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Quand la route tue...
Quatre accidents graves en une semaine. Bilan : 9 morts. La route continue ses ravages, malgré les campagnes de prévention et le durcissement de la loi. Dans presque tous les cas, c?est le facteur humain qui est responsable.
Juillet noir. Le 14 juillet, Sivaramen et Devina Palanee rentrent tranquillement chez eux, à Goodlands, sur leur mobylette. Tout à coup, ils sont violemment percutés par un 4 x 4 au carrefour de Grand-Baie. Le couple est tué sur le coup.
Le 19 au petit matin, à Pample-mousses, un touriste canadien renverse la motocyclette de Dev Pursand. Le malheureux est traîné sur plusieurs mètres par le 4 x 4 du Canadien. Il meurt peu après. L?alcootest sur le touriste se révèle positif. Le lendemain, à Olivia, Francis Bouton, un piéton de 83 ans, est renversé par un autre 4 x 4. L?octogénaire meurt sur la route alors que la conductrice s?enfuit. Et ce même 20 juillet, c?est l?hécatombe à Verdun : cinq membres de la famille Badullah meurent dans une collision entre leur voiture, transformée en tas de ferraille, et une 4 x 4.
Passé le choc et le chagrin, place à la colère, l?indignation, l?incompréhension et la condamnation. Les proches des victimes veulent comprendre. Ils veulent aussi que justice soit faite, un moyen d?atténuer un peu la peine. « La loi doit être encore plus sévère contre les chauffards. Ils ne peuvent pas s?en tirer ainsi, alors que nous, nous allons pleurer à jamais?», s?exclame Vimi Loll, la s?ur de Devila. Rue du Pouce, à Port-Louis, où vivaient les Badullah, c?est pratiquement les mêmes propos.
Même si le Parlement a durci le Road Traffic Act (voir hors-texte), il ne faut pas s?attendre pour autant à moins de morts sur le bitume. Ces actions préventives ne veulent pas nécessairement dire que nos routes seront moins meurtrières. Par exemple, malgré l?interdiction des bull bars en janvier 2003, force est de constater que ce type de véhicule se révèle toujours aussi mortel. Dans les quatre accidents, les 4 x 4 sont impliqués à 100 %.
« Ce n?est qu?une coïncidence, se défend un propriétaire d?un véhicule tout-terrain. Maintenant que nous n?avons plus de bull bar, nous sommes comme les autres véhicules. » À la Traffic Branch, on ne partage pas cet avis :
« Un 4 x 4, à cause de sa taille et de son poids, provoque un impact largement supérieur aux voitures.» Cyril Perinayegon, Monsieur Info-Route de Radio One, ajoute que « les chauffeurs de 4 x 4 sont animés d?un sentiment de sécurité au volant de leur bolide et ils se laissent aller. Ce qu?ils ne réalisent pas, c?est qu?ils représentent un danger pour les autres. Bien souvent, je remarque que beaucoup de conducteurs de 4 x 4, surtout les femmes à cause de leur petite taille, ne peuvent pas voir juste devant leur pare-chocs. C?est un inconvénient qui peut se révéler grave?»
Les recherches à travers le monde montrent que le facteur humain est responsable de neuf accidents sur dix. Le Dr Koshik Reesaul, Senior Engineer Traffic Management and Road Safety Unit au ministère des Infrastructures routières, soulève toutefois une question pertinente : est-ce vrai à Maurice ? Il estime qu?il faudrait une étude propre au pays pour expliquer dans quelle mesure le facteur humain provoque un accident et comment peut-il être influé par d?autres, comme l?environnement, l?état des routes mal balisées (la majorité des routes secondaires sont en fait d?anciens sentiers), les conditions climatiques, la mécanique, etc.
Le Dr Koshik Reesaul précise que malgré les différentes études susceptibles de nous éclairer pour comprendre le phénomène des accidents, et donc d?en réduire le nombre, il est très difficile de prévoir exactement quand, où et par la faute de qui un accident a lieu. « Each single accident is unpredictable by definition », aime-t-il répéter.
