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Matthew Flinders, fait prisonnier à Baie-du-Cap...

9 novembre 2003, 20:00

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Nous sommes le 16 décembre de l?an 1803, il est 8 heures du matin à l?île de France? Un schooner de 27 tonneaux, sous les regards attentifs des hommes de Monsieur d?Unienville commandant du quartier de la Savanne, fait une entrée inopinée dans la Baie-du-Cap et hisse ostensiblement l?Union Jack... La France et l?Angleterre sont encore une fois en guerre, les hommes du Commandant, méfiants, veulent tout savoir sur la visite de ce vaisseau Anglais. Dans un premier temps, on envoie des hommes dans un petit canot pour en savoir plus. Ils apprennent que le schooner qui vient de faire son entrée dans la baie est sous le commandement d?un étrange visiteur au nom de Matthew Flinders.

Qui est cet homme muni d?un sauf-conduit du Gouverneur King de la colonie de Port Jackson en Terres australes destiné au gouverneur Magallon de la Morlière ? lequel, il faut souligner, avait était muté à l?île de la Réunion dès l?arrivée de Isidore Decaën. Cet homme à la fois commandant, navigateur, hydrographe et scientiste, n?est pas n?importe qui. Vu son rang le commandant d?Unienville l?invite à descendre à terre et lui offre à dîner. En apprenant que l?Angleterre et la France sont en guerre, Flinders a hâte de voir son navire réparé au plus vite afin de repartir pour l?Angleterre, mais quand il rencontre Etienne Bolger, le commandant militaire de la Savane, celui-ci lui fait remarquer que son passeport mentionne qu?il navigue sur l?Investigator et non le Cumberland et lui intime l?ordre d?aller à la rencontre du Gouverneur Isidore Decaën à Port-Louis. En obéissant aux ordres du commandant Bolger, un homme au regard hostile, il est loin de penser que son destin va changer et qu?il va bien malgré lui demeurer dans cette île durant six longues années et ne sera libéré qu?en juin 1810, soit quelque temps avant la prise de l?île par les Britanniques.

Quelles sont les raisons qui font que le gouverneur Decaën défend injustement à un homme ? dont la réputation de navigateur a largement dépassé les bords de la Tamise ? de regagner son pays, l?Angleterre. D?abord la France de l?époque occupée par les guerres napoléoniennes en Europe sait que l?Angleterre a pris une avance définitive sur elle dans l?exploration et la conquête des Terres australes dont on ne savait guère à cette époque qu?elle représentait une masse terrestre aussi grande que le continent européen. En analysant les papiers en la possession de Matthew Flinders, il était clair que les relevés hydrographiques et cartographiques faits par ce dernier allaient davantage aider à la prise de possession d?autres régions de ces Terres australes et du Pacifique sud tant convoité par l?Empereur Napoléon.

Faut-t il rappeler que les Français avaient dès la fin du 18e siècle porté un intérêt particulier à la conquête des Terres australes. D?abord, il y a eu la mission de François de Galaup, comte de Lapérouse, navigateur qui avait séjourné à l?île de France avant de repartir pour le Pacifique où il disparut en 1788 et celle du chevalier Bruny d?Entrecastaux qui lui aussi devait mourir lors d?une expédition dans le Pacifique. Après les revers de ces deux navigateurs, il faut faire état de la mission de Nicolas Baudin, le Français qui tenta de mettre en péril la suprématie des Anglais en terres australes. En tant que commandant de deux navires scientifiques, le Géographe et le Naturaliste, il avait été doté de conditions favorables pour mener à bien une mission d?exploration de la flore et de la faune des terres australes.

Tout en partant à la découverte de nouvelles terres au nom de la France, Baudin arriva à l?île de France en mars 1801. Malheureusement, il ne reçut pas toute l?aide qu?il avait été en droit d?attendre à l?île de France et eut le malheur de constater la désertion de 10 scientistes et de 46 marins. Quelque peu diminuée , la mission quitta toutefois l?île de France le 25 avril pour les Terres australes. Durant quasiment deux ans, la mission Baudin explora la côte méridionale de l?Australie. C?est au cours de ces pérégrinations qu?il devait d?ailleurs rencontrer Flinders en plusieurs occasions. La mission collecta une masse de données sur la flore et la faune de l?île continent, lesquelles furent expédiées par le naturaliste au muséum d?histoire naturelle à Paris. On connaît la suite : Baudin allait regagner l?île de France le 7 août 1803, là où il devait mourir le 16 septembre. C?est dire que Isidore Décaën connaissait bien l?enjeu des missions scientifiques et exploratrices de Flinders pour l?Angleterre.

