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La spirale des attentats

15 novembre 2003, 20:00

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Juin-juillet 2003 : tiraillés entre le bonheur quasi unanimement partagé d?avoir été libérés d?un régime tyrannique et leur colère face à l?incapacité de leurs « libérateurs occupants » à juguler la dégradation de leurs conditions de vie, les Irakiens semblent encore espérer que les choses finiront par s?améliorer. Ils protestent contre ce qui, à l?aune de ce qui va suivre, pourrait aujourd?hui être qualifié de « petite insécurité » : vols, enlèvements, meurtres, coupures d?eau et d?électricité, et pénurie de carburant.

La brutalité des perquisitions, le traitement infligé aux prisonniers, les « bavures » coûteuses en vies humaines, la mise au chômage de centaines de milliers de personnes leur sont insupportables. Mais les Irakiens semblent prêts à pardonner pour peu que ces fautes soient rectifiées. Certains considèrent les attentats, qui visent alors exclusivement les patrouilles américaines, comme l?embryon d?une résistance nationale qui forcerait les occupants à s?amender, puis à accélérer leur retrait ; d?autres y perçoivent le dernier souffle des affidés de la dictature vaincue, mais nul ne semble craindre une réelle dégradation, d?autant que, à quelques exceptions près, le théâtre des opérations est limité au désormais célèbre « triangle sunnite », délimité par Bagdad et ses prolongements ouest et nord-ouest.

Jusqu?à ce jeudi 7 août, lorsque l?explosion d?une voiture piégée devant l?ambassade de Jordanie à Bagdad résonne comme une première alerte. Car cet attentat constitue une première, à double titre : jamais, depuis la chute du régime baasiste quatre mois plus tôt, « résistants » ou « terroristes » n?ont fait usage d?un véhicule piégé. C?est aussi la première fois qu?un attentat vise une cible civile et le bilan serait de dix morts.

Cibles privilégiées

Mais c?est l?attentat-suicide au camion piégé contre le quartier général des Nations unies à Bagdad, le 19 août, qui amorce le véritable tournant de l?après-guerre. Les Nations unies n?avaient certes pas que des sympathisants en Irak car leur nom a été associé pendant douze ans aux sanctions draconiennes, aux inspections intrusives et à d?autres décisions humiliantes. Mais depuis leur retour massif après la guerre, leurs multiples agences ont mis les bouchées doubles : humanitaire, reconstruction, déminage, préparation aux élections.

Après l?attaque du QG de l?ONU, un cycle quasi ininterrompu d?attentats aux tirs de roquettes et de missiles s?engage : le 29 août, une voiture piégée explose devant le mausolée de l?imam Ali dans la ville sainte chiite de Nadjaf et cause un épouvantable massacre : une centaine de morts, dont l?ayatollah Mohammed Baqer Al-Hakim ; le 22 septembre, un kamikaze vise les vestiges des locaux de l?ONU (deux morts). Le 27 octobre, une voiture piégée à Bagdad dévaste les locaux du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Douze personnes sont tuées, dont deux employés locaux, et vingt-deux autres blessées.

Les personnels américains, civils et militaires, sont évidemment des cibles privilégiées. Le 12 octobre, un attentat-suicide vise l?hôtel Bagdad, qui abrite, dit-on, des membres de la centrale américaine de renseignements (CIA). Six personnes sont tuées et plusieurs autres blessées. Le 25, c?est l?hôtel Al-Rashid qui est attaqué au lance-roquettes. Paul Wolfowitz, le numéro deux du département de la défense, qui s?y trouvait, en sort indemne, mais un soldat américain est tué et quinze personnes sont blessées, dont onze Américains. Le 26 octobre, un hélicoptère d?attaque Black Hawk de l?armée américaine est touché par des tirs de missiles dans le secteur de Tikrit. Ses cinq occupants sont sains et saufs, mais les seize soldats qui, le 2 novembre, se trouvaient à bord d?un hélicoptère de transport Chinook abattu à l?ouest de Bagdad auront moins de chance.

Les « terroristes » ou « résistants » s?en prennent directement aussi à des cibles irakiennes, accusées de « collaborer » avec « l?occupant ». Le 20 septembre, Akila Al-Hashimi, membre du Conseil intérimaire de gouvernement (CIG) est assassinée. C?est la première. Les tentatives de meurtre d?autres membres du CIG auraient été déjouées. Le 27 octobre, quatre commissariats de la nouvelle police formée par les forces américaines sont visés par des voitures piégées à Bagdad. Un cinquième attentat du même genre est déjoué in extremis.

