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Unis vers l?uni
L?astrophysicien est un homme en accord avec l?infiniment grand, sa notion du temps et de l?espace n?est pas celle du commun des mortels. Quand on se projette ainsi sur des milliards d?années est-on intéressé à comprendre la portée du quotidien des hommes ?
Oui, dans toutes ses dimensions, il y a quelque chose qui est central : c?est l?humain. C?est vrai que nous vivons, en tant qu?homme, entre l?infiniment grand et l?infiniment petit. Tout passe par le cerveau de l?homme. Et c?est l?homme qui donne un sens à l?univers. Et c?est pour cela qu?il faut se poser des questions sur lui.
L?univers sans l?homme vous paraît une absurdité ?
Oui. Un univers vide d?une conscience, d?une intelligence qui saurait appréhender sa beauté, son harmonie, n?aurait à mes yeux aucun sens. C?est vrai, pour en revenir à votre question, que les chiffres de l?astronomie dépassent le bon sens quotidien et tout cela peut sembler intellectuel. Mais quand je vais à mon télescope, je dois dire qu?il y a beaucoup d?émotion et je sens une grande connection cosmique. Nous sommes, en tant qu?humains, reliés avec le cosmos par la lumière.
N?avez-vous pas l?impression quelquefois de vivre dans l?abstraction, ou si l?on veut sur une autre planète??
Pas du tout. Vous savez, nous sommes intimement liés à cet univers. Sans les étoiles nous ne serions pas là pour en parler
Hubert Reeves parle de nous comme des « poussières d?étoiles ». Le terme vous plaît ?
Beaucoup. Nous sommes des poussières d?étoiles. Hubert Reeves parle là d?une des grandes vérités découvertes au cours du 20ème siècle. Nous sommes interconnectés. C?est ce que les bouddhistes appellent l?interdépendance.
Vous voilà donc obligé de récuser le mot hasard ?
Oui. Je choisis la nécessité.
Le professeur Jacques Monod a évoqué la conception du hasard et de la nécessité depuis 1960. Rien n'a bougé depuis ?
Choisir la nécessité est un pari. La science ne peut pas trancher. Elle peut choisir le modèle qui dit qu?il y a une infinité d?univers et que tous sont vides sauf un qui serait le nôtre. Et là par le hasard des combinaisons physiques et des conditions initiales, il y aurait vie et conscience. En résumé nous aurions tiré le gros lot par hasard. Puis il y a la conception du multivers. Notre univers ne serait donc qu?un petit univers au milieu d?une infinité d?autres et tout cela constituerait le meta-univers. Ces deux modèles sont scientifiquement viables.
Il serait imprudent de penser que le hasard obéirait à une formule mathématique dont nous ne connaissons pas encore toutes les données et que nous sommes donc forcés d?appeler hasard ?
Je vous le redis : la science a fait un pari. Elle n?a pas tranché. Moi j?ai choisi la nécessité plus pour des raisons philosophiques que scientifiques.
L?idée d?un acte créateur au début de l?univers vous tente ?
Pas exactement. Je dirais plutôt un principe créateur qui règle tout depuis le début. C?est ce que nous indique, selon moi, la manifestation des lois de la nature. C?est un concept panthéiste comme l?aimait Einstein ou Spinoza. Je ne pense pas à un Dieu qui règle les choses.
Si je vous demande : qu?est-ce que cela changera dans l?immense misère qui s?abat sur l?homme de savoir tout ça, ça vous choque ?
Pas du tout. Savoir que l?homme est interdépendant de l?univers a une grande conséquence philosophique sur notre comportement. Savoir que nous sommes liés aux arbres, aux animaux, à la nature permet de savoir, par exemple, qu?il nous faut protéger la terre, ne pas s?entre-tuer. Tout cela a une grande conséquence philosophique qui doit dicter notre action dans le monde.
Vivre aux Etats Unis, comme vous le faites avec cette conception des choses doit vous faire souvent passer des nuits blanches?
Ce sont les hommes politiques et les militaires qui sont la cause des graves maux de notre planète. Je suis profondément choqué, par exemple, que les Etats Unis, plus gros pollueur de la planète, refuse de signer le protocole de Kyoto pour restreindre les effets de serre. Cela me choque. Pour mon travail, je peux vivre dans ce pays. Il y a les moyens pour moi d?exercer mon métier. Je ne pourrais pas le faire au Vietnam. De toutes les manières, je me considère comme un exilé. Je ne vis pas au Vietnam en raison du régime politique en place dans mon pays.
Vous êtes né dans les environs de Saïgon et vous vivez aux Etats Unis, le pays de l?envahisseur. Vous a-t-il fallu faire le deuil de vieilles douleurs de la guerre du Vietnam ?
