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Faut-il interdire le tabac ?
<B>La lutte</B> contre le cancer passe-t-elle par la prohibition pure et simple du tabac ? A cette question que beaucoup, dans la communauté médicale, jugent franchement excessive, la revue britannique The Lancet du 6 décembre 2003 répond aujourd?hui par l?affirmative. Estimant dans un surprenant éditorial qu?une éventuelle interdiction de fumer dans les lieux publics ?est un bon début? mais ?vise à côté du but?, la rédaction du journal invite tout simplement les pouvoirs publics à ?bannir? la cigarette. Un pavé dans la mare que les spécialistes accueillent, des deux côtés de la Manche, avec un scepticisme mâtiné de curiosité.
A l?origine de cette exhortation, une polémique oppose depuis plusieurs semaines au gouvernement de Tony Blair les médecins anglais qui lui reprochent de tarder à interdire de fumer dans les lieux publics. Or, relève notamment le Lancet, ?on estime que, si tous les bureaux du Royaume-Uni étaient non fumeurs, 300 000 personnes parviendraient à s?arrêter, ce qui sauverait 300 000 vies?. Le journal va plus loin en mettant en cause les cigarettiers, qui ?estiment que le prix est la principale variable faisant fluctuer le nombre de fumeurs. Nous ne sommes pas d?accord. La disponibilité et l?acceptabilité du produit sont les facteurs déterminants. Si le tabac était une substance illégale, la possession de cigarettes deviendrait un crime et le nombre de fumeurs chuterait brutalement?.
Les réactions ne se sont pas fait attendre. Représentant de l?industrie du tabac, Tim Lord a aussitôt dénoncé une prise de position ?excessive et superflue?, craignant qu?elle n?aboutisse tout simplement à ?la criminalisation? de plusieurs millions d?individus. Plus nuancés, bon nombre de médecins britanniques ont jugé la proposition ?exagérée? tout en estimant ?salutaire? l?ouverture d?un débat sur ce thème.
En France, les spécialistes se déclarent majoritairement surpris par une demande qu?ils trouvent tantôt ?irréaliste?, tantôt ?prématurée?. Ces derniers mois, Jacques Chirac et Jean-François Mattei ont pourtant affiché la résolution de ne pas lésiner sur les moyens de la lutte antitabac. Tandis que le président a décrété une ?mobilisation nationale? contre le cancer, son ministre de la Santé a ainsi exprimé le souhait ?qu?il n?y ait plus de fumeurs en France?. Par ailleurs, et malgré la forte opposition des buralistes, l?interdiction de vendre des cigarettes aux moins de 16 ans a fini par être votée.
Mais à ce stade, la stratégie des pouvoirs publics pour faire baisser la consommation reste basée principalement sur la hausse des taxes : ?Les statistiques disponibles indiquent que les mesures tarifaires ont, depuis un an, suffi à entraîner une baisse de la consommation d?environ 13%, indique le professeur Bertrand Dautzenberg, président de l?Office français de prévention du tabagisme. Une dégringolade historique qui ? on l?a vu lors du conflit avec les buralistes ? a déjà suscité une certaine tension dans le corps social. Dès lors, il paraît inenvisageable d?aller plus loin en interdisant le tabac, à moins que 100% de la population soit d?accord.?
Sur le même registre, la majorité des spécialistes se veulent pragmatiques en la matière. ?Si le tabac arrivait aujourd?hui pour la première fois sur le marché, nous demanderions probablement sa mise hors la loi, explique Catherine Hill, de l?Institut Gustave-Roussy (Villejuif). Mais en l?état, et dans la mesure où on dispose avec la hausse des prix d?un instrument efficace, on ne voit pas l?intérêt d?une interdiction qui générerait probablement des trafics et une délinquance spécifiques.? D?autant que la loi Evin, prohibant déjà le tabagisme dans certains lieux publics, n?est guère appliquée.
Pour certains, un texte interdisant de fumer n?est toutefois pas inconcevable à terme. ?On ne peut certes pas l?imposer dans un pays où 30% de la population consomme ce produit qui rend dépendant dans l?immense majorité des cas, estime le professeur Gérard Dubois, président du Comité national contre le tabagisme. Mais une telle mesure deviendra peut-être souhaitable le jour où la proportion des fumeurs descendra en dessous de 5%.? Serge Karsenty, sociologue au laboratoire Droit et changement social du CNRS, estime en effet que ?les hausses de prix ne permettront pas, quelle que soit leur ampleur, une éradication totale du tabagisme?. Sous-entendu : s?ils ne peuvent s?accommoder de la persistance d?une fraction d?irréductibles fumeurs, les pouvoirs publics seront probablement contraints d?aller plus loin.
D?ores et déjà, l?Union européenne des non-fumeurs, une association membre du groupe de travail ministériel sur la réduction du risque tabagique, propose un plan à trois étages : ?l faut à la fois proscrire le tabac sur les lieux de travail, le chasser des endroits clos et couverts comme les quais de gare et obtenir des élus locaux qu?ils diffusent vers les familles des messages incitant à ne pas fumer.?
Cyrille Louis
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