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Les prix volent bas
On ne meurt pas qu?une fois. Et c?est en public que chaque semaine se fait la mise à mort d?une demi-douzaine de personnes? en Cour suprême. Ils meurent une première fois lorsque, en toute légalité, ils sont dépossédés de leurs biens immobiliers ? terrain, maison ou appartement ? dont ils ont hérité ou qu?ils ont acquis au prix d?un dur labeur. Des biens saisis et vendus «à la barre, pour une bouchée de pain», dit un spécialiste.
C?est tout un monde qui s?écroule quand l?huissier, au terme de la procédure de vente, crie «adjugé». Souvent ces Sales by levy sont prononcés contre des malheureux dont les dettes s?élèvent tout au plus à Rs 100 000.
Ces propriétaires, qui se retrouvent subitement locataires, sont d?autant plus amers que leurs propriétés saisies sont souvent adjugées, pour quatre fois rien, à leurs créancières ? banque prêteuse, NHDC ou compagnie d?assurances ? qui ont leurs hommes de paille sur place pour «pousser à la criée» et capter ces biens sur lesquels elles feront ensuite du profit.
Les membres du public qui assistent chaque jeudi à ces man?uvres s?indignent de ces drames mais ils restent impuissants face à ce scandale. Un monde impitoyable où les plus forts (les créanciers) abusent des plus faibles, naïfs débiteurs.
Expédié en cinq minutes
Ce spectacle de prédateurs à la curée se met en scène chaque jeudi, dans la salle des ventes de la Cour suprême. On y reconnaît vite les «pigeons.» Le visage défait, mal-habillés, hagards et désorientés, ils viennent des quatre coins de l?île pour quémander un ultime délai de grâce au magistrat. Hélas ! Il est souvent trop tard. Trop de délais ont déjà été accordés. La vente se fera en moins de cinq minutes. A la criée...
Quand il leur reste encore un peu de lucidité, les dépossédés racontent leur histoire, lèvent le voile sur le drame qu?ils ont vécu, alors que dans la salle des ventes, d?autres victimes se font tondre.
Certains cherchent à tout prix à cacher l?ignominie, pour préserver leur famille de la honte. Voir ses biens vendus à la barre est une tare, un stigmate qu?ils devront porter à jamais. Perdre ce que des générations de parents ont amassé avant soi est une honte ineffable.
Ravin de Vacoas raconte comment, bêtement, il a perdu terrain et maison, le tout valant Rs 1,5 million et vendus à Rs 500 000 à la barre.
«Mon frère et moi étions les seuls héritiers. Nous avons offert notre maison en garantie pour un prêt contracté pour financer un petit snack-restaurant aux Galeries Evershine. Nous remboursions correctement notre prêt, quand les affaires ont commencé à péricliter. Nous avons fermé le restaurant. Il restait Rs 100 000 à régler. Nous n?avons pas pu. Nous avons tardé. Bientôt, le solde dû a été multiplié par trois. La maison a été saisie et vendue à la barre. Elle a été rachetée par la banque pour Rs 500 000. Puisque je ne lui devais que Rs 300 000, elle devra me rendre la différence, c?est-à-dire pratiquement rien, une fois qu?auront été déduits les frais de cour et autres». La banque est gagnante sur toute la ligne. Non seulement elle a récupéré son argent, mais elle a en plus obtenu une propriété de Rs 1,5 million. «Même si elle la vendait à Rs 1 million, elle se fait un profit de Rs 500 000 sur mon dos», explique Ravin.
Prédateurs à l?affÛt
Il arrive aussi que les banques et les compagnies d?assurances se fassent doubler. Des prédateurs interviennent bien avant que les dossiers n?arrivent en Cour suprême. Ces intermédiaires sans scrupule ciblent les immeubles bien situés de propriétaires ignorant tout du droit. Toutes les propositions, honnêtes ou malhonnêtes, sont alors faites à ces désespérés qui tombent parfois dans le piège.
«Toutefois, ces personnes ne vendent pas facilement aux courtiers et autres hommes de loi qui les sollicitent. Ils s?imaginent toujours pouvoir obtenir assez d?argent pour solder avant l?échéance fatidique. Hélas! c?est souvent le contraire qui se passe», explique un huissier.
