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Les damnés du sida de Houyang
L?arrivée à Houyang se fait dans un cahot. Le silence est lourd. En tendant l?oreille, on distingue des complaintes grinçantes s?échappant d?une maison au loin, noyée dans l?obscurité. C?est un chant funèbre.
« Quelqu?un vient de mourir, la musique va durer toute la nuit », murmure Xiao Zhou en sautant du véhicule qui vient de piler net, tous feux éteints.
Lampe torche au poing, Xiao Zhou s?engouffre dans un sentier. La consigne est de se taire. Il faut contourner l?allée centrale du village en empruntant des venelles serpentant à n?en plus finir. Surtout ne croiser personne, prudence oblige. La police refoule rituellement les curieux venus jusqu?ici prendre la mesure de la plus grave catastrophe humanitaire dont la Chine ait eu à souffrir depuis la révolution culturelle.
Jusqu?à l?ultime soufflé
Houyang n?a rien d?exceptionnel : il n?est qu?un village parmi d?autres, banal, ordinaire, un de ces villages du Henan ravagés par l?explosion du sida, due au commerce débridé de sang qui s?était généralisé dans la province dans les années 1985-1995. Un désastre que le gouvernement central à Pékin a fini par admettre du bout des lèvres, sous la pression internationale, mais que les autorités locales s?efforcent toujours de censurer.
Xiao Zhou frappe à une porte de bois. « C?est nous », souffle-t-il. Le battant s?ouvre sur une courette sombre. Un vieux couple, les parents de Xiao Zhou, introduit les visiteurs dans une pièce faiblement éclairée d?une ampoule. Un garçon dort, allongé sur un lit de bois, la tête nue exposée au souffle glacé s?infiltrant par la porte restée entrouverte. « Sa mère, ma femme, est morte l?an dernier, dit Xiao Zhou. Elle avait 29 ans. »
Comme la plupart des habitants du village, le couple a vendu son sang pour améliorer son ordinaire de paysans pauvres. 50 yuans (5 euros) pour 400 millilitres : le rendement est tentant dans cette Chine rurale miséreuse, restée à l?écart de l?enrichissement du pays. Le blé au printemps et le maïs à l?automne assurent juste la « survie », comme l?on dit ici. Pour le reste ? l?éducation, la santé, le mariage, la maison à construire ?, il faut trouver ailleurs des revenus d?appoint. Il y avait jadis une fabrique de poêles et un atelier de textile. Ils ont fermé. Comment, dès lors, résister à la tentation du sang ?« J?ai commencé à vendre mon sang à l?âge de 19 ans, se souvient Xiao Zhou.
À l?époque, nous n?étions pas encore mariés. Nous nous sommes installés avec l?argent du sang. » Xiao Zhou a vendu « une centaine de fois ». Puis il a arrêté en 1993. « J?avais mûri. Je ne voulais pas faire ça toute ma vie. J?ai eu de la chance car le gros de la contamination s?est produit dans les années 1994-1995. » Xiao Zhou se reconvertit dans la ferronnerie, vend des fruits de mer, monte une pâtisserie. En 2001, la terrible nouvelle tombe : sa femme est testée séropositive. Xiao Zhou alors cesse toute activité professionnelle pour veiller exclusivement sur elle. Jusqu?à l?ultime souffle.
Un homme d?une cinquantaine d?années, à la fine moustache, vient d?entrer dans la pièce froide. Il est emmitouflé dans un manteau sombre. Il s?assoit sur le tabouret, toussote, se racle la gorge. Il s?identifie : Zhang Xinmin. Il est impatient de témoigner. « J?ai le sida moi aussi », dit-il. Il tend son avant-bras, piqué de dizaines de points noirs. « Il y en a aussi sur mon cou, mon torse, mes jambes, mes pieds. » Il a compté : « J?ai vendu mille fois. » Une vraie pompe à sang, Zhang Xinmin, un sang refabriqué après chaque livraison, une inépuisable matière première. « J?ai deux enfants, il fallait bien que je paie leur école. »
Agonie collective
À force d?honorer de son sang les factures scolaires, Zhang Xinmin est tombé malade. C?était il y a deux ans. « J?ai commencé à avoir des diarrhées, de la fièvre, des maux de tête, des maux de ventre et ma bouche a commencé à pourrir. » Très vite, il maigrit de dix kilos. L?an dernier, il décide d?aller se soumettre à un test à la clinique de Shangcai, le district dont dépend le village de Houyang. « Là, on m?a dit que j?étais séropositif. » Il déplie son certificat de dépistage, un formulaire écorné et frappé d?un sceau rouge. Troublante lecture : la séropositivité de Zhang Xinmin n?est mentionnée nulle part. En guise de conclusion, le médecin a écrit : « Améliorer la nutrition et bien se reposer. » « Ils utilisent une formule ambiguë pour ne pas laisser des preuves », explique Zhang Xinmin.