Cela ne veut pas dire que les autorités restent les bras croisés. La Road Safety Unit, la Traffic Branch, la Traffic Management Unit mènent croisade contre les chauffards depuis bien des années. Les autorités expliquent que la campagne de communication ? Ki ou rapé lor volant ? ? a provoqué une prise de conscience certaine. L?objectif de réduire le nombre de 150 personnes tuées en moyenne sur les routes aura été atteint. Ainsi, le nombre de victimes est passé de 163 en 2000 à 126 en 2001. Pour 2002, le nombre est passé à 145. « Les chiffres ne reflètent pas toujours la réalité. Parce qu?il y a des personnes qui décèdent bien après leur accident des suites de leurs blessures et elles ne sont pas forcément intégrées dans les statistiques officielles», explique un haut gradé de la police.
Aux Casernes centrales, on recense, depuis ces derniers mois, une moyenne de 15 accidents tous les jours. « Tous les accidents sont potentiellement mortels. C?est pourquoi chaque cas doit être traité avec la même considération», explique-t-on à la Traffic Management Unit. Ainsi un Road Safety Audit est actuellement en cours. Cet exercice concerne, entre autres, l?attitude du chauffeur, son temps de réaction, la dangerosité des routes.
Partant des statistiques des accidents mortels, une liste d?une soixantaine de Black Spots (courbes dangereuses, mauvaise visibilité, etc.) a déjà été constituée. « Ce sont des endroits rendus tristement célèbres par des accidents mortels », explique la police. Mais il y a beaucoup d?autres points noirs qui n?ont pas encore été identifiés. Quand ils le seront, ils auront déjà pris la vie de quelques-uns d?entre nous. « Couma dire après la mort, la tisane. Bisin repère Black Spots avan ki banne-là repère nous. Mais est-ce qui la police éna moyens ek expertise faire sa ?», se demande, à juste titre, un haut gradé des Casernes centrales.
À la Traffic Management Unit, on explique la fréquence des accidents par l?augmentation du parc automobile. « Chaque année, le parc automobile augmente d?environ 11 000 véhicules. La probabilité augmente de ce fait.» Surtout quand nos 2 000 kilomètres de routes n?augmentent pas?
Cyril Perinayegon, qui sillonne tous les jours des kilomètres et des kilomètres, a un avis personnel sur les accidents : « Pour moi, c?est le manque d?expérience qui est la principale cause. Dans la plupart des accidents, c?est un jeune qui était au volant. Le manque d?expérience couplé à la vitesse ne peut qu?être mortel?»
Malgré toutes les campagnes, l?effort doit venir du chauffeur lui-même. « No matter the means used to decrease impacts of the factors contributing towards road safety hazards, the ultimate precautions to be taken lie upon the road user himself », souligne le Dr Koshik Reesaul. En effet, lui seul décide s?il veut utiliser son véhicule à bon escient ou le transformer irrémédiablement en une machine à tuer. Les chauffards gagneraient à réfléchir pour que le mois d?août et les suivants ne ressemblent pas à juillet?
<b>Sortir indemne d?un amas de ferraille?</b>
La possibilité que les occupants de voitures impliquées dans de violents accidents en sortent indemnes, n?est plus du domaine de la fiction. Cela s?explique par le fait que les nouveaux véhicules sont équipés de zones déformables pour absorber
les chocs et des parties renforcées pour protéger l?habitacle. En cas d?accident, une voiture doit absorber l?énergie qu?elle dégage lorsqu?elle est en mouvement. Les zones déformables retardent l?impact des chocs sur l?habitacle. L?aménagement des espaces absorbables n?est toutefois pas le seul moyen auquel les constructeurs ont recours pour assurer le maximum de sécurité aux occupants des véhicules. Parmi d?autres moyens : l?installation de coussins gonflables (airbag) à l?avant, sur les côtés ou à l?arrière et l?Anti Blocage System (ABS), un système de freinage électronique qui évite que l?on fasse des tonneaux.
Cinq vies fauchées dans un bruit assourdissant
Les yeux rougis, Noordeen Suhootoorah observe le flot incessant des véhicules sur la route d?Alma. Les marquages jaunes sur l?asphalte délimitent l?emplacement où, dimanche dernier, un chauffard lui a volé les vies de Nazirah, 24 ans, sa femme ; Naim, sept mois, son enfant ; Amiirah, 17 ans, sa belle-s?ur ; Aicha, 60 ans, sa belle-mère et Idriss, 60 ans, son beau-père. Ses larmes perlent d?elles-mêmes lorsqu?il voit les débris de la voiture dans laquelle ils sont morts. La portière gauche éventrée et le dossier broyé du siège arrière de la Honda Civic de son beau-père, Idriss Badulla, gisent encore dans le caniveau à quelques mètres du sentier privé menant à Bar-Le-Duc.
