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Portrait

Vasanda Kadarasen : Derrière la barrière, le monde l’attendait

13 juillet 2026, 21:00

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Vasanda Kadarasen : Derrière la barrière, le monde l’attendait

Vasanda et Pamela Kadarasen sont les filles de Vel Kadressen, figure emblématique de la presse mauricienne à l’express pendant de nombreuses années. Vasanda, enfant du Ward IV, a réalisé tous ses rêves et toutes ses ambitions en accumulant de nombreux diplômes et en intégrant deux grandes entreprises, BAT et Cargill, qui lui ont permis d’occuper des postes à haute responsabilité et de s’épanouir, sur les cinq continents, en tant que femme d’affaires efficace et redoutable. Les deux filles de Vel, qui ont brillamment réussi leur parcours, rendent hommage à leur père qui, au prix de nombreux sacrifices, a assuré l’avenir de ses enfants.

Vadivelloo Kadarasen, plus connu comme Vel Kadressen, rencontre le Dr. Phillipe Forget en 1963. Il devient alors le photographe iconique de l’express, et aussi le distributeur quotidien du journal, de 4 h à 6 h, jusqu’à l’âge de 60 ans, en 1992. Il restera au service de l’express jusqu’en 2008, après avoir couvert pratiquement tous les grands événements qui ont marqué l’histoire de notre pays, à l’instar de son collègue et contemporain du Mauricien, George Michel. Il est nommé Member of the Order of the British Empire en 1991 et décoré par la ville de Port-Louis en 1996. Il meurt, dans la nuit du cyclone Berguitta, en janvier 2018, laissant une veuve et deux filles dévastées par le chagrin.

Express.mu (620 x 330) (43) Vel Kadressen, témoin privilégié de plusieurs décennies de l’histoire mauricienne, entouré de sa famille.

Orphelin de père à l’âge de 6 ans, Vel est élevé par son grand-père maternel. Benjamin d’une fratrie de quatre frères et deux sœurs, aujourd’hui tous décédés, il quitte l’école à l’âge de 8 ans pour des raisons financières. Né le 15 novembre 1932, il épouse Nila (née Govinden) en 1963. De cette union naissent deux filles, Vasanda et Pamela.

Toutes deux se souviennent des nombreux petits boulots qu’il a exercés : courtier au marché, livreur de fournitures d’imprimerie, puis apprenti photographe au Studio Mootoosamy. Elles se rappellent surtout le père aimant et attentionné qu’il a été, leur inculquant des valeurs d’humilité, de probité et de travail. Cet homme modeste a su offrir à ses deux filles une éducation de qualité ainsi qu’un environnement familial sécurisant, propice à leur épanouissement intellectuel et moral, tout en veillant à leur réussite professionnelle.

Elles lui ont témoigné leur reconnaissance en publiant un album de ses photographies intitulé 1969. Elles sont également revenues à temps au pays afin qu’il puisse profiter de leur présence et de celle de ses deux petits-enfants avant de s’éteindre.

L’objectif de Pamela

Pamela, la benjamine, se rappelle encore qu’alors qu’elle était en Lower VI au Mahatma Gandhi Institute, trois mois avant l’ouverture des jeux des îles, lors d’une répétition des cérémonies préliminaires aux Salines, son père, prétextant une visite aux toilettes, lui remet un appareil photo. Une manière de lui dire de faire le travail. Ce qui lui inspirera cette réflexion : «Voir la vie à travers un objectif m’a donné un objectif dans la vie.»

Express.mu (620 x 330) (44) ■ La famille de Pamela.

D’ailleurs, Pamela n’est pas aussi studieuse que sa sœur. L’appareil photo de Vel lui permet de décrocher un emploi à l’express, où elle immortalisera des personnes et des scènes de la vie quotidienne pendant huit ans. Elle est ensuite recrutée par Nando Bodha, alors directeur de la MBCTV, comme opératrice de prise de vues, avant de rejoindre Mauritours, sous la direction de Patrick Leal, au sein du département Communication et Publicité.

En 2000, elle épouse Nikesh Patel, un ressortissant britannique, et quitte Maurice pour l’Afrique du Sud, où celui-ci occupe le poste de directeur principal pour l’Afrique au sein de la compagnie américaine Motorola. Le couple s’installe à Sandton et a deux enfants, Ojasvi et Idhanta. Le premier entreprend des études de cinématographie et le second de gestion d’entreprise appliquée à la photographie artistique. Deux domaines qui ne sont pas sans rappeler le métier de leur grand-père. Pamela, elle, n’a jamais cessé de regarder le monde à travers son viseur tandis que Nikesh est consul honoraire du Rwanda.

