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Réconcilier nos ambitions nationales avec les impératifs de la globalisation
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Réconcilier nos ambitions nationales avec les impératifs de la globalisation
?L?express? et la Mauritius Chamber of Commerce and Industry (MCCI) inaugurent aujourd?hui une nouvelle collaboration. Il s?agit en fait d?un nouveau rendez-vous pour nos lecteurs. Chaque deuxième mercredi du mois, ?l?express? accordera une page de son supplément ?Economie et Business? à des articles de fond rédigés par la MCCI : analyses, éditoriaux et interviews alimenteront cette page.
Cette collaboration entre ?l?express? et la MCCI est au bénéfice de tout un chacun. Elle permettra d?abord au grand public de prendre connaissance des opinions et des analyses de la Chambre sur des sujets d?actualité économique ? des articles qui n?étaient autrefois disponibles qu?à un nombre restreint de lecteurs.
Ces articles seront rédigés par des professionnels et spécialistes tels que le secrétaire général de la MCCI, Mahmood Cheeroo, son adjoint, Rajiv Servansingh et d?autres responsables sectoriels de la MCCI.
Ils aborderont l?actualité économique avec le recul et aussi avec l?éclairage de ceux qui sont quotidiennement au c?ur des décisions économiques du pays et de l?interaction entre les différentes instances du privé et du gouvernement.
Pour la MCCI, ce nouveau rendez-vous mensuel est une occasion de participer plus visiblement, au débat économique. Ce sera aussi une opportunité de faire valoir son point de vue sur les grands enjeux, même si les opinions et éditoriaux publiés peuvent ne pas correspondre à ceux de ?l?express?.
Dans cette première édition, Mahmood Cheeroo analyse les incompatibilités de nos politiques domestiques avec les exigences de la mondialisation. Rooma Narrainen se penche pour sa part sur les implications de la proposition Girard pour Maurice.
La juxtaposition de deux types d?événements récents, foncièrement contradictoires sur le plan économique, devrait nous interpeller. En effet, d?un côté, il y a tout un ensemble de décisions dans le domaine socioéconomique ? pour la troisième année consécutive des dépenses budgétaires (dans le cadre du budget 2003-2004) en forte croissance, la publication du rapport du Pay Research Bureau, qui accorde des augmentations substantielles de salaires aux employés du secteur pu-blic, l?Award du Tribunal d?arbitrage permanent sur la semaine de 40 heures dans l?industrie sucrière, etc ? qui donnent la nette impression d?une prospérité économique certaine permettant à l?Etat de s?engager dans de grands chantiers tout en étant généreux avec ses employés et permettant au secteur privé d?améliorer les conditions de ses travailleurs.
De l?autre côté, des indicateurs macroéconomiques (taux de croissance en baisse, taux de chômage en hausse constante, taux d?investissement nettement insuffisants pour soutenir la croissance, déficit budgétaire élevé) et sectoriels (fermeture d?usines dans la zone franche, stagnation dans le tourisme avec des taux d?occupation en baisse dans nos hôtels, un secteur sucrier confronté au triple défi de sa restructuration, des perspectives de baisses conséquentes de recettes d?exportations et des aléas climatiques; de nouveaux secteurs ? services financiers, port franc et technologies de l?information et des communications (Tic) ? pas encore, malgré les années, en mesure de répondre aux attentes du pays, tant sur le plan de la contribution au produit intérieur brut (PIB) que dans la création d?emplois) traduisent des difficultés économiques certaines.
- Comment expliquer ce paradoxe ?
Nous en trouvons trois raisons principales. D?abord notre insularité et une certaine dose de nombrilisme ont tendance à nous faire croire que nous sommes à l?abri de grands bouleversements qui traversent le monde et qui affectent d?autres pays, beaucoup plus forts que nous économiquement.
Sinon comment expliquer que malgré le spectacle quotidien, aussi bien dans les pays industriels comme le Japon ou l?Allemagne, que dans des grands pays en développement comme l?Argentine ou l?Indonésie, avec son lot de licenciements, de gels ou de réduction de salaires, nos syndicats osent demander des hausses substantielles des salaires sous menace de grèves ?
Comment expliquer les cris de détresse de nombre d?industriels du secteur textile-habillement de la zone franche aujourd?hui quand le scénario qui se développe (démantèlement du système des quotas sous l?Accord multi-fibre en janvier 2005, exacerbation de la concurrence sur les principaux marchés, érosion des marges préférentielles) a été annoncé depuis 1994 et confirmé sans cesse dans des événements plus récents au niveau international (à l?OMC comme au niveau de l?UE, avec l?initiative Everything but Arms, etc) ? Ou encore d?où vient ce sentiment généralisé parmi la population, d?une érosion du pouvoir d?achat et d?une détérioration du niveau de vie, quand les statistiques nationales montrent clairement que les revenus réels des ménages ont en fait augmenté, quoique légèrement, ces dernières années ?