La plupart des saisies aurait pu être évitée si les propriétaires avaient pensé à consulter un avocat. Mais louer les services d?un avocat relève parfois de l?exploit. Ainsi, le couple Choolun ? qui cherche désespérément Rs 25 000 pour solder des arriérés ? a sollicité un avocat, hier. L?homme de loi leur réclame? Rs 20 000 d?honoraires. Impossible à trouver.
Ecoutant alors les conseils d?autres propriétaires qui sont passés par-là, le couple décide finalement de solliciter un délai de cinq mois au magistrat.
Marchand de sorbet, Choolun ne sait pas s?il trouvera l?argent nécessaire pour sauver sa maison. «Un sorbet se vend à Rs 10.
Combien de temps me faudra-t-il pour amasser les Rs 400 000 réclamées par la banque. J?avais emprunté environ Rs 300 000. J?ai remboursé Rs 200 000. Aujourd?hui, la banque exige Rs 410 000 avec tous les intérêts cumulés. J?ai sollicité la Mauritius Housing Company. Elle a presque accepté de rembourser la banque et de prendre les dettes à son compte. Sur 20 ans, je devrai rembourser Rs 410 000 . C?est comme si je repars à zéro. Perdues, les sommes réglées à la banque, sans compter les Rs 200 000 que j?ai versées au propriétaire pour le terrain.»
D?autres solutions «plus profitables» existent pour éviter de perdre un bien immobilier. «Il y a l?exemple de ce jeune Vacoassien qui dit avoir perdu une maison de Rs 1,5 million par ignorance de la loi, poursuit l?huissier. S?il avait su, il aurait fait exciser une parcelle de son terrain. Avec le produit de la vente, il aurait obtenu Rs 300 000 pour éviter la saisie. Avec un petit conseil, nombre de saisies seraient évitées. Dommage. Moi, je ne peux les conseiller. Chaque semaine, je vois des drames se dérouler devant moi.»
Il y a quelques années, le Premier ministre, Sir Anerood Jugnauth s?était ému, devant un parterre de financiers, du nombre d?avis de presse concernant les saisies de biens immobiliers pour dette. Il avait alors suggéré aux banquiers de tenter de protéger un tant soit peu les propriétés de leurs clients.
L?an passé, 168 saisies de biens immobiliers ont été prononcées à la barre. De janvier à août 2003, 176 propriétés ont été vendues selon cette procédure. D?ici décembre, le nombre de 200 saisies sera largement dépassé. Sir Anerood aura, semble-t-il, prêché dans le désert...
Une douzaine d?acheteurs au plus
La question que se pose souvent le public est : pourquoi n?obtient-on que Rs 500 000 pour un bien vendu à la barre, qui vaut en réalité Rs 1,5 million ? Ne peut-on récupérer cette somme en son intégralité ? Rêve quasi impossible, affirme un huissier qui nous explique la procédure de «sale by levy.»
D?abord, le nombre d?acheteurs potentiels dans la salle de vente est limité. Une douzaine tout au plus. Ils sont là pour acheter et revendre et ne pousseront pas les prix trop haut. Ce sont des acheteurs d?un autre calibre car lors de ces ventes tout se paye ?cash? : un quart de la somme immédiatement, le reste dans quelques mois. Il faut donc des ressources financières. Acheter à la barre n?est pas de tout repos. Il faut régler un quart de la somme due et si par malheur une personne vient proposer, après la vente, un prix supérieur par un seizième à la somme à laquelle la maison a été adjugée, toute la procédure est stoppée. L?argent reste bloqué six mois durant en attendant une folle enchère où le plus offrant l?emportera.
Autre inconvénient pour les éventuels acquéreurs : il n?est pas facile de faire évacuer les ex-propriétaires d?une maison ou d?un appartement (surtout de la NHDC). De plus, le grand public se montre sélectif dans ses acquisitions. Si une propriété est mise en vente à Camp-Diable, seuls les habitants de l?endroit s?y intéresseront. Un citadin de Port-Louis, Curepipe n?en voudra pas, surtout que l?ancien propriétaire fera des difficultés pour vider les lieux. En outre, il devra patienter encore un an au moins avant d?obtenir son contrat de propriété en cour. Seules les banques, les compagnies d?assurances ou la NHDC ont les moyens nécessaires pour faire bouger les choses. Après, elles revendront ces biens par appels d?offres.
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