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Une nation ordinaire
Évitons les extrêmes. Il n?est pas raisonnable que l?on passe le plus clair du temps national à exacerber les divisions et à dénigrer ses concitoyens pour ensuite, subitement, à la faveur d?une fièvre chauvine proclamer l?avènement de l?unité nationale. Pour ne pas subir la gueule de bois des lendemains qui déchantent, il faut se garder d?idéaliser, il faut s?attacher au réel.
La réalité que l?on découvre tout au long de ces journées d?euphorie et de ferveur populaire, c?est que nous sommes en fait une nation normale et ordinaire. Nous ressemblons à bien d?autres peuples. Querelleurs et renfrognés entre nous, solidaires et exaltés face à l?étranger. Ce n?est pas une leçon inutile dans un pays où des retardés doutent toujours de la solidité du lien national et proclament sans cesse la fragilité des rapports civiques. Ils se trompent, la nation se porte bien. Ce qui ne l?empêche pas de devoir gérer des conflits. La nation, ce n?est pas un lieu mythique dépouillé de toute cause de tension, c?est plutôt une manière singulière d?assumer les contradictions et d?exprimer sa volonté de vivre ensemble. À cette aune, la nation mauricienne vient de manifester une nouvelle preuve de son enracinement.
Le vieux malentendu doit être dissipé. Une nation existe et s?affirme quand ceux qui la composent souscrivent à un pacte social. Ce pacte est le produit de principes, de traditions, de pratiques qui fédèrent la communauté nationale. Il est aussi l?expression d?une histoire et d?un destin communs. Il n?est pas fondé sur une appartenance raciale. Comme les Français, les Seychellois ou les Indiens, les Mauriciens ne sont pas une « race », mais une collectivité fondée sur une volonté d?appartenance, un idéal commun, une cohésion organique, et peut-être surtout des références et des mythes fondateurs. Si l?on comprend ce concept de la nation élective et contractuelle, on cesse de voir dans les expressions et les manifestations de cosmopolitisme une attaque contre la filiation nationale. Longtemps, dans notre pays de peuplement divers, l?aspiration à une identité nationale a cru devoir s?appuyer sur la conception ethnoculturelle de la nation. Le « ene seul le peuple ene seul nation » était en fait l?affirmation romantique d?une volonté de fédérer les « peuples » dans la seule « nation », les « peuples » se fondant dans un moule monoculturel, la nation se déclarant une et indivisible. Ce combat exprime la crainte que les particularismes et les identités culturels multiples ne portent atteinte à la nécessaire cohésion de la communauté nationale.
Aujourd?hui, l?idée a évolué, la nation est plutôt le creuset où se réinventent et se cimentent la citoyenneté et l?identité nationale. L?expérience mauricienne est une grande réussite, et notre réputation de pays miracle de la coexistence pacifique n?est pas usurpée. L?histoire contemporaine a montré à maintes reprises les limites du pouvoir des État-nations à imposer une nationalité homogène et intégrée. Le génie mauricien, c?est d?avoir érigé en principe la gestion et l?équilibre des revendications identitaires. C?est ce que font aujourd?hui tous les États, ceux de la vieille Europe comme ceux du nouveau monde, tous se proclamant nation multiculturelle.
Ce qui néanmoins va mal dans le pays, c?est que les occasions de manifestation du collectif sont infiniment plus rares que les expressions légitimes des identités particulières. Il y a un manque dramatique d?espace transculturel et de lieux d?expression « nationalitaire » et homogène. Parce que les expressions collectives sont rares, on croit qu?elles sont absentes. Il a suffi que l?État crée ces occasions pour que les citoyens se les approprient et manifestent à la face du monde leur capacité de cohésion et de solidarité. Nos stades sont ainsi devenus, le temps d?une compétition, les lieux emblématiques de l?État-nation et les jeunes les porte-drapeau de l?identité conquérante. Voilà mises en exergue comme cela se produit rarement les deux mamelles pourtant naturelles de la communauté nationale : l?école et le sport.
Quelles que soient les définitions des nations, l?école est toujours au c?ur du dispositif d?intégration nationale. Il faut que l?État accorde une bien plus grande attention à l?éducation civique et à la transmission aux jeunes, dès leur plus jeune âge, des valeurs et des références communes qui constituent le tronc commun d?une mauricianité fondée sur des emprunts philosophiques épars, mais cohérents. Il est inadmissible que ces jeunes qui revendiquent à ce point l?appartenance à la nation soient aussi ignorants de son histoire et des éléments qui fondent sa particularité. Ce crime doit être réparé. Les jeunes ont lancé un cri, ils ont soif d?aimer. Mais on n?aime que ce que l?on connaît. La nation, son histoire, ses bâtisseurs, ses gloires et ses mythes, restent encore éloignés des préoccupations de l?école. Pourtant l?école est par définition le lieu d?intégration à la nation, le foyer de la conscience des citoyens.
Et quelle puissance fédératrice que le sport de compétition, celui qui pousse les athlètes à se surpasser, qui incite les États à investir pour défendre l?honneur national, et les citoyens à s?identifier à leur héros du jour. Il y a là un puissant moteur d?intégration nationale que l?on ne peut se contenter d?allumer une fois tous les quatre ans. C?est un vaste chantier que le jeune ministre de la Jeunesse et des Sports n?a fait qu?ouvrir.
Il a dorénavant les moyens d??uvrer avec une plus grande efficacité en faveur du sport pour le bien des athlètes et l?honneur de la nation.
La fête est bientôt finie. Elle a été belle, même si elle a été parfois gâchée par quelques erreurs et des faiblesses. Elle a montré un certain savoir-faire mauricien, mais aussi le long chemin qui reste à parcourir pour acquérir plus de professionnalisme et de rigueur. Les nations sont ainsi faites, elles sont capables de grands exploits, mais aussi du pire. Le pire serait que nos politiciens soient restés sourds aux appels d?unité venus des stades.
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