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L?Italie en appelle à l?Europe après la mort de dizaines d?immigrés

22 octobre 2003, 20:00

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La découverte, lundi 20 octobre à l?aube au large de l?île italienne de Lampedusa, de treize cadavres d?immigrés clandestins, entassés pêle-mêle sur la même barcasse, avec quinze rescapés à demi-morts de faim et de froid, a été un choc pour l?Italie.

D?autant que, même si les récits des survivants ? des Somaliens pour la plupart ? sont confus, il semble que la tragédie a atteint une ampleur inattendue.

Ce serait ainsi 70 personnes sur un total de 85 qui auraient péri dans cette triste odyssée, partie des côtes libyennes le 3 octobre et qui s?est achevée par deux semaines d?errance dans le canal de Sicile.

?C?était une vision d?enfer, a raconté, bouleversé, un pêcheur qui s?était approché de l?embarcation. Tous les cadavres qui n?avaient pu être empilés avaient été jetés par-dessus bord. Les survivants se servaient des corps pour s?abriter. Certains n?avaient plus que la force de remuer les doigts.?

D?autres sont morts sous les yeux de leurs compagnons en tentant de nager jusqu?au rivage. Plusieurs enfants étaient parmi eux.

Ce drame a conduit le ministre italien de l?intérieur, Giuseppe Pisanu, qui participait justement à la réunion des ministres de l?intérieur du G5 (France, Italie, Allemagne, Espagne, Grande-Bretagne) à La Baule, à réclamer plus de rigueur pour en finir avec ?ces tragédies humaines?. Celle-ci, a-t-il déclaré, ?pèse sur la conscience de l?Europe, mais met aussi en cause les gouvernements africains qui ne contrôlent pas les flux migratoires?. Et M. Pisanu d?en appeler à une ?intense collaboration contre les organisations qui exploitent les clandestins?.

L?émotion de l?opinion publique et l?insistance des autorités italiennes auprès de leurs partenaires européens peuvent se comprendre. Avec 7 000 kilomètres de côtes, l?Italie est une des principales portes du sud de l?Union européenne.

De fait, c?est le deuxième drame en quelques jours qui se produit au large de Lampedusa où se sont noyés sept autres ?clandestins? dont trois enfants, vendredi 17 octobre. L?île sicilienne, qui, en juin, avait déjà été prise d?assaut par 3 500 immigrés clandestins désespérés ? du jamais vu ?, semble être devenue la nouvelle destination de ce que les trafiquants d?êtres humains appellent sans ironie les ?voyages de l?espoir?.

Ces destinations sont constamment renouvelées, explique le secrétaire d?Etat à l?immigration, Alfredo Mantovano. ?La route qui menait de Turquie vers la Sicile et la Calabre a été délaissée. Tout comme la filière vers les Pouilles, sur l?Adriatique, à partir de l?Albanie?, note-t-il. Aujourd?hui, d?où viennent les nouveaux candidats à l?immigration ? ?D?Afrique du Nord et surtout des ports libyens où ils se concentrent, après avoir souvent traversé tout le continent.?

La situation, selon M. Mantovano, serait moins catastrophique qu?il n?y paraît : ?Durant les six premiers mois de 2002, 10 000 clandestins sont arrivés en Italie. Au premier semestre 2003, ils étaient à peine plus de la moitié.?

L?explication à cette embellie passagère serait, dit-il encore, le résultat d?une politique d?accords bilatéraux avec des pays de provenance de clandestins, comme l?Egypte et la Tunisie, ?qui rend possibles des rapatriements de plus en plus nombreux?. Notamment grâce à une collaboration entre polices et à des quotas d?entrée.

14 centres de regroupement

C?est dans cette optique que, début juillet, le ministre italien de l?intérieur s?est rendu en Libye. L?accord signé porte sur le contrôle des frontières et non sur l?envoi de ?troupes italiennes pour surveiller les ports libyens?, comme l?avait annoncé un peu vite le président du conseil, Silvio Berlusconi, devant le Parlement, déclenchant les protestations de Tripoli. Toutefois cet accord avait jusque-là porté ses fruits : les départs des ports libyens s?étaient ralentis cet été.

Mais l?alarmante vague d?immigration de juin a surtout accentué les fractures au sein de la majorité gouvernementale. Le chef de la xénophobe Ligue du Nord, Umberto Bossi, cosignataire avec Gianfranco Fini, vice-président du conseil, d?une loi plus stricte sur l?immigration, était même allé, dans un élan de colère, jusqu?à inciter la marine à accueillir les clandestins ?à coups de canon?.