Le Ward IV mythique

Vasanda et Pamela insistent pour rappeler les sacrifices consentis par leurs parents afin de leur donner toutes les chances de réussir dans leurs études, malgré leur situation financière et un environnement modeste : de la rue Harris, en passant par Vallée-Pitot et Plaine-Verte, jusqu’à la rue Enniskillen, devenue la maison familiale avec sa chambre noire incorporée, une véritable caverne aux trésors de la mémoire de notre pays.

Express.mu (620 x 330) (42) Vasanda et Pamela rendent hommage à leur père Vel Kadressen, figure emblématique de «l’express». © Dev Ramkhelawon

Les deux filles sont conscientes que l’environnement dans lequel elles ont été élevées a été déterminant : «Le Ward IV était comme un sanctuaire – un safe haven, offrant une ambiance saine. Les week-ends et pendant les vacances scolaires, les rues se transformaient en jardins d’enfants, permettant aux enfants du voisinage de s’adonner au badminton, au ballon ou même au vélo. Le rassemblement des voisins pour les films en hindoustani, les jeudis soir, ou encore les célèbres séries policières (Agence tous risques) et de science-fiction (Star Wars), autour des confiseries et d’une variété de gâteaux, devenait un rituel.»

«Si nous voulions étendre notre espace de récréation, les options ne manquaient pas : le monument de Marie-Reinede-la-Paix et la montagne des Signaux offraient leurs magnifiques couchers de soleil ; le Champ de Mars et le délicieux popcorn au rythme du Maiden. S’ensuivaient aussi les promenades dominicales. Si ce n’était pas à la mer avec la grande famille, c’étaient les balades aux Salines pour savourer le gato pima, ou à la Citadelle où papa contait les histoires de chaque bâtiment en construction et du port en plein essor.»

«Et on ne peut oublier les salles de cinéma de Port-Louis. La passion du cinéma ayant été inculquée par les parents, on s’y rendait en famille. Nous avions le choix entre Hollywood et Bollywood», racontent-elles. Toute une tranche d’histoire de la capitale.

Le rêve de Vasanda

Vasanda fait ses études primaires au Notre Dame de Lorette RCA de Port-Louis, dans un cadre paisible et propice à l’épanouissement de l’enfant très timide qu’elle était. Elle garde un souvenir chaleureux de la mère supérieure, mère André, qui était à la fois très exigeante et très attentionnée envers elle.

La Droopnath Ramphul State Secondary School (DRSSS) devient par la suite son lieu d’épanouissement pour ses études secondaires. Elle choisit la filière scientifique, avec le soutien de ses parents. Malgré cette tendance à l’introversion, Vasanda est très appréciée par ses professeurs et ses camarades de classe.

Elle reconnaît le soutien indéniable d’Arlette Bazire, rectrice de la DRSSS, à qui elle doit sa maîtrise des mathématiques ainsi que sa compréhension de l’importance de la chaîne humaine. Elle reconnaît également l’influence de Frank Richard, son professeur d’anglais, qui lui transmet son amour pour cette langue.

Elle se remémore comment, au grand dam de son père, Frank Richard l’encourage à lire les romans sentimentaux de Mills & Boon. Ces lectures lui permettent d’aiguiser sa curiosité et surtout de voyager par l’imagination, avant d’entreprendre une vie de voyages que sa carrière allait lui offrir.

Vasanda confie que c’est surtout son père qui l’a inspirée dans le déroulement de sa carrière, en créant dès le départ des conditions favorables à la maison et dans le quartier. Elle se souvient qu’un jour, alors qu’elle accompagne son père pour une livraison de photos à la British American Tobacco (BAT), à la route Nicolay, elle se fait une promesse : «À la BAT, il y avait une chaîne en guise de sécurité que mon père traversait pour aller jusqu’aux bureaux, tandis que moi je restais à l’extérieur de la barrière. Et je me disais toujours qu’un jour je finirais par être de l’autre côté.»

Ce rêve d’enfant devient réalité lorsque, des années plus tard, le 8 mars 1988, elle fait son entrée à la BAT, à l’occasion de la Journée internationale de la femme.

Elle passe les huit premières années à faire ses preuves. De 1996 à 2000, elle gravit les échelons à une vitesse fulgurante après sa brillante réussite aux examens de Business Administration du Mauritius Institute of Management (MIM). La BAT l’accompagne dans son évolution avec des formations en programmation neurolinguistique (PNL) et en leadership. En 2000, elle enchaîne avec un Master of Business Administration (MBA) de l’université de Surrey, en mode correspondance avec la MIM.

