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Le Port-Louis de Thornton White au rancart depuis cinquante ans
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Le Port-Louis de Thornton White au rancart depuis cinquante ans
A l?heure où l?express (du lundi 3 novembre 2003) fait état du plan de l?architecte Gaëtan Siew pour aménager l?espace situé entre La Chaussée et l?arrière de la Cour suprême en un parcours à la fois culturel et commercial, le moment est peut-être venu d?entrouvrir le tiroir dans lequel est enfermé le Master Plan du Professeur L.W. Thornton White, F.R.I.B.A., M.I.A., pour la ville de Port-Louis. Ce plan est rendu public à la fin d?octobre 1953, il y a donc un bon demi-siècle. Il a pourtant ?fasciné? le gouverneur Hilary Blood. Comme quoi, il faut davantage que la fascination d?un n°1 pour qu?un plan d?urbanisme soit mis à exécution et échappe ainsi à sa propre exécution.
Le Pr Thornton White est un consultant sud-africain de la firme Thornton White, Pryce Lewis and Sturrock Architects and Town Planning Consultants de Cape Town. On lui doit également un rapport sur les logements dans les camps sucriers (1949), un rapport intérimaire sur les problèmes de planification à Maurice (février 1947), deux exposés sur l?urba-nisme (1947) radiodiffusés par le Mauritius Broad-casting Service (MBS), exposés rédigés avec l?aide de M. L. Silberman, différents plans de Port-Louis montrant les limites fron-talières, les services, la densité démographique, les propriétés privées, gouvernementales et municipales (1952).
Il y a 50 ans, Hilary Blood observait déjà que l?absence de planification urbaine et rurale est la cause d?un gaspillage inutile de temps pour se déplacer d?un endroit à un autre, d?où des malaises physiques pour ne rien dire des pertes économiques résultant de l?utilisation de bonnes terres agricoles à des fins résidentielles ou industrielles alors que des terres arides sont disponibles à proximité. Que n?aurait-il pas dit s?il avait pu prévoir nos embouteillages chroniques et les hectares des meilleures terres agricoles de l?île, à Ebène, dévorés par un nouveau réseau routier multipliant les largeurs et les arcs de cercle comme si Maurice dispose de la superficie de la Namibie ou du Niger. Très lucidement il conclut son avant-propos de ce Master Plan en signalant que les futures générations sont les plus sévères à l?égard de l?absence de bonne planification. Nous n?échapperons donc pas à l?avenir aux réquisitoires les plus impitoyables.
Le Pr Thornton White commence en 1947 les études préliminaires à son Master Plan, en réunissant les documentations disponibles. Ses travaux sont interrompus par l?étude des conditions de logement dans les camps sucriers et par une autre sur les besoins de l?île en infrastructures scolaires, y compris le besoin d?une Ecole normale (Training College). Ses services sont aussi requis pour la conception d?un futur hôpital orthopédique. Il témoigne sa gratitude aux nombreux Mauriciens de divers milieux ayant bienveillamment accepté de lui donner leurs points de vue même s?ils ne s?attendaient pas à ce qu?en haut lieu on puisse les prendre en considération.
Thornton White est d?avis que la principale richesse de Maurice réside dans ses ressources en terres (seulement 1 865 kilomètres carrés) et en la volonté de sa population de les utiliser de façon optimale. Il est intéressant à ce propos de noter que si on compare le Produit National Brut au kilomètre carré, le développement économique de Maurice se compare favorablement à celui d?un pays aussi industrialisé que la France et qu?il est même supérieur à celui des Etats-Unis d?Amérique. Cette richesse fondamentale est toutefois directement menacée par l?empiètement des terres agricoles par l?espace utilisé à des fins résidentielles et industrielles. L?équilibre, entre la nécessité de sauvegarder autant que possible les meilleures terres agricoles et les besoins en extensions résidentielles et industrielles, doit faire l?objet des soins les plus attentifs et prioritaires. La plus grande attention doit être accordée aux mesures juridiques les plus sévères visant à sauvegarder les ressources en terres agricoles. Des limites doivent être tracées au-delà desquelles aucun permis de construction ne doit être accordé. Il signale à juste titre les coûts additionnels qu?implique tout extension injustifiée et illogique des zones habitées, forçant ainsi l?Etat à dépenser dans la construction d?infrastructures de toutes sortes, condamnées au départ à une sous-utilisation chronique, pour ne rien dire de leurs coûts qui auraient pu avoir été économisés grâce à une meilleure planification.
Ville résidentielle ou ville-lieu-de-travail et d?affaires
Thornton White rappelle que Maurice a, au XVIIIe siècle, la réputation d?être une des destinations les plus saines sous les tropiques. La situation sanitaire change du tout au tout après l?introduction des moustiques porteurs du virus du paludisme au milieu du XIXe siècle. Pendant un siècle (1850-1950) la malaria et d?autres épidémies stabilisent la densité démographique (entre 350 000 et 450 000 habitants). Cela atténue considérablement les besoins d?une bonne planification constamment révisée et mise à jour. La situation change de nouveau radicalement avec l?éradication complète de la malaria dans les années de l?après-Seconde Guerre mondiale. A juste titre, il observe que la faculté et les meilleurs soins hospitaliers peuvent guérir de ses maux même le malade le plus gravement atteint mais que cela ne sert à rien si, à sa sortie d?hôpital, il doit regagner un taudis insalubre et recommencer à vivre dans un environnement néfaste à sa santé.