On a l?impression que les Mauriciens regardent les événements économiques à travers le monde comme on voit un film catastrophe au cinéma, en mangeant du pop-corn et en buvant des sodas. Une fois le film terminé, on revient à la bonne ?réalité? réconfortante qui nous entoure. Ainsi dans le confort de nos salons, une fois les infos à la télé ou à la radio terminées ou le journal refermé, nous nous réfugions dans notre ?logique? mauricienne.
Problèmes de fond
La deuxième raison qui, à notre avis, explique le paradoxe est le fait, que pendant presque une décennie, un ensemble de facteurs favorables tant externes (reprise ponctuelle dans certains marchés d?exportation, nouveau régime commercial comme l?AGOA, mouvements dans les taux de change) qu?internes (croissance de la demande interne, incitations fiscales, développement de nouvelles activités économiques) a permis de ?gommer? les problèmes structurels qui ont commencé à apparaître dès le début des années 90, surtout dans le secteur textile-habillement.
De ce fait tandis que l?économie soviétique implosait dans les années 90, le Sud-Est asiatique était mis à genoux par la crise financière, le Japon se dirigeait inexorablement vers la déflation et que, de par le monde, on ne parlait que de crise économique, la petite île Maurice gardait la tête hors de l?eau avec une croissance moyenne dépassant les 5 %. Seule la montée lente du chômage et, de manière moins visible pour le grand public, la chute du taux d?investissement rappelaient à ceux qui voulaient bien le remarquer que le pays était confronté à des problèmes de fond.
Mais pour la grande majorité des Mauriciens, le fait que le pays se développe et qu?eux-mêmes ne subissent aucune crise (quoique depuis quelques années, ils ont l?impression de ne plus progresser), a fini par faire accroire que le pays est relativement immunisé contre les grands bouleversements économiques qui traversent le monde et qu?ils ont raison d?en attendre plus.
Enfin la classe politique ayant depuis la fin des années 80 fait de la gestion de l?économie le principal critère pour juger la performance de tout gouvernement, ce dernier se trouve en permanence acculé à rassurer l?opinion publique que la situation économique s?améliore (se contentant de qualifier les difficultés de conjoncturelles ou carrément de les lier à l?héritage catastrophique du précédent gouvernement !) En ce faisant, non seulement elle conforte la population dans sa conviction que la solution de tous les problèmes se trouve entre les mains des décideurs politico-économiques locaux, mais elle encourage aussi toutes les surenchères (politiques, syndicales) en préservant en permanence l?illusion que le pays a les moyens de répondre à toutes les attentes de la population.
Si le pays persiste à vivre avec ce décalage entre sa perception et la réalité de nos problèmes économiques, le réveil risque d?être très brutal à brève échéance. En effet depuis les années 70, quand le pays a amorcé son véritable développement économique, l?île Maurice n?a jamais été confrontée à des perspectives économiques aussi difficiles. Pour la première fois depuis plus de trente ans, le Protocole Sucre des Conventions de Lomé-Cotonou subit une attaque frontale.
L?action engagée par le Brésil et l?Australie au niveau de l?OMC ne risque pas seulement de remettre en cause la viabilité future de la seule industrie majeure véritablement intégrée; elle va faire tarir les flux des devises qui ont alimenté depuis trois décennies à la fois le financement de la diversification économique et une bonne partie des coûts de l?ingénierie sociale. Le démantèlement de l?Accord multi-fibre en janvier 2005 et les réductions substantielles des droits de douane sur les produits du textile-habillement sur nos principaux marchés d?exportation, partie intégrante du ?Doha Agenda?, vont mettre une pression insoutenable sur les entreprises de la zone franche. Ainsi le secteur qui a permis de résorber le chômage, d?accroître de manière significative l?emploi féminin et de soutenir la croissance pendant plus de deux décennies, va jouer sa survie dans les deux prochaines années.
Même le tourisme qui s?est développé sans filets de protection sur trente ans connaît aujourd?hui non seulement une concurrence internationale plus acerbe mais il est de plus en plus sujet à de nouvelles menaces venues d?ailleurs (terrorisme, épidémie, catastrophes naturelles).