Express.mu (620 x 330) (45) Vasanda et Pamela insistent pour rappeler les sacrifices consentis par leurs parents.

«Les apprentissages à l’intérieur de la BAT – au Sri Lanka, en Indonésie, au Kenya et à Londres – viennent s’ajouter. De programmeur à IT manager des îles de l’océan Indien, je suis perçue comme un talent sûr qu’il fallait faire évoluer hors du cadre de l’océan Indien. Le passage du millénaire sans anicroche, à Maurice comme à La Réunion, me met sous les feux des projecteurs de la maison mère à Londres. L’opportunité d’une expatriation tombe en octobre 2001, et pas n’importe laquelle, car c’est une première pour la BAT : responsable de l’Afrique et du Moyen-Orient pour le démantèlement du noyau informatique et sa transition vers les shared hubs du Brésil et de la Malaisie, avec résidence à Hambourg ! Et là, chapeau à tous les general managers et à mes mentors de la BAT, et ailleurs, pour leur soutien indéfectible et l’inspiration qu’ils m’ont apportée», se souvient-elle.

Elle n’oublie pas non plus qu’en 1984, sur la recommandation de Sarat Lallah, directeur informatique chez Blanche Birger, son père facilite son entrée à la Mauritius Commercial Bank pour une période de neuf mois afin de lui permettre de découvrir le monde informatique. Après une brève formation à l’école Orian, il l’inscrit au tout premier cours d’informatique, dispensé sur deux années par la Mauritius Chamber of Commerce and Industry (MCCI) en 1986.

Fin septembre 1987, son diplôme d’informatique en poche, elle intègre la State Informatics Limited (SIL), sous la tutelle de la State Investment Corporation (SIC) : «Je fais mon entrée à la SIL en janvier 1988 et le premier projet qui m’est attribué, en partenariat avec IBL Informatics, est à la Development Bank of Mauritius. Après deux semaines dans l’univers du secteur public, je reçois ma lettre d’acceptation pour un poste similaire à la British American Tobacco (Mauritius) Ltd.»

Une ascension sans frontières

En 2000, elle ajoute à ses diplômes un MBA. Il faut alors prendre la décision de suivre son destin : direction Hambourg en 2002 pour de nouvelles fonctions.

«Une nouvelle aventure commence, car tout est nouveau : l’habitat, la langue, la culture, les mœurs, l’immense géographie qu’est l’Afrique et le Moyen-Orient, le tout au rythme d’un horaire aussi infernal que celui de mon père. Les aéroports, les bagages et les hôtels font partie de la routine quotidienne. La négociation et l’adaptabilité s’apprennent sur le tas, car il faut faire preuve de patience et de dextérité pour ne heurter personne ; bien au contraire, il faut à tout prix encourager les leaders de ce continent à emboîter le pas, d’où la compréhension de l’importance de la chaîne humaine», explique-t-elle.

Express.mu (620 x 330) (46) Vasanda et son père, Vel Kadressen.

«La philosophie d’Edward de Bono, “Simplicity is understanding Complexity”, devient mon motto. Je découvre la multiplicité de ce continent qui m’était inconnu : les berbères marocains, les souks turcs, les pharaons d’Égypte, les différents game reserves de l’Afrique noire, le buzzling du Nigeria, l’île de Gorée au Sénégal, etc. Je fais de l’Afrique du Sud mon point de rencontre avec la famille (Pamela)», dit Vasanda.

Il faut croire que Vasanda casse littéralement la baraque. La BAT fait une nouvelle fois appel à ses compétences et à ses performances. En 2004, elle est envoyée à Dhaka, au Bangladesh, pour restructurer le département informatique, essentiel pour l’Asie, et accompagner l’équipe locale dans un nouveau défi : celui d’être project manager pour la Vision 2030 de la BAT Bangladesh.

Express.mu (620 x 330) (47) Vasanda Kadarasen a porté son expertise sur les cinq continents.

«Moi qui pensais qu’au Bangladesh j’allais voir moins d’aéroports, voilà que la tournée asiatique commence de plein fouet, car il fallait maintenir les liens stratégiques avec la région : Hong Kong, la Thaïlande, le Vietnam et l’Australie. Mais l’effort a porté ses fruits, car la BAT Bangladesh s’est vu attribuer le BAT Golden Leaf Award en février 2007 pour un turnaround execution», dit-elle non sans fierté.

D’autre part, elle profite de son passage à Dhaka pour faire un saut à Katmandou et Pokhara, au Népal. Qui dit Népal dit trekking : elle entreprend donc une expédition de sept jours dans l’Annapurna Range, dans l’Himalaya, jusqu’à 5 000 m d’altitude. «C’était comme un pèlerinage spirituel dans un autre monde, avec des paysages à couper le souffle et un silence complet. Un retour aux sources où l’authenticité prime !», raconte Vasanda.

