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Akbar Patel Au nom du football

27 décembre 2003, 20:00

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6 septembre. Curepipe. Les travées toutes neuves du Stade George V sont pleines à craquer. Les Mauriciens ont vu leurs onze champions se faire tour à tour Madagascar, Comores, et avec un peu de mal, les Seychelles. Contre la Réunion en finale, ils ne pouvaient rater ça. La Réunion, c?est un vieil ennemi un brin arrogant. L?enjeu, face à elle, n?est pas la médaille, c?est la suprématie régionale.

A l?heure des hymnes nationaux, un frisson parcourt la foule et le reste du pays, à travers les ondes. La main sur le c?ur, le regard malicieux, c?est une équipe soudée, sereine dont le public découvre le visage. Au coup de sifflet, les joueurs adoptent un schéma de jeu classique. Petites passes. Avant la mi-temps, Jimmy Cundasami met la République en orbite, 1-0. A l?heure de jeu, la Réunion égalise. Le tout George V doute.

Pas pour longtemps. Enter Jean-Marc Ithier (Tiens! Comment se fait-il qu?il ne rentre que maintenant ?). Frais et lucide, il est prêt à relancer le jeu. Un centre venu de nulle part, et le ballon s?élève au-dessus de la défense réunionnaise. Ithier a tout vu. Sa reprise de la tête est parfaite, bien dosée. Goaaaaaal ! George V s?embrase.

Les joueurs se sautent dessus puis foncent sur l?homme en noir, discret, peu exubérant. Ils le portent en triomphe, celui à qui ils doivent la victoire. Dans sa moustache, l?homme cache ses émotions. Ces émotions dont il dira plus tard plus ouvertement : ?C?est le moment le plus intense que j?ai vécu de toute ma vie. Rien qu?à y penser, j?en ai encore des frissons?. Si ce moment est si fort, c?est que l?homme, Akbar Patel, a réussi bien plus qu?ajouter une médaille au tableau.

Ce n?est d?ailleurs pas pour la médaille que l?on se remémore ici cet épisode. Ce n?est pas pour l?émotion qu?a valu au peuple mauricien l?exploit du Club M, ces débordements de joie et ces accolades dans la rue et jusqu?à tard dans la nuit pour saluer l?inespéré. Ce qui nous vaut de consacrer ces colonnes à l?entraîneur, c?est en quelque sorte, l?envers de la médaille, tout ce que cache l?exploit, tout ce qui n?est pas suffisamment visible. Et tout ce qui fait, en réalité, cet exploit. Des qualités humaines tellement rares.

Akbar Patel est une figure de courage. A deux mois des Jeux, qui est prêt à se mouiller pour ce Club M amorphe, moribond, disloqué, déstabilisé ? Qui croit que ces joueurs peuvent avoir la force morale d?aller conquérir quoique ce soit après un humiliant 7 - 0 face à l?Egypte ? Patel est un kamikaze s?il accepte la proposition, se disent bien des confrères. Il compromet une carrière de formateur construite en treize années s?il accepte une mission aussi suicidaire. Mais c?est mal connaître l?homme.

L?entraîneur relève le défi. Ce courage, cette abnégation semblent lui être d?abord dictés par un principe. Le pays l?appelle au front, et il va servir, au risque de se faire huer comme d?autres avant lui. « C?est par patriotisme que j?ai accepté. Je voulais servir mon pays, apporter ma pierre à l?édifice, » dit-il. Langue de bois ? Non, définitivement, car Patel pose alors une condition qu?il respectera. Il vient servir puis s?en retournera, le devoir accompli. Très à cheval sur ses principes ? tous ses collaborateurs le reconnaissent ? c?est l?homme même qui sert sans se servir, sans attendre d?autre récompense que la satisfaction d?avoir servi. Le vrai dévouement.

A son sens du pays, son courage, s?ajoute la foi. Patel a la foi. Alors que tous doutent, lui croit. En lui, en ces jeunes hommes perdus. En l?homme. Et il va démontrer à tous à quel point la confiance en soi et la confiance en les autres peuvent faire soulever des montagnes. Il va démontrer que lorsqu?on est animé par la flamme, on peut la transmettre.

Dès ses premiers jours parmi la sélection, il provoque le déclic comme seuls les vrais formateurs, les leaders innés savent le faire. « C?est un vrai meneur d?hommes, un rassembleur. Il a soudé le groupe, il nous a apporté la sérénité, se souvient Jean-Marc Ithier. En outre, il est amical, profondément humain.» Ces hommes reprennent foi, retrouvent une force intérieure, se reconstruisent.

