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Insécurité à Port-Louis

«Voleur ! Voleur !» La capitale où la justice court à pied

13 octobre 2025, 07:00

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«Voleur ! Voleur !» La capitale où la justice court à pied

■ Le voleur a été maîtrisé vendredi aux abords de la Cour suprême après une coursepoursuite, qui a mobilisé courage et solidarité citoyenne…

Un téléphone arraché, une course-poursuite haletante, un motocycliste qui plaque un voleur au sol : la scène qui s’est jouée vendredi rue Mère Barthélémy résume l’état d’esprit d’une capitale gagnée par la peur. Dans un Port-Louis où les vols se répètent et où la police reste muette, les citoyens n’ont d’autre choix que d’agir eux-mêmes. Témoignages et colères racontent une ville à la recherche de justice… dans ses propres rues.

Sur la chaussée de la rue Mère Barthélémy, un téléphone portable vole en éclats. Pas seulement l’appareil qu’un jeune homme vient d’arracher des mains d’un passant – mais aussi la fragile illusion de sécurité dans une capitale qui se sent de plus en plus abandonnée. Ce vendredi-là, vers 15 h 25, aux abords du Senator Casino, le cœur de Port-Louis bat plus vite qu’à l’ordinaire.

La victime, un analyste financier connu pour ses analyses sur l’or et les marchés et qui fait des affaires à Dubaï et en Afrique du Sud, sortait d’un rendez-vous quand tout a basculé. «Je n’ai vu qu’une ombre. Un garçon, la vingtaine, bien bâti. Il m’a bousculé, arraché mon téléphone et s’est mis à courir vers la rue St-Louis», raconte-t-il. L’instinct prend alors le dessus. Sans réfléchir, il se lance à sa poursuite, criant «Voleur ! Voleur !» à s’en déchirer la voix.

Ce qui se passe ensuite a tout d’un film. Alerté par les cris, un motocycliste qui passait par là stoppe net sa course, descend de sa machine et se jette littéralement sur le fuyard. «Je n’ai pas réfléchi. J’ai vu l’homme courir, l’autre crier. J’ai su que c’était grave. Je me suis lancé», confie cet homme, qui préfère garder l’anonymat. La scène se déroule en quelques secondes : l’agresseur tente de se débattre, jette le téléphone pour alléger sa fuite, puis s’écroule sous le poids de celui qui s’est interposé.

«Sans lui, je n’aurais jamais récupéré mon téléphone», souffle la victime, émue. Car l’histoire aurait pu se terminer autrement. «Ces derniers jours, on a vu plusieurs vols dans ce quartier, surtout contre des personnes âgées. Ils arrachent sacs et téléphones, et disparaissent dans la foule», raconte une dame qui travaille dans les environs.

Aux abords de la Cour suprême, où le voleur finit par être maîtrisé, les langues se délient. «On le connaît, ce gars-là. Il traîne souvent ici», murmure un employé de bureau. D’autres confient qu’ils ont eux aussi été victimes de vols, sans jamais porter plainte. «Ça ne sert à rien. On perd des heures au poste. On vous pose les mêmes questions et on vous traite comme si vous étiez coupable», soupire une retraitée dont la voisine s’est fait arracher son sac la semaine dernière.

Une policière postée à quelques mètres n’a pas bougé, malgré les cris. «C’est ce qui nous désespère», confie un autre témoin. «La police est là, mais elle ne voit rien, n’entend rien.» Selon une source policière proche de l’enquête, l’homme interpellé serait connu des services pour des faits similaires. «Il est soupçonné d’avoir commis au moins deux autres vols dans le même périmètre ces dernières semaines», indique cette source sous couvert d’anonymat. «Nous manquons d’effectifs et de présence sur le terrain. C’est un fait. Dans certaines zones, un seul patrouilleur couvre plusieurs rues.»

Cette réalité, les habitants de Ward 4 la connaissent trop bien. «Cela fait 30 ans que je vis ici. Je n’ai jamais ressenti une telle insécurité», confie un riverain. «Aujourd’hui, on se dépêche de rentrer chez soi avant la tombée de la nuit. Même en plein jour, personne n’est à l’abri.» Ce vendredi, pourtant, la peur a reculé – ne serait-ce qu’un instant – devant le courage d’inconnus. L’homme d’affaires a refusé d’être une victime passive. Un motocycliste, sans arme ni uniforme, a pris des risques pour arrêter un voleur. Un passant a récupéré le téléphone et l’a rendu à son propriétaire. «C’est ce qui me redonne espoir», dit la victime. «Dans un moment pareil, ce ne sont ni les lois ni les institutions qui m’ont protégé. Ce sont des gens ordinaires.»

Le voleur, désormais en garde à vue au poste de police de Pope Hennessy, devra répondre de ses actes devant la justice. Mais au-delà du fait divers, c’est une question plus vaste qui se pose : celle d’une capitale qui se sent livrée à elle-même. «Nous ne pouvons pas tout faire seuls», admet un gradé de la police. «Les procédures doivent être modernisées, les plaintes facilitées et la présence sur le terrain renforcée. Sinon, les gens cesseront de nous faire confiance.»

À Port-Louis, les habitants n’attendent pas des héros. Ils demandent simplement à ne plus avoir à devenir eux-mêmes les garants de leur propre sécurité.


Pourquoi les victimes ne portent-elles plus plainte ?

À Port-Louis, de nombreuses victimes de vols choisissent de ne plus signaler les faits à la police. Selon plusieurs témoignages recueillis par l’express, cette tendance s’explique par un mélange de découragement, de méfiance et de lassitude.

La première raison tient au temps perdu : déposer plainte peut prendre des heures. «On vous pose dix fois les mêmes questions. On vous fait attendre sans explication et sans même vous offrir un verre d’eau», raconte une victime. Cette expérience décourage souvent ceux qui viennent déjà d’être traumatisés.

S’ajoute un manque d’empathie dans l’accueil. «On a l’impression d’être traité comme un suspect plutôt que comme une victime», déplore un habitant. D’autres invoquent l’inefficacité du système : peu d’affaires aboutissent, peu d’objets sont restitués et rares sont les auteurs arrêtés. Enfin, la peur de représailles ou la conviction que «cela ne sert à rien» contribuent à ce silence.

Les experts estiment pourtant que chaque plainte compte : elle permet d’établir des schémas criminels, d’orienter les patrouilles et d’augmenter les chances d’arrestation. Encore faut-il que la police simplifie ses procédures et adopte une approche plus humaine pour regagner la confiance du public.

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