Ce mercredi, c?est à contrec?ur qu?il a suivi ses proches pour assister à la reconstitution de l?accident. À travers le rideau de pluie, il scrute la route. « Mo reste bete? Mo bien conne sa la route Verdun-là. Pliziere fwa mone passe la. Avant mo pé vine là, mo pé dire mo mem ki kapav éna éne tournant ou éne creux dans sa simé là? Mais simé là plate et en ligne droite », confie-t-il d?une voix brisée. Noordeen est consterné. Comment le chauffeur du Ford Courrier a-t-il fait pour percuter la voiture ? Dans son pick-up surélevé, il a bien dû voir les véhicules qui venaient en sens inverse. D?autant plus qu?il se trouvait en descente. « Vitesse line vini, Bhye Idriss pane gagne létan respiré mem? Péna aucaine trace frein lor simé, line alle droite lor zot. Mo pas fine gagne couraz alle guet loto la? »
Depuis les funérailles des cinq victimes, Noordeen a l?impression de faire un mauvais rêve. « Ziska l?heure, mo pas pé maziné kine arrive sa drame la. Mo pas pé kwar? » Noordeen se trouvait à La Réunion lorsqu?il reçoit, en partie, la nouvelle du drame. Des proches l?appellent dimanche, lui disent que son beau-père, Idriss Badulla, vient d?avoir un grave accident et qu?il doit rentrer. C?est sur la route de Port-Louis qu?il apprend que sa famille a été décimée. « Ma belle-mère est rentrée à Maurice à la fin du mois de juin. Ma femme, le bébé et Amiirah l?ont rejoint une semaine plus tard. C?étaient les vacances, elles revenaient ici comme d?habitude. Moi, je ne devais arriver que le 25. »
Ce dimanche, Idriss, employé du ministère de l?Environnement, avait décidé d?emmener sa femme Aicha, d?origine réunionnaise, et leurs deux filles, qui font leurs études à l?île s?ur, chez un ami à Médine, Camp-de-Masque. Pour leur malheur.
Mercredi, lors de la reconstitution, Noordeen et Vishal P., l?un des deux témoins, se sont rendus compte qu?ils avaient travaillé ensemble autrefois.
Vishal se dirigeait vers Quartier-Militaire lorsqu?il voit une 2x4 au milieu de la route. « Il y avait une Austin Mini devant moi et la Honda Civic d?Idriss Badulla derrière. Trois véhicules arrivaient en sens inverse. La Ford de Nigel Crouche est venue tout droit sur la Mini. Il doublait les trois véhicules. Il a frôlé le rétroviseur de la Mini et allait se crasher contre moi si je n?avais pas braqué à gauche. Il avait alors dépassé deux des trois véhicules. Il roulait entre 130 et 150 km/h. Après, j?ai entendu un bruit assourdissant et vu une colonne de fumée dans mon rétroviseur? » Sous le choc, la Honda Civic s?est pliée comme un accordéon. Les volontaires ont dû dégager les victimes.
Idriss et Aicha Badulla étaient déjà morts. Une de leurs filles est décédée dans le 2x4 de Vishal qui les transportait vers l?hôpital de Candos. La deuxième fille et le bébé sont morts à leur arrivée aux soins intensifs.
La version du chauffeur de la Mini, un policier, est similaire à celle de Vishal. Il a été le premier à signaler l?accident à l?Information Room de la police. D?abord, il a annoncé la mauvaise nouvelle à une famille du Sud car la Honda Civic était encore sous le nom de son ancien propriétaire. À cause de l?état des victimes, les funérailles ont eu le même jour au cimetière de Riche-Terre. Le fils d?Idriss, Loukman, qui habite en France, n?est rentré que mercredi matin.
« J?ai la famille autour de moi. Lui n?a personne sur qui s?appuyer. Il a perdu père, mère et s?urs », se lamente Noordeen qui devait fêter son troisième anniversaire de mariage aujourd?hui.
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