De la BAT à Cargill

Après ses 17 années à la BAT, après avoir chevauché la planète, Vasanda décide donc de tirer sa révérence fin décembre 2006 pour rentrer à Maurice et passer du temps avec sa famille. Ce répit est de courte durée. Elle est dans le viseur des chasseurs de têtes. C’est ainsi qu’elle est repérée par Cargill, une entreprise basée à Minneapolis et opérant dans les secteurs de l’alimentation et de l’agriculture.

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En 2007, elle accepte leur offre : elle sera responsable de l’Europe et basée à Bruxelles. Recrutée comme directrice informatique pour l’Europe, elle bascule dans un domaine purement business en devenant leur transformation lead.

«Comme la maison mère aux États-Unis voulait procéder à des changements structurels, j’ai proposé de faire de même en Europe dans les neuf pays concernés (la Belgique, les Pays-Bas, la France, l’Angleterre, les pays scandinaves, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et la Russie). Moins de voyages de longue portée, donc plus de temps pour réfléchir et présenter un plan d’action basé sur le Business Excellence Framework (version Baldrige) de Cargill», dit-elle.

Elle prend sur elle d’introduire la procédure d’Integrated Business Management avec l’aide des firmes Oliver Wight et Deloitte International. L’implémentation devient the talk of the company et est décrétée comme le leading process de Cargill par le CEO Desk : «En 2010, mon nom devient une référence pour le Business Excellence et l’International Business Machines Corporation (IBM). Du coup, je suis invitée à travers le monde de Cargill pour influencer les leaders sur cette approche, animer des ateliers de réflexion et je retiens leur confiance ainsi que leur soutien. Les États-Unis, le Mexique, le Brésil, l’Argentine, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, la Malaisie, l’Indonésie et Singapour s’ajoutent à ma liste de voyages et, rebelote, les aéroports, les valises et les hôtels.»

En 2016, elle entend une nouvelle fois l’appel du pays. Elle soumet sa démission de Cargill avec la promesse de revenir si la situation l’exige. Comme sa sœur est rentrée au pays, avec son mari et ses deux enfants, toute la famille entoure les parents de son affection.

La promesse qu’elle avait faite tombe à pic en avril 2018, lorsque Cargill fait de nouveau appel à son expérience et à son expertise pour l’un de ses grands projets de transformation en Asie, en l’occurrence la Chine, l’Indonésie et l’Inde, en partenariat avec le cabinet McKinsey  : «Me voilà de nouveau dans les bagages pour Singapour, où je vais élire domicile pendant la durée du projet. À la tête d’une équipe de dix personnes, on travaille d’arrache-pied pour servir ces trois pays. Quand les paroles et les actions s’accordent, l’exécution se fait en douceur et on termine avant l’échéance prévue pour 2020.»

En 2019, Cargill lui redemande de jouer les prolongations et de retourner à Bruxelles. Elle accepte l’offre. Le temps que les formalités soient accomplies, la Covid fait irruption sur la planète. Elle travaille donc depuis Maurice, selon les horaires des États-Unis, de l’Europe et de l’Asie.

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«Heureusement que je me suis inspirée très jeune de l’horaire infernal de mon père. Malgré les heures irrégulières, je trouve du temps pour suivre un cours en ligne de neuf mois à l’INSEAD afin de me mettre à l’heure de l’innovation, et aussi pour lancer un album photo de mon père intitulé 1969, les deux en 2021. Le lancement du livre me reconnecte avec Rama Poonoosamy et Finlay Salesse, ami et collègue de mon père respectivement. Les deux me permettront de me réintégrer, d’une certaine manière, à l’île Maurice», raconte-t-elle.

En 2022, ses valises sont une nouvelle fois bouclées pour Bruxelles ; mais sa mère tombe malade et elle prend la décision de rester au pays. De cette grande aventure professionnelle, elle retient que tous les diplômes ne valent rien sans expérience du terrain et surtout qu’il faut parfois sacrifier la vie de famille. Globetrotteuse, elle n’a jamais eu le temps de fonder une famille.

Et son mot de la fin : «Entre les deux sociétés, j’ai conquis les cinq continents, tantôt au niveau régional, tantôt au niveau global, en menant de grands projets de transformation d’ordre stratégique et opérationnel. Avec la persévérance et la détermination, j’ai su relever les défis et valoriser la confiance que ces deux compagnies ont placée en moi à travers leurs investissements financiers. Et surtout, ma famille ne m’a jamais lâchée.»

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