Pour Decaën, ce visiteur encombrant valait plus que son pesant d?or. Compte tenu de la haine viscérale qu?il avait toujours portée aux Anglais il n?était pas prêt de le lâcher avant d?en informer ses supérieurs en France. Tous les prétextes étaient bons pour le tenir en laisse. Outre d?être navigateur sous le couvert d?un scientiste, le capitaine Flinders était également hydrographe et cartographe, et pouvait bien être un espion à la solde de son pays l?Angleterre. Pour Flinders, son arrestation par les autorités françaises n?était qu?un accident de parcours, mais c?était mal connaître le nouveau gouverneur des îles de France et de Bourbon.

Cet homme aux ambitions démesurées qui avait servi sous le maréchal Jean Baptiste Klébler et qui rêvait de conquête s?était senti diminué en prenant le poste auquel il fut assigné dans l?océan Indien. De nature colérique, il ne comptait pas que des amis (...) Point étonnant, vu ses mauvaises relations humaines, que ses premiers contacts avec le Capitaine Matthew Flinders tournent au vinaigre. Il traite ce dernier avec mépris, faisant fi de son rang, lors d?un premier rendez-vous, et s?étonne que ce dernier refuse par la suite son offre à dîner. Dès ce jour il ne cessera de le harceler sans raison valable.

Refusant d?accepter le sauf-conduit émis par le gouverneur de Port Jackson il finit par se convaincre que Flinders est un vulgaire espion et donne ordre pour son incarcération à la prison destinée aux prisonniers de guerre située au jardin Despeaux au nord de Port-Louis. Malgré les supplications du Capitaine anglais, c?est là qu?il demeurera durant vingt longs mois (...)

Cependant, en 1805, convaincu que l?état de santé de son prisonnier va en s?aggravant, il accepte qu?il puisse être hébergé chez des amis tout en restant en liberté surveillée. C?est dans ces circonstances qu?il noue des relations privilégiées avec les familles de Chazal, Labauve D?Arifat et Pitot de la Beaujardière entre autres. Lors de son séjour chez ces grandes familles franco-mauriciennes, il bénéficie de la sympathie et du support de tout un chacun. Nous devons à Matthew Flinders de forts belles descriptions du paysage des hautes Plaines-Wilhems. Au fil des années, la ténacité de Decaën concernant le sort de Flinders ne changea guère aucune proposition pour échange de prisonniers. Le plus étonnant, c?est qu?en 1806, à la faveur de la trêve et dans le sillage de la paix de Pressburg signée en décembre 1805, une décision est prise par le conseil d?Etat à Paris et entérinée par Napoléon Bonaparte lui-même ordonnant la libération de Flinders. Mais Decaën refuse d?obtempérer prétextant que cette décision fut prise avant le renouvellement des hostilités entre la France et l?Angleterre.

En 1807, la menace de l?invasion de l?île de France se précise un peu plus chaque jour; l?action des corsaires et autres flibustiers français continue de plus belle. Par contre sur le front européen, l?espoir renaît : l?Empereur collectionne des victoires à terre sur l?ennemi tandis que Decaën attend son heure. Son rêve, c?est de voir la campagne pour l?invasion de la Grande péninsule se matérialiser. Il attend la décision de l?Empereur une fois la campagne d?Europe terminée. Mais au fil du temps rien de tel ne se passe. La menace de l?invasion britannique de l?île de France pour couper toute tentative d?invasion de l?Inde par mer se précise. Le moral de Decaën est au plus bas. Ses appels répétés à l?Empereur et au ministre de la marine des colonies restent lettre morte; il pense même à demander son rappel à Paris.

Il réalise enfin que son attitude intransigeante ne sert plus ses intérêts. Dorénavant c?est le prisonnier Flinders qui peut l?aider à sauver sa propre peau en cas d?invasion des Anglais, laquelle ne fait plus de doute. C?est dans cette conjecture qu?il négociera sans doute avec un émissaire de Lord Minto, vice-Roi des Indes pour enfin consentir à la libération de Flinders. C?est ainsi que le 13 juin 1810, le capitaine Matthew Flinders peut quitter l?île de France sur le Hariot pour regagner l?Angleterre après une captivité qui aura duré 6 ans 5 mois et 27 jours. L?histoire ne dit pas si les négociations entre Isidore Decaën et l?émissaire de lord Minto ne sont pas pour quelque chose dans les termes généreux de la capitulation des forces françaises du 3 décembre 1810.

Benjamin MOUTOU

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