que son prédécesseur, l?Anti-Corruption Tribunal ? Jusqu?ici, l?approche de l?Icac n?a pas aidé à établir le climat qui encouragerait l?investissement au niveau étranger.

Il ne faut pas que les doutes, les tâtonnements, les incertitudes remettent en question l?élan donné au combat contre la corruption. Pour cela, il faut tendre vers une meilleure coordination entre les différentes instances du système d?intégrité. En février 1998, au moment où Transparency International établissait sa branche locale à Maurice, l?accent a été fortement mis sur l?importance, dans le combat contre la corruption, d?un système judiciaire indépendant et impartial cohabitant efficacement avec un gouvernement juste, honnête, ouvert et responsable, respecté par le peuple.

L?ordre judiciaire, à Maurice, est un secteur fortement protégé. Ses membres ont la garantie de pouvoir exercer leur discrétion de manière indépendante, c?est-à-dire sans devoir faire face à quelque forme d?ingérence. Si le gouvernement devait intervenir dans la gestion de l?ordre judiciaire, cela mènerait à des abus potentiels, gênant ainsi le cours de la justice. Cependant, la nature indépendante de l?ordre judiciaire ne garantit pas automatiquement la conduite morale. C?est dans cet esprit que doit être comprise la décision du gouvernement de revoir l?amplitude du pouvoir conféré au Directeur des poursuites publiques. La population doit être vite rassurée sur la manière dont s?articuleront les relations entre ces deux instances.

Au-delà de ces relations, les hommes politiques eux-mêmes doivent tendre vers une plus grande intégrité. La recherche a établi un rapport direct entre les dons aux partis politiques et la corruption à grande échelle. Chez nous, l?affaire Air Mauritius a démontré la possibilité de maintenir des fonds détournés dans une caisse noire. Cet argent aurait été utilisé pour le financement des partis politiques. Est-ce qu?un peuple peut s?attendre à un réel combat contre la corruption d?un gouvernement qui tolère ce genre de pratiques ou qui ne prend pas d?action résolue lorsque de tels cas sont portés à la connaissance du public?

Une société en quête d?intégrité doit promouvoir la transparence au niveau du système électoral. Il est important que les campagnes soient libres et justes. L?un des buts de telles campagnes est de réfléter les valeurs d?une société intègre qui a pour priorité d?assurer son avenir de façon honnête. C?est le message que le gouvernement avait passé en février 1998. Presque six ans plus tard, nos éprouvons plus que jamais le besoin de percevoir cet engagement au niveau du gouvernement à combattre la corruption et à adopter des mesures institutionnelles qui exigeront des donneurs qu?ils rendent public leurs contributions aux fonds des partis politiques. Il est important d?inculquer des valeurs morales à la population, à tous les niveaux.

Face aux deux instances d?intégrité, il faut aussi que les médias maintiennent la pression, poursuivent résolument leur rôle de surveillance. En étant aux aguets des faits émanant de comportement irrationnel ou malhonnête, la presse peut aider à décourager les actes de corruption. Les médias peuvent s?assurer que les gens se conduisent de manière responsable. A la Huitième conférence internationale anti-corruption, un intervenant a souligné l?importance du journalisme d?investigation et des médias internationaux, dans la lutte anti-corruption. Dans la presse étrangère, certains journaux, le Financial Times ou le Wall Street Journal par exemple, chassent les cas de corruption et les décortiquent un à un. Une approche que redoutent régimes politiques et entreprises.

Un mouvement vers l?intégrité nationale exige cette surveillance de la part des médias. Mais les médias ont aussi une autre manière de participation au combat contre la corruption. Ils doivent s?engager dans des campagnes de sensibilisation. Il en fut aussi question à l?atelier de travail tenu en 1998. Les médias doivent être ?capables de conscientiser davantage le public quant aux méfaits de la corruption et des moyens dont il dispose pour se plaindre de la corruption? (Building an Island of Integrity : Proceedings of a Workshop on National Integrity Systems in Mauritius, 1998, pp. 6-7).

Cette tâche consisterait à aider l?Icac dans son rôle d?éducation de la population, tout en stimulant le soutien public contre la corruption. Les médias doivent soutenir les campagnes anti-corruption que l?Icac mène dans les écoles afin de s?assurer que les valeurs d?équité, d?honnêteté, de méritocratie soient transmises à la génération future. L?équivalent hongkongais de l?Icac fournit un bon exemple de telles campagnes d?éducation. Pour diffuser des messages appropriés, intensivement et pertinemment, le service de relations de la commission promeut régulièrement ses travaux par les moyens suivants : l Des annonces publicitaires (radio et télévision) visant à convaincre le public de la détermination de la commission à combattre la corruption. l Des drames reproduisant des cas vécus de corruption pour illustrer l?efficacité de l?Icac (video) ; l Des communiqués de presse réguliers sur l?état des enquêtes et les activités de la commission ; l L?animation d?un site qui met à jour les nouvelles de la commission et fournit des renseignements sur la prévention de la corruption.

Contre la corruption, au bout du compte, Maurice devra s?inventer ses propres armes à partir d?une connaissance de la société, de ses moeurs, de sa culture, de ses faiblesses. Singapour, Hong Kong peuvent certes nous servir d?exemple, mais dans une mesure limitée. Au lancement de l?indice de perception de corruption par Transparency International (Maurice) le 7 octobre 2003, Maurice fut comparée à Singapour. Alors que l?indice de corruption de Maurice est au-dessous de la moyenne (4,4 sur 10), celui de Singapour est, au contraire, bien au-dessus de la moyenne (9,4 sur 10). Mais Singapour a une culture différente de la nôtre, une culture ?collective?. L?engagement en faveur de la lutte contre la corruption y est important. En outre, la stratégie anti-corruption de Singapour est associée, entre autres, aux systèmes de récompense. Alors que Lee Kuan Yew était au pouvoir, le salaire des employés de la fonction publique fut révisé, maintenant ainsi un niveau de motivation satisfaisant. La théorie que les gens bien payés ne sont pas tentés de corrompre a fait ses preuves à Singapour, tandis qu?à Maurice, c?est tout à fait l?inverse. Les cas de corruption qui ont émergé ces derniers mois et les années précédentes ? les cas frappant le ministère de la Sécurité sociale (2000), le ministère de la Santé (2000), le ministère du Logement et des terres (2003), Air Mauritius, la Banque Commerciale et la Banque Internationale de l?océan Indien, l?affaire Royal Mint? ? démontrent que la corruption à grande échelle est le résultat d?un abus de pouvoir. Les Mauriciens ont un long chemin à parcourir, le leur propre, s?ils veulent se mesurer au peuple de Singapour. Si la rédemption doit venir de l?Icac, il lui faut savoir gagner le soutien unanime du gouvernement et la confiance du peuple.

Les citoyens se sont posé des questions. L?Icac a-t-elle une vision et une stratégie bien formulées pour lutter contre la corruption ? A quel point sera-t-elle indépendante dans l?exécution de sa tâche ?

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