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La pensée de Tariq Ramadan

31 août 2003, 20:00

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Jérôme Clément : ?On ne peut que diaboliser ou idéaliser une culture. L?école doit être le jardin où domine l?esprit rationnel.? Auteur du livre La culture expliquée à ma fille, conseiller culturel en Egypte, puis conseiller auprès du Premier ministre en France (1981), avant d?être directeur général du Centre national du cinéma, Jérôme Clément est aussi le Président-fondateur de la chaîne ARTE, puis vice-président, et président de la Cinquième.

Dans sa préface, l?auteur définit la culture comme ?une part essentielle de notre vie, une exigence qu?il faut satisfaire?. Il faut ?s?affirmer culturellement? pour exister socialement, économiquement. Il faut qu?une civilisation devienne une culture qui se fraye une place par rapport à d?autres dans un monde en évolution pour assurer sa survie. Mais le temps moderne ne facilite pas la chose.

Le temps, reconnaît Jérôme Clément (tout comme Tariq Ramadan d?ailleurs), est aujourd?hui à la mondialisation et ?personne ne peut échapper à l?unification liée à la mondialisation et aux développements des moyens de communication.? Inévitablement, on va vers une culture planétaire. Mais une culture planétaire, explique-t-il, entraînera une réaction identitaire. Cela signifie que certaines populations n?auront pas envie d?être unifiées par une culture planétaire dominante, surtout lorsque celle-ci vient du monde occidental, comme c?est le cas actuellement.

A ceux qui appartiennent à une culture dominée, il ne leur reste que deux possibilités, nous dit Clément : ?se recroqueviller ou bricoler les éléments de leur culture traditionnelle avec leurs propres apports?. Mais, se recroqueviller, c?est laisser le champ libre à la culture do-minante. C?est la déculturation assurée, comme c?était le cas avec les Indiens d?Amérique qui ont perdu leur spécificité; leur patrimoine a disparu en tant que culture autonome. Se recroqueviller signifie donc la mort de sa propre culture.

Conscient de cette possibilité de déchéance culturelle, Tariq Ramadan pense qu?il faut trouver un moyen pour réclamer le droit à la différence dans un monde où la culture occidentale tend à dominer. Car la différence reste le facteur dominant parmi les divers traits culturels de notre époque. C?est compliqué de revendiquer sa différence sans qu?elle soit ressentie comme une agression. Alors comment faire coexister les cultures sans qu?elles soient considérées comme une menace pour les autres ? Nos deux protagonistes se sont penchés sur la question.

L?universalisme : une utopie dangereuse

Ramadan pense qu??il faut créer des ponts entre les communautés et privilégier les valeurs universelles?. Ce qui suppose d?abord l?existence d?un canal communiquant fondé sur un ?dynamisme de connaissance entre les différentes traditions?. Cela aboutira à un respect de l?autre axé sur la connaissance. Mais Clément le voit autrement. Il voit dans cette forme de communication entre différentes cultures une communication des idées qui aboutit souvent à une communication physique entre les hommes. Il y a donc des échanges qui, peu à peu, s?introduisent entre les do-minateurs et les dominés. Les populations et les langues se mêlent et c?est le métissage assuré.

Le métissage culturel, écrit Clément, ?c?est faire vivre une culture minoritaire dans un pays dont la culture majoritaire est différente?. Cela signifie que la mondialisation n?entraînera pas nécessairement l?uniformisation du public, c?est-à-dire le métissage idéal. Au contraire, elle ?peut déclencher des fragmentations dangereuses, fondées sur l?appartenance à une ethnie, une religion, une classe sociale, un âge.? Le groupe dominant peut refuser à l?autre sa différence en cherchant à assurer sa do-mination. Résultat : c?est la Guerre. L?histoire témoigne de la violence dans la réclamation des Basques espagnols qui cherchent à assurer la défense de leur indépendance contre l?Etat espagnol. En Corse, cette revendication s?est traduite par le terrorisme.

Comme on peut le constater, la mouvance vers l?universalisme n?est pas une chose aisée. C?est même une utopie dangereuse, comme l?explique Clément. Dans le passé, cette idéologie a donné lieu à une politique de colonisation chez les grandes puissances.

Proclamer ce mode d?universalisme, c?est donc faire marche arrière. Pour Jérome Clément, qui s?interroge sur la possibilité d?une culture universelle, ?l?aspiration à l?universel est un bel idéal, toujours très actuel, mais il est souvent le prétexte à une volonté de puissance et de domination.?

Actuellement le monde est parvenu à une telle étape de son évolution que face à une culture qui n?est pas la nôtre le choix est limité si on ne trouve pas de compromis. Et c?est là que divergent les pensées de Taniq Ramadan et de Jérôme Clément. Tandis que le premier pense qu??il ne faut ni diaboliser ni idéaliser une culture?, pour le second, ?il y a deux possibilités : diaboliser ou idéaliser celui qui n?a pas la même culture?.

Alors que faire ? Ramadan prône une quête sélective où il faut prendre le meilleur de l?autre, à travers ces fameux ponts entre communautés. L?apprentissage doit se faire à l?école. Il est d?avis que les religions peuvent s?exprimer dans l?espace laïque qu?est l?école en enseignant ?les références en traditions dans nos programmes d?études scolaires?. Jérôme Clément est également d?avis que c?est à l?école que la vraie culture peut être acquise. Seulement, lui, contrairement à Ramadan, il propose une forme d?éducation fondée sur une laïcité autrement libérale : ?Quand on parle d?éducation, il s?agit d?accéder à des connaissances auxquelles personne n?a accès spontanément?.

Il faut donc entraîner les élèves à la réflexion. Pour cela, il faut encourager l?art, car ?l??uvre d?art est celle qui fait réfléchir?. Seule l?éducation artistique ouvre le portail du jardin des connaissances, le jardin où domine l?esprit rationnel, celui de Descartes (lire aussi Billet, ?Descartes : douter, c?est raisonner?). Ainsi, l?apprentissage d?une culture soulève le débat autour de la laïcité à l?école (lire ?Tolérance, laïcité et école?, plus loin).

Vèle PUTCHAY

  • Jérôme Clément La culture expliquée à ma fille, disponible au Centre Charles Baudelaire.

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