Ce ne sont là que quelques-uns des attentats les plus spectaculaires dont les civils irakiens sont les principales victimes, sur fond de « petite guerre » antiaméricaine ininterrompue dans le fameux « triangle sunnite » et dans d?autres régions, à raison de plusieurs par jour ?15 à 20 par jour en septembre, 25 à 30 en octobre ? selon Newsweek.

« Djihadistes étrangers »

On a beaucoup spéculé sur l?identité des auteurs de ces actes, mais rien n?est tenu pour vérité absolue. L?armée américaine a procédé à de très nombreuses arrestations, la nouvelle police irakienne a fait quelques prises. Mais, à ce jour, aucun résultat définitif ni probant des enquêtes et interrogatoires n?a été rendu public. Les revendications sont rarissimes. Au mois d?août, des organisations auparavant inconnues ont revendiqué des attaques antiaméricaines. À la mi-août, sur les lieux d?un attentat antiaméricain, des tracts ont été retrouvés portant la signature du réseau terroriste Al-QaÏda. Les autorités américaines et le Conseil intérimaire de gouvernement irakien (CIG) dénoncent régulièrement une collusion objective, voire une association entre des partisans non irakiens d?Oussama Ben Laden et d?autres du dictateur irakien déchu. Dans des cassettes qui font épisodiquement leur apparition, Saddam Hussein ne revendique aucun acte, mais rend systématiquement hommage aux « résistants », qu?il encourage à intensifier la lutte.

Les autorités américaines et le CIG ont aussi montré du doigt des pays voisins de l?Irak, notamment la Syrie, l?Iran et l?Arabie saoudite, officiellement pour leur laxisme dans la surveillance des frontières ; mais, en privé, certains membres du CIG accusent les services secrets de ces pays d?être à l?origine de tous les attentats d?envergure. Les trois pays démentent formellement ces soupçons et ces accusations. À ce jour, un seul « djihadiste » a été pris sur le fait : c?est l?auteur de l?attentat manqué contre l?un des cinq postes de police à Bagdad, le 27 octobre. Ceux qui insistent sur la responsabilité de « djihadistes étrangers » s?appuient sur le cas du Yéménite et sur le postulat, largement admis, dans le cas des attentats-suicide, que les partisans de Saddam Hussein ne sont pas des gens à se donner la mort. Rien ne leur interdit toutefois d?en envoyer d?autres tuer et mourir.

« Ennemi plus meurtrier »

Jalal Al-Machta, rédacteur en chef du quotidien irakien Al-Nahda, affirme tenir d?un très haut responsable de la sécurité en Irak que 4 500 djihadistes étrangers sont entrés en Irak, notamment, selon lui, « des Syriens et des Palestiniens ». Mais un imam sunnite radicalement antiaméricain, l?un de ceux qui se présentent comme des « salafistes » (par référence au passé de l?Islam), a déclaré au Monde que « la vraie résistance est uniquement musulmane et irakienne, qu?elle n?admet aucun étranger dans ses rangs pour éviter aussi le danger d?infiltration par les services secrets jordaniens, syriens ou saoudiens ».

Il a, en revanche, admis que, au nom de la sauvegarde de la communauté sunnite « face aux Kurdes et aux Chiites alliés des Américains », il était possible de « travailler avec d?anciens baasistes repentis ». Les officiers de l?armée américaine ne partagent pas tous le même avis quant à l?importance du rôle joué par des non Irakiens. Les étrangers représentent seulement « un très faible pourcentage » des activistes, selon le général Raymond Odierno, commandant de la 4e division d?infanterie de l?armée américaine basée à Tikrit, le fief du dictateur déchu. Le général Mak Hertling pense le contraire. Pour Richard Perle, l?un des principaux conseillers du Pentagone, trois groupes sont à l?origine des attentats : des loyalistes de l?ancien régime, des terroristes non irakiens et des criminels de droit commun.

De nombreux Irakiens estiment que la tentation est grande pour des dizaines d?anciens fonctionnaires qui se sont retrouvés du jour au lendemain au chômage, ou qui n?ont pas pardonné aux Américains d?avoir tué certains de leurs proches de se joindre à la résistance contre les forces occupantes : les premiers pour toucher les primes versées, selon la rumeur publique, par les partisans de Saddam Hussein pour toute attaque antiaméricaine ; les seconds pour venger les victimes de l?occupant. D?autres, jadis antibaasistes, auraient tout simplement décidé de résister pour l?honneur.

Cinq mois après l?annonce de la fin des opérations militaires en Irak, le général Ricardo Sanchez, commandant en chef des forces américaines en Irak, déclarait, le 2 octobre : « L?ennemi a évolué. Il est un peu plus meurtrier, un peu plus complexe, un peu plus sophistiqué et, dans certains cas, un peu plus opiniâtre. »

2003 Le Monde ? Mouna Naïm

et Sophie Shihab ? Distribué par The New York Times Syndicate

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