Publicité
La ?Fantezi? de Favory
Au théâtre, quand le rideau se lève, c?est la fantaisie du monde et du dramaturge qui se dévoile. Le Port-Louis Theatre Festival se clôture dimanche sur une Fantezi de La Troupe Favory, après Lafnet Fours (aujourd?hui) et Esklav Imaginer (demain). La pièce, jouée une première fois vendredi dernier, se veut une représentation de la chute de l?homme en enfer. Corruption, vol, violence conjugale, adultère, mensonge, trahison, entre autres, se conjuguent sur scène pour conduire la pièce à sa fonction de critique de m?urs et de peinture de société.
Henri Favory met tous les ingrédients de son côté pour réussir sa pièce. Tandis que lumière, son, musique, poésie, chants, danses et costumes fantaisistes aux couleurs vives remplissent la scène, les implicites, les non-dits, les allusions, les métaphores et les lapsus accompagnent les propos des acteurs dans un jeu où se mêlent comédie et drame. Le passage du sérieux au comique et du comique au sérieux se fait parfois sans avertissement mais toujours dans l?art. Une manière de laisser le temps au spectateur de décompresser avant d?ingurgiter une à une les différentes séquences de cette satire sociale. Car nul doute, le dramaturge cherche volontairement à briser le conformisme des simulacres sociaux.
Ce que Favory cherche en somme, c?est à mettre en scène notre existence dans sa complexité. Comment y parvient-il ? Tout simplement en restreignant sa représentation à celle de sa nature de dualité : homme - femme, individu - couple, couple - société, haute société - société mondaine, et ainsi de suite. Derrière le dialogue entre individus se profile alors un dialogue avec le monde. Reconnaissons d?emblée qu?en ouvrant encore une fois son théâtre pour lui donner sa dimension de théâtre du monde, Favory nous rappelle le grand Bertolt Brecht qui, à l?ouverture d?une de ses pièces, déclarait ceci : ?Cher public, notre pièce commence? envoyer la parabole, envoyer le monde?. Voilà pourquoi le couple qui se sépare à la fin de la pièce symbolise la séparation du théâtre d?avec le monde.
En somme, notre dramaturge dévoile le monde au théâtre dans un jeu de théâtralité et de réalité. Le dévoilement se fait dans son rapport avec l?ambiguïté individuelle ?universelle. Songez que toute la représentation de la société passe par celle de la vie d?un couple qui se divise en plusieurs, et de plusieurs couples qui se réunissent en un. Chaque couple est à la fois identique et différent. La formule est toute trouvée : dans le ?tout?, il y a le ?un? et dans le ?un? il y a le ?tout?. Du Plotin ou du Rousseau ?
En réalité, l?objectif consiste à neutraliser la personnalité individuelle au profit de la création des personnages divisés qui ne représentent plus des entités psychologiques. La tendance est donc à l?universalisme. Les personnages deviennent ainsi multiples : ils sont des faux duplicata. Ils peuplent la scène, l?investissent, s?y manifestent mais pour mieux disparaître dans le jeu. On est en plein dans le paradoxe du drame moderne. Diderot est certainement passé par là.
La construction théâtrale
Cependant, cette forme de construction théâtrale se réalise paradoxalement dans la déconstruction ? un peu à la manière de Derrida. Mais, ici, l?avantage est donné à l?autonomie des séquences plutôt qu?à leur interdépendance. Voilà pourquoi les dialogues affichent une tendance à l?errance avant de se restructurer au fil du déroulement de la pièce. Nul doute, Favory passe du décousu à la reconstruction.
Sa tentative première, on l?aura comprise : il s?agit de briser la dualité sur scène ? dualité qui est l?essence même de l?existence humaine. Mais cette volonté de réduire la dichotomie existentielle fait fi de l?exigence du théâtre moderne. Le dramaturge, contrairement à ce qu?on attendait de lui, ne conduira pas sa pièce à la démonstration d?un acte. Il se contente d?exposer le monde au monde. Il ne prend pas position à travers l?illustration d?un passage à l?acte. Donc sa pièce ne peut pas servir de modèle à l?engagement qu?il prône. Pour tout dire, son engagement est demeuré à l?étape de la pure description. Il frôle ainsi la stérilité.
C?est alors que sa pièce s?engage dans une tout autre voie qui est celle de la divergence, en mettant en scène l?imitation, le travestissement, le tout matérialisé ici dans la présence d?un personnage surnommé ?M. Changeant? qui cherche à se changer pour le meilleur mais qui finit par se changer sans avoir rien changé du tout. La scène où ce M. Changeant se change au réveil, dans un jeu qui nous rappelle tantôt le grand Charlie Chaplin tantôt Mr Bean, n?est en réalité qu?une forme d?entracte garantissant le passage d?une scène à l?autre dans la douceur du jeu théâtral.
Quoi qu?il en soit, la pièce s?oriente vers un va-et-vient, à la recherche d?une nouvelle voie. Pour l?instant, elle effectue un remarquable ballet dans l?espace et le temps, concrétisé cette fois par la rotation des personnages sur scène mais dans le sens inverse de la montre ? un défi au temps, une vaine tentative de saisir le temps dans sa fuite ! Mais, puisque le temps ne suspend jamais son vol (on l?a vu chez Lamartine), il oscille alors entre le fictif et le réel. Le temps est et n?est pas. Il est à la fois une réalité fictive et une fiction réelle. C?est le temps présent, c?est l?éternité, c?est la durée bergsonienne.
A présent, on comprend pourquoi la pièce erre, elle aussi, entre le fictif et le réel ? ainsi, l?enfant attendu ne viendra jamais parce qu?une grossesse devient tout à coup fictive. Elle s?enfonce dans un éternel cercle vicieux, enfermant ses propres personnages qui tournent en rond sur une scène sans issue. Chaque personnage finit par se sentir coupé des autres et de lui-même. Si Favory ?uvre à la représentation de l?existence sur scène, il découvre ici que la vie ne peut malheureusement pas accéder à une forme simple et intelligible ? donc représentable sur scène. D?emblée, un fossé se creuse entre son théâtre et l?existence humaine. Son théâtre s?oppose à ce même monde qu?il a voulu représenter. Il devient alors un théâtre de la bâtardise à l?égard de la réalité humaine.
C?est peut-être de là que naît toute l?ambivalence de sa pièce qui se manifestait dès le lever du rideau. C?est peut-être pour cela que la théâtralité n?a fini que par dévoiler l?illusion théâtrale. Et c?est pour cette raison aussi que son théâtre ambivalent, son théâtre de la bâtardise, devient à la fin théâtre de la traîtrise. En effet, Favory se lance dans la pratique de l?auto-parodie, de l?autocritique. Il fait un retour sur son propre théâtre. Son théâtre disserte sur lui-même ? c?est du ?métadrame? ? et le dramaturge regarde fonctionner son théâtre à l?état pur, parfois même avec une touche d?ironie, autant dire avec autodérision. En ce sens, Favory vient de rejoindre Pirandello et les pirandellistes français, comme Cocteau, Giraudoux, Sartre, Anouilh et les autres.
Alors, messieurs les amateurs, gare aux mots. Favory, le dramaturge pirandellien, ne plaisante pas. Sa Fantezi se joue le dimanche 24 août au théâtre de Port-Louis. Ne ratez pas Esklav Imaginer demain. Les billets sont disponibles au guichet et chez Immedia.
Vèle Putchay
Publicité
Publicité
Les plus récents