Oui, il y a eu un deuil. C?est une guerre qui nous a affectés profondément, ma famille et moi. Mon père a été mis dans un camp? Mais je fais toujours la distinction entre un peuple et ses leaders politiques. Je me rappelle, j?avais le coeur brisé de voir ces jeunes Américains venir mourir chez nous pour un combat dans lequel ils ne croyaient pas. Ils avaient 18 ans comme moi. Ce ne sont pas eux les responsables. Quand j?ai vu la guerre d?invasion contre l?Irak, j?étais contre. Je revoyais la même chose. On parle souvent des 50,000 soldats américains morts au Vietnam. On oublie que durant cette guerre, qui a duré 15 ans, plus de 2.5 millions de citoyens vietnamiens sont morts.
Etes vous un bouddhiste exerçant le métier d?astrophysicien ou un astrophysicien aux croyances bouddhistes ?
Les deux sont sur le même plan. Je ne veux pas y mettre un ordre de priorités. Les deux font partie de mon être et me conditionnent. Je vois le monde à la fois avec un regard bouddhiste et scientifique.
Les deux regards se heurtent quelquefois ?
Oui. La science n?a rien à dire sur la réincarnation, par exemple, ou les flots de conscience? C?est une question de foi dans la parole de Bouddha qui, je vous le rappelle, n?est pas Dieu. C?est un guide qui nous indique un chemin. Mais il y a beaucoup de convergence quand même entre le bouddhisme et la science. Quand deux systèmes de pensées décrivent la même réalité en restant cohérent et logique, ils doivent bien se rencontrer quelque part. Le bouddhisme et la science partagent l?idée capitale de l?interdépendance des choses, d?une filiation cosmique et de l?impermanence des choses. Aristote pensait que l?univers était immuable et que le ciel était parfait parce qu?il avait été crée par Dieu. On sait maintenant que l?univers bouge et que tout change. L?univers a un passé, un présent et un futur.
Dans un livre récemment publié, le scientifique Hubert Reeves évoque les situations catastrophiques pouvant naître du réchauffement de la planète et annonce des scénarios inquiétants. Partagez-vous par ses craintes ?
Oui et je suis heureux qu?il ait élevé la voix sur le sujet. Vous savez les politiques qui gouvernement le monde sont toujours des gens à court terme, qui donnent une importance totale à l?argent, l?économie et le profit. Ils sont incapables de voir à long terme. C?est une vraie catastrophe.
Le paradoxe ne vient-il pas du fait que le long terme paraît quelquefois en contradiction avec le long terme ?
Oui, ils sont contradictoires, mais un leader est un visionnaire qui voit l?avenir. Il doit expliquer cela à ses citoyens. Mais les politiques n?ont pas beaucoup de codes de valeurs. Je suis heureux de voir la progression des verts dans le monde politique. Il y a une conscience globale. Je suis certain que nos enfants ont plus de conscience que nous. J?ai peut-être une vue optimiste de la vie?
Qu?est ce qui vous conduit à l?optimisme ? L?astrophysique ou le bouddhisme ?
Ni l?un ni l?autre. Je crois que c?est dans mes gênes. J?ai fait le pari que l?homme est bon. Je parie sur sa bonté et donc sa sagesse.
En sanscrit, le mot bouddha veut dire ?celui qui a réalisé?. Bouddha a donc connu l?état quasi impossible de celui qui ne cherche plus ?
Il avait atteint sans doute la plénitude. Mais laissez-moi vous rassurer. Il n?y a pas beaucoup de bouddhas ! Depuis 2500 ans, il n?y a eu qu?un seul qui a atteint cet éveil. Ne vous en faites pas : il n?y a aucun danger que le monde soit peuplé de bouddhas qui ont trouvé la sagesse.
La science et la religion, depuis Galilée, ne font pas forcément bon ménage. Or on semble noter, que ce soit à travers vous ou Mathieu Ricard, autre scientifique bouddhiste, que le bouddhisme et la science cohabitent sans mal. Est-ce une raison de l?absence de dogme du bouddhisme ?
C?est le point principal en effet. Bouddha n?est pas Dieu, donc pas de dogme. Il n?y a pas de foi révélée dans le bouddhisme C?est une démarche logique. Bouddha a toujours dit : ne croyez jamais à ce que je dis. Il faut l?expérimenter vous-même. Je ne suis qu?un guide de voyage. Je vous indique un chemin, mais c?est à vous de le parcourir si vous voulez. Pour en revenir à ce que vous me demandiez, c?est vrai qu?Albert Einstein a dit que s?il y avait une religion compatible avec la science, ce serait le bouddhisme.
L?absence de dogme du bouddhisme en fait-il une religion ?
Pour moi, le bouddhisme est une philosophie de vie. Une manière de vivre.
Sans dogme, il n?y a pas de religion ?
Il y a des gens qui considèrent que c?est une religion parce qu?elle vous donne des principes moraux et éthiques. Alors que la science est muette sur les questions éthique et morale. La science est neutre.
En dehors de la religion pas de morale, pas de spiritualité ?