<B>Spectaculaire réveil</B>

Le réveil du Club M est spectaculaire et laisse bouche bée les observateurs. Quelque chose a changé. D?entrée de jeu, les footballeurs mauriciens réalisent 2-0 contre Madagascar. Ce n?est pas rien. En dix-huit ans, Maurice n?était pas parvenu à inquiéter Madagascar. Une tournée improvisée en Afrique du Sud confirme la bonne impression laissée à Tana. 0-0 contre le légendaire Orlanda Pirates ; 1-1 contre Supersport United, autre pensionnaire chevronné de l?élite sud-africaine ; 3-0 contre la sélection espoirs d?Afrique du Sud, 2-0 contre les Sowetho Panthers, qui évoluent en deuxième division. Une performance qui dépasse les espérances.

Patel a réinsufflé la force de caractère qui rend tout joueur professionnel capable de lutter contre la pression, contre le découragement, contre lui-même. Mais il faut encore pour produire des résultats, les compétences techniques. La fine stratégie qu?il déploie face à la Réunion, gardant Jean-Marc Ithier, le joker, pour la fin notamment, n?est qu?une parcelle de son intelligence. L?envergure de ces connaissances se mesurera en novembre contre l?Ouganda, en éliminatoires de Coupe du monde.

Balayé 0-3 à Kampala, Maurice n?a sur papier, aucune chance de renverser la vapeur. Patel a plus d?un tour dans son sac. Au retour, à Curepipe, le 16 novembre, il opte pour un schéma de jeu surprenant : 5-3-2. Trop défensif pour une équipe qui doit remonter trois buts, prédisent certains spécialistes. Et pourtant ! Avec une patience inégalable, Maurice tisse sa toile dans le camp adverse et finit par réaliser l?impossible. Elle s?impose 3-0 et s?offre la possibilité de jouer les prolongations.

Au-delà des compétences techniques, les exploits d?Akbar Patel nous révèlent quelque chose d?essentiel. Le pays a de ces compétences qui se construisent, se renforcent à l?ombre des regards, simplement par le travail minutieux et régulier. L?entraîneur a réussi ce que son prédécesseur, un expert venu de l?étranger, Patrick Parizon, n?a pas réussi. Patel n?a pas revendiqué cette place. Il est resté à la sienne, au Centre de formation national de football poursuivant sa mission, former les jeunes. ?Il vit avec ses principes, en toute humilité, en toute discrétion, depuis treize ans que je le connais. Mais tout en sachant se faire respecter,? dit de lui Jacques Malié, ancien président du centre.

Des principes, le sens du service au pays, le courage du risque, le savoir amener l?autre à révéler ce qu?il a de meilleur en lui au nom d?une cause, ce sont autant de qualités qu?il aurait fallu inscrire sur l?envers de cette médaille d?or au football. Ce sont autant de qualités que l?express a souhaité saluer en cette fin d?année. A la veille du Nouvel An, puisqu?il qu?il faut faire un v?u, appelons celui d?un Patel pour chaque secteur malade de notre pays...

<B>Parcours </B>

De la rue Dartois dans le Ward IV (Port-Louis), où il s?amusait à donner ses premiers coups de pied, vers le début des années 70, au Club M, le parcours n?a pas été simple, raconte Akbar Patel.

Le premier succès, il le connaît à 15 ans avec la YMFA, lauréate du Trophée de la Jeunesse. Après avoir effectué sa formation avec les juniors du Tamil Cadets, cet ancien défenseur central porte les couleurs du Scouts Club de 1978 à 1988. Durant cette décennie, pas de trophée, mises à part les secondes places en championnat et des positions de finalistes en Coupe ou encore l?accession parmi l?élite avec Polar Star.

Il décide par la suite d?embrasser une carrière d?entraîneur, après avoir effectué ses premières armes au sein du Scouts Club en tant qu?assistant-coach de 1985 à 1987. C?est à partir de cette année qu?Akbar Patel commence à voir la vie en rose, en allant approfondir ses connaissances à Lilleshall en Angleterre et à Clairefontaine en France avant de venir aider le Scouts Club et le Polar Star. En 1998 et en 2002, il peaufine sa formation en Allemagne, à l?université de Leipzign et au Nigeria. Cette association entre Akbar Patel et ses deux clubs est de courte durée, car en 1990, il intégre le Centre national de formation. Il y est toujours. Avec la formation des jeunes, il vit des moments très forts telles la victoire (2-1) sur le Cameroun lors des Championnats d?Afrique juniors de 1992, disputés à Maurice ou la place de demi-finaliste au Gothia Cup en 1993.

En prenant les rênes de la sélection en juin, ce n?était pas une première pour Akbar Patel. Il avait déjà été appelé à épauler Jean-Michel Bénézet en 1994. Il a aussi été entraîneur national aux côtés de Sarjoo Gowreesungkur et de Govind Thondoo deux années plus tard, le temps de deux matches face aux Seychelles et l?ex-Zaïre. L?ancien sélectionneur, qui aura 44 ans dans quelques mois, est retourné à sa première passion, qui est la formation. Prochainement, il sera appelé à assumer d?autres fonctions au sein du niveau du CNFF.

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