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Pour une image plutôt que pour un candidat

10 octobre 2003, 20:00

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S?il lui arrive de balbutier, l?Histoire ne se répète jamais. Dans le cas des élections en Californie, après l?élection d?Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie, l?Histoire, une fois de plus, apparaît sans précédent.

Dès l?annonce de la candidature de l?acteur autrichien, suite à la procédure de «recall» (révocation) lancée contre l?actuel gouverneur démocrate de la Californie, Gray Davis, il était de bon ton de voir dans cette campagne électorale un nouvel épisode des fiançailles entre la politique et l?«entertainment». Une tradition aux Etats-Unis, depuis l?élection de John F. Kennedy en 1960. Après tout, Schwarzenegger ne fait que succéder en Californie à un autre acteur, Ronald Reagan, gouverneur de cet Etat entre 1966 et 1974.

L?aura de John F. Kennedy, comparable à celle d?une star de cinéma, faisait dire à l?écrivain Norman Mailer que la politique américaine deviendrait désormais le film préféré des Américains. Une prédiction lumineuse, qui culmine avec le rapport Starr et les démêlés du président Bill Clinton avec Monica Lewinsky.

Ronald Reagan, président des Etats-Unis de 1980 à 1988, ne faisait pas mystère des liens évidents entre la politique et l?art de la comédie. «Il y a des moments, confiait l?ex-président au journaliste David Brinkley, où je me demandais comment il était possible de faire son travail de président sans avoir été acteur auparavant.» Ronald Reagan soulignait avec justesse une donnée majeure de la vie politique : l?utilisation des techniques du show-business dans la conduite d?une campagne et d?un débat électoral.

ARNOLD N?EST PAS REAGAN

Arnold Schwarzenegger n?est pas Ronald Reagan. Ce dernier, on ne le répétera jamais assez, était, à la grande différence de son successeur, un homme politique aguerri quand il a été élu gouverneur de Californie. Depuis 1947, et son arrivée à la tête de la Screen Actor?s Guild, le syndicat des acteurs américains, son engagement dans la vie syndicale et politique américaine ne cessait de monter en puissance. Quand il se présente devant les électeurs californiens, il est un acteur à la retraite, oublié depuis longtemps. Qui allait se souvenir de l?acteur qui élevait un chimpanzé comme son enfant adoptif dans Bedtime for Bonzo, ou interprétait dans Prisoner of War, un espion qui pénétrait dans un camp de rééducation en Corée pour glisser dans l?oreille de ses compatriotes malmenés : «Notre bon vieil Oncle Sam vaut mieux que leur Oncle Joe»? L?acteur Reagan était en partie déconnecté des mémoires, comme l?était sans doute la couleur des cravates vendues par Richard Nixon avant de se lancer dans une carrière politique.

C?est loin d?être le cas pour Arnold Schwarzenegger, acteur iconique, à la carrière certes déclinante, mais dont l?identification au seul rôle de Terminator, le robot invincible sauveur de la race humaine, l?impose comme un «Übermensch», capable de résoudre les problèmes de la Californie, somme toute mineurs en regard des immenses difficultés toujours surmontées par l?acteur à l?écran.

La polémique autour de la qualité du programme proposé par le candidat Arnold Schwarzenegger apparaît, avec le recul, d?autant moins pertinente. Sans doute la majorité des électeurs californiens se moquaient-ils des nuances de ce programme. Sans doute ont-ils moins voté pour un candidat que pour une image, susceptible d?accomplir dans la vie civile ce qu?elle réussit si bien à l?écran. Un golem en chair et en os mandaté pour résoudre les problèmes de ses citoyens.

GUERRE FRATRICIDE

L?élection de la vedette de Terminator ne marque pas, après de longues fiançailles, le mariage de la politique et du cinéma, qui plus est dans un Etat, la Californie, centre névralgique de l?industrie cinématographique. Elle scelle au contraire leur divorce. L?électeur de Californie devait choisir, après des décennies d?hésitation, entre la politique ou le cinéma. Il a voté pour le cinéma.

Pour saisir ce qui se déroule sous nos yeux, il faut faire appel au simple bon sens et ouvrir le dictionnaire. La politique est la gestion du possible. Le cinéma est, au contraire, l?art de l?impossible.

Rien n?est plus éloigné du cinéma que la politique. Le processus démocratique est long, pénible, irritant et frustrant. Il reflète le désordre de la vie. Les films, ceux de Schwarzenegger en particulier, vont toujours droit au but. Ils ignorent les méandres et les scories et se dirigent avec assurance vers une résolution.

Le pouvoir des films d?action tient précisément à de tels raccourcis. Ils rendent la réalité moins amère et le fantasme plus réel.

Dans son ouvrage, Life, the Movie (éd. Knopf, 1998), l?essayiste américain, Neal Gabler, montrait comment, au cours du XXe siècle, le cinéma et l?entertainment avaient progressivement introduit une nouvelle vision du monde où nous nous conduisons comme les acteurs de notre existence, désormais orchestrée à la manière d?un scénario ou d?un grand show. Selon lui, nous nous situons soit à l?aube d?une ère nouvelle, soit devant un précipice.

Dans un article du Los Angeles Times daté du 24 août, Neal Gabler voyait dans la candidature de l?acteur américain le nouvel épisode d?une guerre fratricide à laquelle se livreraient désormais la politique et l?entertainment. Un combat perdu par la politique et pour le politique. Après l?élection d?Arnold Schwarzenegger, une chose au moins est certaine, un analyste politique ne pourra plus se contenter de sa seule expertise. Il devra aussi devenir critique de cinéma.

Le Monde 2003 distribué par The N. Y. Times Syndicate

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