De son côté, le président du groupe parlementaire de la Ligue, Alessandro Cè, n?hésitait pas à nous confier : ?Tout accueil a ses limites, sinon c?est l?identité même du pays qui est menacée.? Inutile de faire valoir le besoin pressant de main-d??uvre exprimé par les industriels du Nord : ?Faire appel aux étrangers est, souvent, pour les entrepreneurs, une façon de payer des bas salaires.? Intraitable sur les questions d?immigration, M. Cè avait d?ailleurs provoqué un incident au sein de la majorité, en réclamant, début juillet, la démission du ministre de l?intérieur accusé de ?laxisme? et de falsifier les chiffres de l?immigration.

Pourtant, l?accueil des clandestins a changé. Le temps n?est plus où, après une aide d?urgence, ils recevaient une simple injonction à quitter le pays et disparaissaient dans la nature. Désormais, ils sont regroupés dans quatorze centres répartis sur tout le territoire. Certains seraient même de ?véritables centres de détention?, dénoncent les associations caritatives.

Depuis la nouvelle législation votée en 2002, l?Italie tente de fermer ses portes après avoir, l?année précédente, lancé la plus importante opération de régularisation depuis le début de l?immigration clandestine, à la fin des années 1980. Il fallait révéler officiellement le ?travail au noir?, si courant ici. Les employeurs, appelés à se dévoiler, ont ainsi pu se mettre en règle ainsi que leurs salariés.

700 000 demandes ont été déposées et 90 % d?entre elles devraient être acceptées d?ici décembre, à la fin de l?opération. 2 395 000 étrangers en situation régulière seront alors présents sur le territoire, soit 4,2 % de la population, pour une moyenne européenne de 5,2 %.

© 2003 Le Monde ? Salvatore aloïse et Marie-Claude decamps

Distribué par The New York Times Syndicate


politique commune

Les Cinq décident de renforcer les contrôles et les visas

Les ministres de l?Intérieur du groupe des Cinq (Allemagne, Espagne, Italie, Grande-Bretagne et France), réunis à La Baule dimanche 19 et lundi 20 octobre, ont assuré avoir progressé sur les questions d?immigration et de lutte contre le terrorisme. C?est essentiellement sur les dossiers concernant la lutte contre l?immigration clandestine ? sur lesquels Paris estime que la Commission tarde à trancher ? que les débats ont le plus avancé. Trois premières initiatives devraient être lancées, concluant des discussions lancées en mai. Une liste de ?pays sûrs? ? considérés comme stables et respectant les droits de l?homme, et pour lesquels les demandes d?asile ne seront plus justifiées ? devrait être élaborée prochainement. ?Le principe d?une liste commune aux Cinq a été acquis?, a précisé un conseiller de M. Sarkozy. Craignant des discussions trop longues au niveau de la Commission, le groupe des Cinq va élaborer une ?liste minimale et contraignante? que les différents gouvernements pourraient compléter. Les Cinq se sont également entendus sur la nécessité d?harmoniser le montant minimal de ressources nécessaire à tout demandeur de visa de court séjour dans l?espace Schengen. Le ministère de l?intérieur français est chargé de rédiger une proposition en tenant compte du niveau de vie et du salaire minimum en cours dans chaque pays membre. Enfin, l?Espagne se voit confier la rédaction d?une proposition de directive obligeant les compagnies aériennes à transmettre aux autorités de contrôle nationales certaines données sur leurs passagers. L?idée est que la police aux frontières puisse retrouver les noms des étrangers n?ayant pas utilisé leur billet de retour et donc suspectés de séjour irrégulier. Sur proposition allemande, ces données seront également fournies aux services chargés de la lutte contre le terrorisme. La proposition comporterait la mise au point de six données : nom, prénom, date et lieu de naissance, numéro de passeport, nationalité et lieu de passage frontalier pour entrer dans l?espace européen. La réunion de La Baule a permis aux ministres d?ébaucher une réponse sur trois autres dossiers. En premier lieu, l?introduction de données biométriques sur les visas Schengen. Les Cinq se sont déclarés ?d?accord? pour stocker sur une puce collée au visa les caractéristiques physiques du demandeur (empreintes digitales et reconnaissance du visage). Ce système permettrait aux fonctionnaires des services d?immigration de vérifier que le porteur du document de voyage est bien le même que son titulaire. Enfin, les Cinq ont décidé de renforcer la coopération policière contre les filières de passeurs.

Sylvia Zapp

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