Il constate un début de décentralisation des services publics et de bureaux administratifs hors de Port-Louis et met en garde contre les dangers d?une décentralisation exagérée et mal planifiée. L?internet et la visio-conférence n?existaient pour sûr dans l?île Maurice encore sujette aux rationnements causés par la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs réunions ont lieu, rassemblant bon nombre de décideurs et responsables des services publics (gouvernement et municipalité de Port-Louis). Les participants sont unanimes à penser qu?il est souhaitable que les différents départements gouvernementaux soient autant que possible réunis à Port-Louis, afin de prendre avantage du faible taux d?humidité, à condition toutefois que les bâtiments devant les abriter soient correctement orientés et équipés afin de résoudre les problèmes de ventilation, d?aération et de dispersion de la chaleur ambiante. A se demander si les architectes et les ingénieurs qui ont succédé au Pr Thornton White en de telles instances de recommandations et de décisions savent encore ce que signifient les mots : bonne orientation d?un immeuble par rapport aux vents généraux et aux effets bénéfiques et maléfiques des rayons des soleils levant et couchant.
La question se pose, au cours de ces réunions, de savoir si on doit maintenir un ?Eastern pattern of life? ou si on doit privilégier à l?avenir un ?Western pattern of life?, autrement dit si on doit conserver une ville où l?on réside et où l?on travaille ou si au contraire on doit favoriser prioritairement une ville-lieu-de-travail et d?affaires. L?unanimité se fait autour d?un mélange des deux options mais à certaines conditions.
Thornton White se permet des observations qui, aujourd?hui encore, valent leur pesant d?or bien qu?elles n?aient guère été prises en considération pendant le demi-siècle écoulé, y compris par les gouvernements qui se sont succédé depuis, coloniaux, indépendants ou républicains. Port-Louis possède, constate le Pr Thornton White, un nombre importants d?immeubles historiques et esthétiques. Ils ne sont malheureusement pas répertoriés ni, par conséquent, protégés. Aucune loi n?assure leur inviolabilité ni n?empêche leur démolition. Si rien n?est fait, ces vestiges historiques disparaîtront et Port-Louis deviendra plus pauvre et moins intéressante à visiter. Maurice attirera de plus en plus de touristes qui seront instinctivement et puissamment attirés par les bâtiments historiques existants. Ils sont innombrables les constructions historiques de toutes sortes qui doivent être sauvegardées d?autant plus que leur préservation non seulement ne présente aucun inconvénient à un développement bien planifié de la ville mais au contraire ne peut que le renforcer. En conséquence de quoi, le Pr Thornton White formule une douzaine de recommandations et présente son plan de restructuration du centre-ville portlouisien.
L?aspect le plus spectaculaire du plan Thornton White est l?aménagement, comme le montre le cliché ci-contre, d?un espace administratif centralisé mi-gouvernement, mi-municipalité. Ses principales qualités résident dans une mise en valeur, dont on ne peut avoir idée aujourd?hui, de l?Hôtel du Gouvernement. Autre atout et de taille, son plan non seulement conserve l?aile administrative de l?Hôtel du Gouvernement (l?ancien Secrétariat, emplacement occupé aujourd?hui par l?affreux bunker qu?est le Vaghjee Hall) mais encore le double et le prolonge jusqu?à la rue Rémy-Ollier. Ce projet aurait donné une ampleur renouvelée à l?architecture créole. Le plan n?indique pas clairement si l?espace ainsi créé aurait été piétonnier ou ouvert à la circulation automobile, encore que celle-là ne prêtait pas tellement à conséquence, il y a cinquante ans. L?on comptait, en 1951, 5 704 véhicules dont 3 200 voitures de maître contre 265 841 en 2002 dont 122 801 deux roues et 63 307 voitures de maître, soit vingt fois plus de voitures de maître. Le gros inconvénient du plan Thornton White c?est qu?il donne l?impression de supprimer l?ancien Hôtel de Ville en bois et si majestueux de Port-Louis (l?ancien Hôtel d?Europe) ainsi que les vieilles prisons de Port-Louis.
Il ne sert à rien aujourd?hui de regretter ou de se réjouir de la mise au rancart du Master Plan du Pr Thornton White car on ne peut faire revivre le temps déjà écoulé. Il nous reste toutefois un document historique riche en renseignements valables et mûrement réfléchis. On ne peut que regretter qu?à l?heure où grâce au ?mari deal? Illovo, l?Etat se permet un gaspillage éhonté des meilleures terres agricoles de l?île, il n?est pas possible à un simple citoyen de se rendre dans une librairie pour acquérir un plan, aussi détaillé et aussi bien fait que le Master Plan du Pr Thornton White, de la future cybercité d?Ebène. Nous ne sommes plus à l?ère coloniale et les Anglais ne sont plus maîtres chez nous mais un simple citoyen n?a toujours pas les moyens de savoir comment se profile l?île Maurice qu?il lèguera à sa descendance.
?A se demander si les architectes et les ingénieurs qui ont succédé au Pr Thornton White en de telles instances de recommandations et de décisions savent encore ce que signifient les mots : bonne orientation d?un immeuble par rapport aux vents généraux et aux effets bénéfiques et maléfiques des rayons des soleils levant et couchant.?
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