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Interview

Sanjay Matadeen : «Une réforme des aides sociales s’impose, avec un meilleur ciblage»

14 juin 2026, 19:00

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Sanjay Matadeen : «Une réforme des aides sociales s’impose, avec un meilleur ciblage»

Sanjay Matadeen, économiste

À quelques jours de la présentation du Budget 2026-2027, l’économiste Sanjay Matadeen dresse un état des lieux de l’économie. Entre ralentissement de la croissance, dette élevée, inflation persistante et nécessité de réformes structurelles, il estime que le pays doit repenser ses priorités afin de retrouver une trajectoire de croissance durable.

À quelques jours du Budget 2026- 2027, quel regard portez-vous sur l’état actuel de l’économie ?

La situation économique de Maurice est difficile, mais pas catastrophique. Avec la guerre au Moyen-Orient et la flambée des prix à l’échelle internationale, les perspectives de croissance de l’économie mauricienne ont été revues à la baisse, passant de 3,2 % à 2,8 %, ce qui est préoccupant. Le coût élevé de la vie et la hausse des prix, avec une inflation annuelle attendue au-dessus de 5 %, aggravent encore la situation. Le ratio dette/PIB reste élevé, autour de 90 %, et le déficit de la balance des paiements, d’environ 9,4 %, est largement supérieur au seuil international de référence de 3 %.

Cependant, tout n’est pas négatif : nous disposons d’une bonne couverture des importations de plus de 12 mois grâce aux réserves du pays, le secteur du tourisme a légèrement repris et celui des services financiers continue de bien performer, malgré le besoin de réformes urgentes. Il est essentiel que nous utilisions cette crise pour redéfinir les priorités du pays et retrouver une trajectoire de croissance le plus rapidement possible, avec la participation de tous les acteurs économiques.

Le gouvernement affirme qu’il n’y aura pas de mesures populistes dans ce Budget. Est-ce aujourd’hui une nécessité économique ou un choix politique risqué face aux attentes de la population ?

Nous ne sommes pas en année électorale et ne pouvons donc pas nous attendre à des mesures populistes. Les réformes audacieuses et les mesures difficiles sont généralement engagées dans les premières années de mandat, puis assouplies à l’approche des échéances électorales. La situation actuelle exige des réformes systémiques si nous voulons que Maurice reste pertinente sur l’échiquier régional et international, tout en prenant des mesures pour faire face à l’urgence du moment. Le coût élevé de la vie touche durement la population, surtout les personnes situées au bas de l’échelle sociale, et les attentes sont fortes quant à la capacité du gouvernement à alléger leurs difficultés. Celui-ci doit jongler entre rigueur économique, consolidation budgétaire et soulagement de la population.

Maurice affiche une croissance en ralentissement, avec des prévisions revues à la baisse. Est-ce un simple cycle économique défavorable ou le signe d’un problème structurel plus profond ?

Nous arrivons à la fin d’un cycle dans de nombreux secteurs à Maurice. Comme pour une vie humaine, les secteurs économiques connaissent eux aussi un cycle de vie : naissance, croissance, maturité et, enfin, déclin. À l’heure actuelle, certains secteurs sont en déclin, à l’image de l’industrie sucrière ou de la confection textile. Certes, certaines niches subsisteront, comme la production de sucres spéciaux ou le textile technique intégré, mais ces secteurs continueront à se contracter. Même le secteur touristique est à bout de souffle, avec une offre reposant essentiellement sur le triptyque sea, sand and sun.

De plus, la plupart des institutions créées dans les années 1980 et 1990 ont accompli leur mission ; elles ne sont plus pertinentes et doivent soit être complètement réinventées, soit être supprimées. Elles sont restées figées dans le temps. Par ailleurs, le pays est confronté à des problèmes systémiques croissants : pénurie de main-d’œuvre, vieillissement de la population, pénurie d’eau et crises énergétiques récurrentes. La crise actuelle ne fait qu’accentuer ces défis structurels.

La dette publique reste l’un des grands défis du pays. Selon vous, quelle marge de manœuvre dispose réellement le ministre des Finances pour ce Budget ?

Même si la dette publique est très élevée, je pense que l’accent devrait être mis davantage sur la croissance économique et la création de richesse que sur la dette elle-même. Il faut rappeler que près de 70 % de cette dette est libellée en roupies, ce qui la rend potentiellement gérable. La situation devient insoutenable lorsque la dette extérieure dépasse largement la dette intérieure. Cela dit, le principal défi reste de faire croître suffisamment l’économie afin de générer les ressources nécessaires au service de la dette.

Le principal problème réside dans l’important déficit de la balance des paiements : l’écart entre les dépenses et les revenus est trop important et ne peut continuer à se creuser. Si nous parvenons à réduire ce déficit en démontrant une meilleure maîtrise des dépenses et une hausse des revenus, cela enverra des signaux positifs aux investisseurs, aux bailleurs de fonds internationaux et aux organisations multilatérales comme le Fonds monétaire international.

