Publicité
Banque de Maurice
Une sérénité à retrouver après la démission de Gérard Sanspeur
Par
Partager cet article
Banque de Maurice
Une sérénité à retrouver après la démission de Gérard Sanspeur
Rama Sithanen et Gérard Sanspeur, qui étaient face à la presse séparément vendredi, croisent le fer. © Kiranchand Sookrah
Le 16ᵉ étage de la BoM Tower, qui abrite les bureaux des First et Second Deputy Governor de la Banque de Maurice (BoM), s’est transformé depuis mars en véritable champ de bataille institutionnel. La démission contrainte du Second Deputy Governor (SDG), Gérard Sanspeur, à la demande expresse du Premier ministre Navin Ramgoolam, a provisoirement mis fin à une crise ouverte qui mine la crédibilité de la Banque centrale. Mais ce départ suffira-t il à ramener la sérénité alors que les opérateurs économiques et les institutions financières internationales, à l’instar de Moody’s, observent la situation comme le lait sur le feu ?
En demandant au SDG de quitter son bureau du 16ᵉ étage, Navin Ramgoolam n’a fait qu’exécuter une décision annoncée dès son retour du Japon, où il assistait au sommet du Ticad. «Le conflit entre le gouverneur et son adjoint ne peut pas durer», avait-il déclaré à la presse, précisant qu’une décision tomberait avant la fin de la semaine. La sentence est tombée vendredi, mettant un terme à une cohabitation devenue intenable.
Toutefois, le chef du gouvernement a choisi de maintenir Rama Sithanen à son poste, contrairement aux prises de position du Premier ministre adjoint Paul Bérenger. Ce dernier avait, à deux reprises en août, dénoncé la crise au sommet de la BoM, visant implicitement le gouverneur qu’il tenait pour responsable. En tranchant ainsi, Navin Ramgoolam semble avoir voulu confirmer sa confiance en Rama Sithanen, qu’il disait avoir «son estime et son soutien» lors de la conférence post-Monetary Policy Committee du 13 août.
Privé d’accès à son bureau par la direction, Gérard Sanspeur a tenu sa première conférence de presse en tant que SDG démissionnaire à l’hôtel Labourdonnais. Il affirme que l’exercice lui a été «autorisé» par le Premier ministre afin de «laver son honneur». Pendant plus d’une heure, il a attaqué frontalement le gouverneur, l’accusant d’être à l’origine du climat délétère à la Banque et, surtout, d’avoir favorisé l’ingérence d’une personne extérieure dans les affaires courantes : recrutements, octroi de licences bancaires ou nominations sensibles.
Sous la pression des journalistes, Gérard Sanspeur a fini par révéler l’identité de cette personne : Tevin Sithanen, le fils du gouverneur. «Tout ce que je dis est documenté», a-t-il insisté, affirmant avoir subi du harcèlement après avoir refusé de collaborer.
Face à ces accusations, Rama Sithanen et son premier adjoint, Rajeev Hasnah, ont répliqué lors d’une conférence de presse subséquente. Le gouverneur a balayé les critiques : «Comment mon fils pourrait-il intervenir dans les transactions de la MIC alors qu’aucun prêt n’a été déboursé depuis mon arrivée ? Pensez-vous qu’avec 46 ans d’expérience je laisserais quelqu’un diriger la Banque à ma place ?»
Rajeev Hasnah, pour sa part, a cherché à rétablir la vérité sur plusieurs dossiers, notamment la vente d’un terrain à Sotravic. Selon lui, c’est l’ex-SDG lui-même qui avait initié la démarche et organisé une visite de site, avant de changer de position une fois qu’il s’est rendu compte que toutes les correspondances étaient consignées au board de la MIC.