Pas du tout. Je suis moi pour une spiritualité laïque. Je ne veux pas, je ne crois pas dans les religions organisées. J?aime le bouddhisme pour ça. Au Japon, par exemple, on peut être shintoïste et bouddhiste, il n?y a pas de contradiction. J?ai visité le Myanmar, récemment et j?ai rencontré des amis bouddhistes qui vivaient leur chemin dans d?autres conditions encore.
C?est quoi être bouddhiste sous une dictature comme celle du Myanmar ? C?est se révolter ou se résigner ?
C?est dur et difficile d?être bouddhiste dans ces cas-là. Il faut lutter contre cette dictature tout en refusant la non-violence. Le cas extrême reste le Tibet. Le Dalaï Lama refuse de demander de lever les armes même envers l?ennemi. Il faut au contraire lui témoigner de la compassion. Gandhi et Luther King ont exercé par leur non-violence plus d?influence sur le devenir du monde qu?en faisant la guerre. La violence, on le sait, ne règle rien. Le bouddhisme ne désire pas le prosélytisme. Comme d?autres religions.
Le scientifique Stephan Hawkings dit baser sa vie sur quatre questions. D?où vient l?univers, comment et pourquoi a-t-il commencé, connaîtra-t-il une fin et si oui comment ? Et si ces mystères étaient éternels ?
Ce sont des questions scientifiques, purement scientifiques. Et la science dit que l?univers sera en expansion éternelle. Ce qu?on appelle un univers plat. Entre l?univers ouvert et l?univers fermé. Moi je dirais que s?il y a quelque chose qui peut répondre à ces questions, cela ne peut être que la science.
Les astrophysiciens peuvent dormir tranquille. Ils font des prévisions, donnent des explications s?étalant sur 1000 ans ou plus. Personne ne sera là pour vérifier leurs dires, mesurer la validité de leurs travaux?
Ce que nous disons est consigné, répertorié. Et puis nous partageons entre nous nos découvertes. Nous ne sommes pas isolés. Nous contre-vérifions nos travaux entre nous. Mais vous avez raison : nos travaux n?ont pas de conséquences catastrophiques. Nous nous posons des questions sur le devenir des hommes. Et c?est ce qui différencie l?homme de l?animal. Il se demande d?où il vient et où il va. Mais c?est vrai, si nous nous trompons, il y a moins de conséquences directes sur l?avenir de l?humanité que les travaux d?un généticien sur le clonage par exemple.
La science finalement sert à répondre à des questions philosophiques ?
Très souvent oui. L?astrophysique répond à la question de la place de l?homme dans l?univers. La science, si elle ne se borne qu?à des questions pratiques, n?est plus la science.
Le théologien David Dubois estime que ce qui devrait unir les religions, c?est que Dieu est amour. En dehors de tout cela, dit-il, ?tout le reste n?est que théorisation incertaine?.
Il n?y a pas de Dieu pour moi en tant que bouddhiste. Moi je retiens le mot amour. Que j?appelle moi compassion. Qui me fait croire que notre bonheur dépend du bonheur des autres.
Peut-on imaginer que c?est la compassion qui mène à l?amour ou au contraire l?amour qui mène à la compassion ?
Les deux sont liés.
?Désirer un enfant, c?est admettre une connivence entre la conscience et le monde.? Pascal a-t-il toujours raison de cette affirmation ?
Oui. C?est transmettre le flambeau, c?est continuer le monde. Mais de toutes les manières, Pascal est un de mes grands héros. Il avait une vision qui avait au 17ème siècle déjà perçu la dimension humaine entre les deux infinis.
Dans l?antiquité, astronomie et astrologie étaient intimement liées. Aujourd?hui dire à un astronome qu?il est astrologue relèverait d?un crime de lèse-science? Comment s?est opéré cet éloignement ?
C?est vrai que l?homme antique observait le mouvement des astres pour voir son propre destin. Mais les deux ont divergé. Sans doute pour les raisons que j?évoquais tout à l?heure. La science astrophysique n?a rien à dire du destin des hommes. Je connais très bien Françoise Hardy. Elle est astrologue et elle vient de me remettre son dernier livre que j?ai lu. C?est vrai qu?il y a des choses troublantes et étonnantes. Mais si l?astrologie peut apporter une consolation à l?humanité, pourquoi pas?
Le scientifique que vous êtes peut-il décrire de manière rationnelle ce que pourrait être l?état d?éveil atteint par Bouddha ?
Impossible de répondre à cette question. Ça doit ressembler à une sensation de plénitude et on doit sentir, j?imagine, une fusion complète avec le Cosmos et un amour, une compassion pour tous les êtres vivants?
?les politiques qui gouvernent le monde sont toujours des gens à court terme, qui donnent une importance à l?argent et le profit. Ils sont incapables de voir à long terme. C?est une vraie catastrophe.?
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