De plus, présenter une vision claire des réformes économiques à venir et démontrer que les bases de nouveaux secteurs sont en train d’être posées permettra également d’attirer des financements de pays partenaires, qu’il s’agisse de l’Inde, du Japon, de l’Union européenne, du Royaume-Uni ou d’autres partenaires.

Les investissements dans le port et le développement d’un Island Container Terminal avec l’appui de l’Inde constituent un exemple de la manière dont nous pouvons tirer parti des partenariats internationaux et des PPP (partenariats public-privé).

Le gouvernement parle de consolidation fiscale. Concrètement, où l’État peut-il réduire ses dépenses sans pénaliser les ménages les plus vulnérables ?

Cela ne signifie pas nécessairement réduire les dépenses, mais plutôt réduire le gaspillage. Malheureusement, ce gaspillage est dénoncé chaque année, tant dans le rapport annuel de l’Audit que par le Public Accounts Committee (PAC). Il faut renforcer les mécanismes de contrôle des dépenses.

Numériser davantage les services publics permettrait d’éviter le gaspillage de temps et de ressources, tout en mettant en place des mesures visant à accroître les revenus de l’État. Par exemple, introduire des frais de service pour les services numérisés permettrait, tout en faisant gagner du temps et des ressources, de générer des revenus pour financer ces services en contrepartie.

De même, l’introduction d’un péage sur les principales artères du pays augmenterait les revenus de l’État tout en réduisant la congestion routière dans la capitale et les autres villes. Ce qu’il faut, ce sont des mesures audacieuses et créatives qui permettent à la fois d’accroître les recettes publiques et de résoudre certains des problèmes auxquels le pays fait face.

Faut-il envisager une réforme profonde des aides sociales afin de mieux cibler ceux qui en ont réellement besoin, plutôt que de maintenir des mesures universelles ?

Oui, une réforme s’impose et un meilleur ciblage est nécessaire. Il est impensable qu’une personne percevant le salaire minimum paie Rs 250 pour une bonbonne de gaz subventionnée, alors qu’une personne gagnant Rs 1 million par mois paie le même tarif pour cette même bonbonne. Il y a aussi un gaspillage considérable lorsque l’on examine le système actuel de transport gratuit pour les étudiants et les personnes âgées. De nombreux parents envoient leurs enfants à l’école dans des vans scolaires payants, alors que le gouvernement continue de verser un montant fixe aux propriétaires de bus. Est-ce là une utilisation judicieuse des fonds publics ?

Personnellement, je pense que les secteurs de la santé et de l’éducation doivent continuer à offrir des services universels gratuits, mais que la qualité de ces services doit être améliorée. Nous savons déjà que ceux qui en ont les moyens envoient leurs enfants dans des écoles et collèges privés et recourent aux cliniques pour leurs soins. Ces personnes n’ont pas nécessairement besoin de subventions de l’État, mais peut-être davantage d’incitations fiscales, car la classe moyenne est indûment pénalisée à Maurice.

Malgré les augmentations de revenus, beaucoup de Mauriciens disent ne pas ressentir d’amélioration dans leur quotidien. Pourquoi cette déconnexion entre les mesures annoncées et la réalité des ménages ?

Je ne suis pas certain que les revenus aient augmenté de manière aussi spectaculaire au cours des dix dernières années. L’inflation et la dépréciation de la roupie ont érodé le pouvoir d’achat de la population. La classe moyenne en a subi pleinement les effets, avec un système d’imposition progressive et la suppression de certaines exonérations. La hausse du coût de la vie n’arrange pas non plus les choses. C’est pourquoi de nombreux Mauriciens éprouvent des difficultés à gérer leur budget mensuel et ne parviennent même pas à épargner.

Avec une inflation qui demeure une préoccupation, quelle devrait être la priorité : soutenir davantage les consommateurs ou contrôler les dépenses pour éviter d’alimenter l’inflation ?

L’inflation actuelle est davantage importée et liée aux coûts qu’à d’autres facteurs. Les mesures appropriées consisteraient à aider la population à absorber son impact en accordant des allègements temporaires, jusqu’à ce que la situation mondiale se stabilise. Une baisse temporaire des droits d’accise et de la TVA sur les carburants aurait été utile, tout comme un soutien monétaire direct aux personnes les plus vulnérables.

Plusieurs économistes affirment que le vrai problème de Maurice n’est pas seulement financier mais un problème de productivité. Partagez-vous cette analyse ?

Pas nécessairement. La productivité représente l’efficience du capital et du travail dans l’accroissement de la production de biens et de services. Comme je l’ai mentionné précédemment, nous faisons actuellement face à des secteurs économiques qui ont atteint la fin de leur cycle, principalement en raison de la perte de compétitivité mondiale, du vieillissement de la population, de la pénurie de main-d’œuvre et des coûts d’exploitation élevés.