MIC : La pomme de discorde
Le contentieux le plus sensible demeure la gestion de la Mauritius Investment Corporation (MIC), filiale de la BoM qui gère des milliards de roupies d’actifs. Gérard Sanspeur reproche au gouverneur d’avoir refusé un audit forensic sur ses transactions et de privilégier des arrangements opaques, notamment avec la société Menlo Park. «Heureusement, j’ai convaincu le board de stopper ce deal», dit-il, affirmant vouloir protéger les Rs 81 milliards placés sous gestion de la MIC. Qui avec la Silver Bank demeurent deux urgences à régler avec les risques de grosses pertes financières, selon Paul Bérenger qui était face à presse hier.
Le First Deputy Governor a tenu à clarifier : les négociations avec Menlo Park s’inscrivent dans une stratégie plus large de recouvrement de créances. «Nous avons déjà récupéré plus de Rs 4 milliards par anticipation. Et nos avocats nous assurent que les discussions ne compromettent en rien notre procès contre cette société», précise-t-il.
La bataille prend désormais une tournure personnelle. Gérard Sanspeur qualifie Rama Sithanen de «matérialiste, menteur et magouilleur», dirigeant une Banque qu’il considère comme sa «propriété privée». Il menace de rendre publique une bande sonore impliquant Menlo Park et une tierce personne, qui contraindrait, selon lui, le gouverneur à la démission «dans les heures qui suivent». Il annonce même son intention de remettre cet enregistrement aux Casernes centrales, en présence de son avocat, Mᵉ Antoine Domaingue.
Rama Sithanen, de son côté, durcit le ton. Il compile un dossier à charge contre son ancien adjoint : mauvaise conduite, harcèlement d’employés (une quinzaine de plaintes auraient déjà été consignées à la police) et pressions pour modifier des procédures d’appels d’offres. Le gouverneur dénonce également une note adressée au Premier ministre par Sanspeur durant les préparatifs budgétaires, dans laquelle il suggérait d’imprimer de la monnaie pour combler le déficit. «Nous avons fait campagne contre cette dérive de l’ancien régime. Il est inacceptable d’y recourir», fulmine-t-il, promettant de transmettre tout le dossier à la Financial Crimes Commission et à la police.
Au-delà de ce duel personnel, la véritable victime est l’institution elle-même. La Banque centrale, censée incarner stabilité et confiance, se retrouve éclaboussée par des règlements de comptes internes. L’image projetée à l’opinion publique, aux opérateurs économiques et aux agences de notation est désastreuse. Moody’s, qui surveille de près la soutenabilité des finances publiques et l’indépendance institutionnelle, pourrait revoir son appréciation si la crise perdure.
Les opérateurs économiques, eux, redoutent un affaiblissement de la gouvernance monétaire au moment où le pays doit faire face à des défis budgétaires et externes considérables. Une Banque centrale fragilisée par des querelles intestines n’est pas de nature à rassurer les marchés.
Pour l’heure, Rama Sithanen a remporté la première manche, soutenu par le Premier ministre et son premier adjoint Rajeev Hasnah. Mais Navin Ramgoolam, en stratège, pourrait chercher un équilibre politique dans les prochaines semaines. Dans son entourage, on laisse entendre qu’il pourrait demander au gouverneur de quitter la présidence de la Financial Services Commission, répondant ainsi aux vœux des partenaires de l’alliance qui souhaitent éviter la concentration des pouvoirs. Son successeur pourrait venir du rang du MMM, dans un geste d’apaisement et de partage des responsabilités. Une manière de couper la poire en deux.
La crise à la Banque de Maurice illustre à quel point les institutions du pays restent vulnérables aux querelles de personnes et aux ingérences politiques. La sérénité annoncée par la direction de la Banque après le départ de Gérard Sanspeur reste, pour l’instant, un vœu pieux. Tant que planeront les menaces d’enregistrements, les accusations croisées et les soupçons d’ingérence, il sera difficile de restaurer la confiance.
En toile de fond, c’est la crédibilité même de l’État qui est en jeu. Car une Banque centrale contestée, c’est un signal négatif envoyé aux investisseurs, aux partenaires internationaux et aux citoyens. La question reste donc entière : qui, demain, redonnera confiance à une institution censée incarner la stabilité financière et la rigueur monétaire du pays ?
Publicité
Publicité
Les plus récents