Éviter de laisser des « preuves » ! Dérisoire camouflage alors que les gens meurent alentour. On le comprend aisément : le fatal commerce du sang avait été encouragé au plus haut niveau des autorités locales. Le chef du département de la santé de la province, un certain Liu Quanxi, fut l?architecte illuminé de ce système de collecte quadrillant la campagne, district par district, village par village.Liu Quanxi voit les choses en grand. Il dispose d?une abondante ressource.
Il lui faut dès lors des marchés. Il prospecte même le débouché américain. Finalement, l?affaire ne se conclut pas. Qu?importe : la demande en Chine, où les hôpitaux manquent de sang, est déjà bien suffisante. L?industrie biotechnologique et pharmaceutique, friande de plasma, s?intéresse, elle aussi, à l?or pourpre du Henan. Les centrifugeuses prolifèrent ainsi dans les villages. C?est là que le crime d?État se commet : la machine extrait le plasma du sang, lequel est ensuite réinjecté au donneur. Aucune précaution n?est prise. Les seringues ne sont pas stérilisées. Et c?est un résidu sanguin mélangé qui est rétrocédé aux donneurs.
« Donner son sang est un honneur ! », clamait le slogan officiel. Le mot d?ordre attise une fiévreuse ruée vers le sang du Henan. D?interminables queues se forment devant les centres de collecte. Avant 1990, le centre le plus proche du village de Houyang était à Zhumadian, une localité plus au sud. Pour y arriver à l?aube, juste à temps pour trouver place dans la file, les jeunes quittaient le village à minuit. Ils allaient vendre leur plasma comme d?autres partent au champ ou à l?usine. « Ils ont payé leur maison avec l?argent du sang », dit Xiao Zhou en montrant le lieu de rendez-vous des départs nocturnes : un bosquet d?arbres en bord de route. « La plupart d?entre eux sont morts maintenant », enchaîne Xiao Zhou, pointant du doigt les masures de briques alentour. Vides ou presque.
C?est une inexorable agonie collective, une hécatombe silencieuse dont les échos ne parviennent qu?étouffés à l?extérieur. Sur une population de 3 800 personnes, Houyang compte déjà 300 morts emportés par le sida. Il faut ajouter au macabre bilan les cinq suicides d?habitants qui ne supportaient plus l?étau de la mort se resserrant autour d?eux. Ils ont avalé des pesticides, se sont pendus à une poutre ou se sont précipités au fond d?un puits. Toutes ces familles fauchées laissent des orphelins dont l?État ne s?occupe point.
Le pire est à venir
Cheng Dongyang, la trentaine généreuse, a pris sur lui de monter une petite école destinée aux gamins en difficulté exclus du système officiel. Dépourvu de toute aide publique et ne vivant que grâce à des dons privés, il y accueille aussi les « orphelins du sida ». Pourra-t-il fonctionner encore longtemps alors que le pire reste à venir pour Houyang ? Car il y a tous ces morts en sursis. Six cents villageois ont été testés séropositifs. L?ampleur de la contamination est sûrement supérieure car beaucoup refusent le dépistage de peur d?apprendre la vérité ou parce que les tests sont trop onéreux, en dépit d?une diminution de moitié de leur prix.
Après des années d?indifférence et de mépris, les autorités locales témoignent d?un peu plus de compréhension depuis que les villageois ont manifesté devant le siège du district de Shangcai en mars 2002. Depuis aussi que le gouvernement de Pékin, sommé de sortir de sa coupable léthargie par la communauté internationale, a envoyé des consignes. À Houyang, l?ancien secrétaire du parti, haï par la population, a ainsi été écarté au profit d?un nouvel officiel, plus « indulgent », selon les villageois. Les frais de scolarité ont été abaissés de 160 yuans (16 euros) à 100 yuans (10 euros) par semestre.
La clinique du village, bâtie mais longtemps fermée, a enfin ouvert. Cinq médecins ? un jeune fraîchement formé et quatre anciens « médecins aux pieds nus » de l?ère Mao ? tentent de soulager les souffrances en distribuant des cocktails antirétroviraux de fabrication chinoise. Mais ces médicaments produisent de tels effets secondaires ? migraines, nausées, difficultés respiratoires, affections dermatologiques ? que de nombreux villageois renoncent. Selon Xiao Zhou, « un tiers seulement des 600 séropositifs supporte le traitement ».
Liu Yuehua, elle, n?a pas supporté. Le cocktail lui allumait une insoutenable douleur au foie. Elle est allongée sur son lit surmonté d?une moustiquaire. Un bouquet de flacons est rivé au mur nu. À l?entrée de son misérable logis, la photo de son mari trône sur une commode. Il est mort il y a deux ans, à l?âge de 42 ans. Liu Yuehua, elle aussi, a 42 ans. Elle respire péniblement, lève une paupière lasse, la referme et enfouit sa tête sous la couverture. Elle laissera deux orphelins.
2003 Le Monde
Frédéric Bobin
Distribué par The New York Times Syndicate
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