Il faut réinventer certains secteurs et en abandonner d’autres. Nous pouvons certes investir dans la technologie et les équipements, mais nous avons également besoin de main d’œuvre, qui fait actuellement défaut dans le pays. La réussite de Maurice repose sur une stratégie de croissance portée par les exportations. Mais pour exporter, il faut d’abord produire ; c’est là que réside le problème. Que pouvons-nous produire en grande quantité pour l’exportation, alors que les protections dont nous bénéficions traditionnellement sont aujourd’hui beaucoup moins favorables ?

Maurice parle depuis plusieurs années de nouveaux piliers économiques. Selon vous, quels secteurs peuvent réellement devenir les prochains moteurs de croissance ?

Notre salut réside dans une croissance tirée par les exportations (export-led growth). Nous avons besoin de devises étrangères, étant donné que nous sommes un pays fortement dépendant des importations.

Un secteur touristique repensé, axé sur l’écotourisme et la culture, pourrait apporter une nouvelle impulsion. Un secteur des services financiers réformé, fondé sur une forte valeur ajoutée – gestion de patrimoine, family offices, fintech et nouveaux produits d’assurance destinés aux marchés d’exportation – demeure également porteur. Attirer davantage d’étudiants internationaux afin de faire de Maurice un véritable hub éducatif régional représente aussi un potentiel considérable, générateur de devises et créateur d’emplois qualifiés.

À moyen terme, nous devons développer Maurice comme un hub logistique pour l’océan Indien et l’Afrique de l’Est. Le bunkering, un terminal à conteneurs, des dry docks et même un hub pétrolier régional sont tout à fait envisageables compte tenu du trafic maritime dans nos eaux. Notre port et notre aéroport doivent devenir nos principaux atouts, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. Cela nécessitera de la créativité ainsi que des investissements importants afin de positionner le pays comme un hub logistique régional. Parallèlement, notre première étape vers l’économie bleue consiste à exploiter notre capacité de pêche dans nos eaux territoriales, en y ajoutant une capacité de transformation du poisson au sein du port. Il s’agit d’un projet rapidement réalisable : un port de pêche et de transformation.

L’intelligence artificielle (IA) et la transformation numérique sont souvent présentées comme des solutions. Est-ce réaliste pour Maurice ou sommes-nous en retard dans cette transition ?

L’IA et la transformation numérique sont davantage des facilitateurs qui améliorent l’efficacité et favorisent le développement de nouveaux produits et services. Je ne les considère pas comme des secteurs en soi sur lesquels Maurice pourrait construire de nouveaux piliers économiques, nous arrivons trop tard et le coût d’entrée est trop élevé. Cela dit, en utilisant l’IA et la numérisation, nous pouvons considérablement améliorer l’efficience à Maurice.

Si vous étiez à la place du ministre des Finances, quelles seraient les trois décisions prioritaires que vous prendriez dans ce Budget ?

Je m’attaquerais d’abord au problème de la pénurie de main-d’œuvre en mettant en place de nouveaux dispositifs pour le recrutement de travailleurs étrangers, tout en engageant une réflexion sur l’avenir du pays en matière de politique migratoire ou d’alternatives, à l’image de ce qui se fait actuellement dans les pays du Golfe.

J’accélérerais la numérisation de la majorité des services gouvernementaux afin d’améliorer l’efficacité et la redevabilité, en y consacrant les investissements nécessaires.

Je mettrais en place des dispositifs incitatifs pour encourager l’investissement, local et étranger, dans le port de pêche et de transformation, le hub éducatif, les services financiers à haute valeur ajoutée et le positionnement de Maurice comme hub logistique pour l’océan Indien et l’Afrique de l’Est.

Est-ce que les Mauriciens doivent accepter une période de sacrifices aujourd’hui pour permettre un redressement économique demain ?

Je ne peux pas parler au nom de tous les Mauriciens, mais je suppose qu’une vision claire, assortie de mesures concrètes à court et à moyen termes, communiquée de manière transparente à la population et, le cas échéant, accompagnée d’une consultation sur certaines décisions difficiles, saura rallier la population. Les Mauriciens sont avant tout soucieux de leur bien-être et, si les bénéfices attendus leur sont clairement démontrés, nous pouvons espérer leur soutien. Le pays a déjà traversé de nombreux épisodes économiques de ce type et les Mauriciens ont toujours su faire preuve de solidarité, de travail acharné et de résilience pour bâtir leur avenir.

Finalement, ce Budget doit-il être un budget de continuité, de réparation ou de rupture avec le modèle économique actuel ?

Le Budget doit être un budget de relance économique, envoyant les signaux appropriés aux différentes parties prenantes afin de restaurer la confiance. Un budget national est bien plus qu’un simple exercice comptable : c’est un outil économique dont dispose le gouvernement pour atteindre ses objectifs macroéconomiques. Il existe également d’autres instruments économiques, notamment ceux relevant de la politique monétaire. J’ai l’impression qu’à Maurice, il existe une véritable fascination pour le Budget national. Certes, il s’agit d’un exercice très important, mais rien n’empêche le gouvernement de prendre des mesures économiques en dehors du cadre budgétaire.

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