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The Eye rien que pour les yeux !
L?IDÉE même qu?un film fantastique puisse être thaïlandais fera hausser les épaules et écarquiller les yeux aussi sûrement que l?idée d?un film d?horreur français aurait fait franchement rigoler il y a quelques semaines. Il est même fort possible que nombre de lecteurs ignoraient jusqu?à l?existence même d?un cinéma thaïlandais. D?ailleurs, le Dictionnaire du Cinéma, publié chez Larousse, n?en disait pas grand chose, il y a une dizaine d?années : un cinéma inconnu hors de ses frontières, essentiellement axé sur les films commerciaux (des films musicaux, pour la plupart) et se bornant à imiter le cinéma cantonnais. Deux réalisateurs dont l??uvre (un film chacun) pourrait être décrite comme caractéristique : un ethnologue de formation ayant fait un film sur une communauté ethnique, et un prince ayant réalisé une version thaïlandaise du Voleur de Bicyclettes de De Sica. C?était à peu près tout, concernant le cinéma de ce pays au début des années 90.
Pourtant, en suivant des émissions du genre Culture Pub à la télévision, on savait, depuis quelques années déjà, que la Thaïlande produisait quelques excellents films publicitaires, qu?il y avait donc d?excellents réalisateurs thaïlandais et que ces réalisateurs finiraient par faire un long métrage; ce n?était qu?une question de temps. De fait, en parcourant la presse du cinéma, cette année, on voit au nombre des sorties en Europe quatre films thaïlandais, par des réalisateurs et avec des acteurs thaïlandais, tous les quatre ayant fait une très bonne impression sur la critique. Ce sont, en plus, des films appartenant à des genres totalement différents : une comédie de m?urs, un film policier, un western allégorique, et bien sûr, The Eye, film fantastique signé des frères Danny et Oxide (oui, drôle de nom) Pang.
Même s?il s?agit bien d?un film thaïlandais (bien que les deux frères vivent à Hongkong et que leur film ait été produit par des Hongkongais), The Eye relève d?un genre qui reste une tradition bien établie dans tout le cinéma d?extrême orient : à savoir, le film de fantôme. Cette pérennité (que l?on doit probablement à celle de la philosophie bouddhiste) n?a pas empêché que le genre se réactualise au contact de la technologie (la vidéo hantée de Ring, par exemple). On doit toutefois reconnaître que les ?films de fantômes? se bornent le plus souvent à effrayer en exploitant un schéma aussi immuable qu?hautement répétitif et dans ce sens, les frères Pang n?ont pas fait exception même si leur film présente bien des qualités.
D?abord, leur sujet ne présente rien de nouveau : une jeune fille, Munn (Lee Sin-Jie), aveugle depuis l?âge de deux ans, recouvre à vingt ans la vue grâce à une greffe de la cornée. Non seulement elle doit apprendre à déchiffrer tout un univers visuel, mais il se trouve aussi qu?elle est sujette à des visions extrasensorielles : elle voit ceux qui sont morts, elle se voit dans des lieux différents que ceux où elle se trouve, elle voit une autre personne en se regardant dans un miroir, elle voit aussi les envoyés de la Mort?
Surimpressions de décors
On pense aux Yeux de Laura Mars (1978), avec un scénario de John Carpenter, à Blink de Michael Apted (1991) ou plus près de nous, à Stir of Echoes de David Koepp, et on pourrait penser à d?autres encore. Les frères Pang ne cherchent pas à faire du nouveau pour ce qui est du récit en lui-même ; ils se considèrent comme des maîtres artisans de l?image et c?est en tant que tels qu?ils cherchent avant tout à se faire plaisir. Ce qui fait que, dès le début de leur film, ils laissent passer une occasion en or, le sujet étant en lui-même très porteur. Une personne aveugle quasiment depuis la naissance et qui recouvre la vue à vingt ans n?a absolument aucun repère visuel et doit donc apprendre à tout décoder : formes, couleurs, dimensions, etc., pour ne pas parler de choses plus complexes comme l?expression d?un visage.
Le film évoque d?ailleurs cet aspect du sujet lors d?une scène au cours de laquelle l?héroïne ayant recouvré la vue, est incapable d?identifier une agrafeuse de vue sans la toucher, mais n?en fait pas plus. Il y a même tout un travail d?effets de style, effectué pour nous inviter à nous identifier au regard neuf de l?héroïne. On se dit alors que l?héroïne n?ayant pas encore assimilé l?univers visuel d?un être humain voyant, aurait dû être incapable d?identifier les ombres ou ectoplasmes défilant dans son champ de vision et d?en être effrayée. Alors que le public lui, aurait été très inquiet pour elle ; d?où un suspense plus intéressant.
On pourrait aussi parler de ces moments où tout simplement, l?histoire n?avance pas, simplement parce que les scénaristes ont choisi de nous occasionner un frisson ou un sursaut de plus et que, dans ce seul et unique but, le récit est soit détourné ou alors stoppé net. Pourtant, ces moments, on les remarque à peine et si on les remarque, on n?a pas vraiment le temps de s?en irriter pour la bonne raison que dans ce film, les poussées d?adrénaline sont si bien agencées. On se dit que le film des frères Pang porte bien son titre, car The Eye est un film pour les yeux.
D?abord, la photographie, moteur même du suspense : surexpositions juste après l?opération de l?héroïne pour que le public puisse voir avec ses yeux; savant jeux d?ombres dans les scènes nocturnes fréquentes où l?au-delà et la réalité viennent se mélanger. Les effets spéciaux sont remarquables : transparence ?animée? des spectres, surimpressions de décors différents, fantômes qui passent à travers la matière, etc. Ce qui fait que certains moments sont inoubliables, comme la scène chez le professeur de calligraphie ou cette migration en masse des âmes dans Bangkok (tout un quartier du centre de la capitale thaïlandaise reconstitué en miniature) avant la catastrophe finale. Pour les yeux également, le visage de Lee Sin-Jie qui parvient à nous communiquer d?abord tout le désarroi de Munn, son personnage, puis sa détermination quand elle prend en main son destin. The Eye prend dans ces moments-là, une dimension poétique A tout cela viennent s?ajouter des effets sonores qui sont d?autant plus efficaces qu?ils restent discrets.
Finalement, malgré les faiblesses et les quelques omissions de son scénario, The Eye réussit un coup de maître : celui de tenir (et de quelle façon !) ses promesses de nous faire sursauter tout en nous racontant une histoire au delà de toute attente, qui finit par présenter des allures de conte philosophique. Tout ça dans des décors parfois proches de nous, en plus; ce qui nous change du Maine. Bravo la Thaïlande, et on a hâte de voir le prochain opus des frères Pang.
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