En clair, la situation internationale qui se développe indique que la survie de nos industries traditionnelles (sucre, textile-habillement, tourisme) et la réussite de nouvelles industries (services financiers, Tic, port franc) dépendront de plus en plus de notre capacité à fonctionner selon les règles de la concurrence internationale. On sait aujourd?hui que le secteur sucre n?est pas internationalement compétitif, que le gros du secteur textile-habillement a de sérieux retards à rattraper sur le plan de la productivité et que la compétitivité de nouvelles activités tarde à se dessiner.
L?île Maurice évitera le chaos économique et social dans les prochaines années seulement si elle arrive à se forger une nouvelle compétitivité. Cela ne sera possible que grâce à une conjonction de bonnes et courageuses mesures économiques et financières, une amélioration de l?environnement économique international, et un profond ajustement dans notre perception de la chose économique et de nos attitudes envers le travail et la discipline. Notre propos ici est de nous pencher sur le dernier élément de cette équation : notre perception et nos attitudes.
Motivation
En premier lieu, le pouvoir politique doit faire preuve de courage et de leadership en parlant de manière franche à la population des dangers qui nous guettent. Non pas pour faire du catastrophisme ou du fatalisme économique ou encore moins pour expliquer l?échec de certaines mesures économiques. Mais pour sensibiliser la population, la responsabiliser et la motiver dans l?effort. Il faut expliquer à la population que la marge de man?uvre collective du pays a diminué, à commencer par celle du gouvernement. Le pays ne peut plus se permettre d?un consensus social basé sur des générosités étatiques (PRB, conversions de terres, etc.) ou imposées sur des pseudo ?vaches à lait? (Voluntary Retirement Scheme et semaine de 40 heures dans l?industrie sucrière, taxes additionnelles sur le tourisme). L?Etat doit en plus donner l?exemple en appliquant des mesures visant à améliorer directement la compétitivité des entreprises au lieu de dépenser plus de Rs 2 milliards dans des ajustements salariaux des fonctionnaires, comme il l?a fait dans son dernier budget.
Flexibilité
Ensuite, les syndicats doivent comprendre que la situation dans laquelle se trouve le pays aujourd?hui ne se prête pas aux avancées sociales. Bien au contraire dans la bataille pour la productivité que le pays doit livrer, il faudrait faire des concessions sur les acquis sociaux. Sans une nouvelle flexibilité dans les conditions du travail (par exemple horaire flexible lié aux activités liées à l?international ? services financiers, Tic, commerce international), on voit mal comment on pourra sauver les anciennes industries et assurer le développement des industries naissantes. Il faut reconnaître que les ?Tripartites? sont des dinosaures et que refuser de lier les augmentations salariales aux gains de productivité et la profitabilité des entreprises hypothèque les chances de survie de l?économie mauricienne.
Beaucoup d?entrepreneurs aussi ont du mal à comprendre que les règles du jeu économique sont en train de changer fondamentalement, amenuisant les chances de survie de leurs entreprises. Comme tous les autres acteurs économiques, leur marge de man?uvre se réduit de jour en jour. Ils ne gagneront pas la bataille de la productivité s?ils continuent à rechercher des solutions de facilité (recherche d?incitations fiscales, délocalisations, importation de la main-d??uvre, concentration sur les marchés protégés, etc.) et restent fermés sur eux-mêmes. Il faut qu?ils investissent davantage dans leur équipement, dans la formation de leur personnel et dans l?amélioration de leur gestion tout en s?ouvrant au capital et au savoir-faire des alliés stratégiques. En se cantonnant aux anciens réflexes, ils n?auront aucune chance.
Enfin la population mauricienne doit pouvoir s?adapter rapidement aux nouvelles exigences de la survie de l?économie du pays. Elle se doit de repenser sa conception du travail d?usine (une bonne partie devrait continuer à y travailler pendant encore longtemps), aidée en ceci par des transformations appropriées sur l?environnement du travail et des mesures d?accompagnement sociales. Elle doit revoir ses heures de travail et sa discipline sur son lieu de travail (les ouvrières chinoises de la zone franche ou les Indiens qui construisent la cybercité ne sont qu?une expression de la globalisation). Plus fondamentalement, elle doit comprendre qu?on ne peut pas gagner plus et vivre mieux si on ne travaille pas plus et mieux.
La globalisation n?est pas qu?un terme à la mode. Elle va chaque jour modifier notre vie davantage. Si nous ne réconcilions pas nos ambitions à ces impératifs, nos rêves risquent fort de devenir des cauchemars !
Mahmood CHEEROO
Secrétaire Général
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