Publicité
Rétablir le triangle des pouvoirs
Par
Partager cet article
Rétablir le triangle des pouvoirs
“Neither the judiciary nor the executive nor Parliament is supreme, but the Constitution is supreme, and all the three wings have to work as per the Constitution.”
Bhushan Ramakrishna GAVAI, chef juge indien.
L’état de droit n’est pas un slogan. C’est une mécanique exigeante : séparation des pouvoirs, contre-pouvoirs solides, procédures claires. Or nos fondations s’effritent. Depuis des mois, nous plaidons pour une Deuxième République — non par caprice institutionnel, mais pour rendre la justice réellement indépendante, contenir l’exécutif et moderniser la représentation. Sans règles stables et respectées, la politique dévore le droit.
Le chef juge de l’Inde, Bhushan Ramakrishna Gavai, l’a rappelé, en fin de semaine, à Port-Louis : la primauté du droit exige que «toutes les personnes et entités, État compris, répondent de lois publiques, égales et indépendamment jugées». Rappel salutaire après une série d’accrocs : Cour d’appel annoncée sans concertation, séisme Afrinic, nomination d’un juge à l’insu de la cheffe juge et maintenant le Senior Counsel and Senior Attorney Bill 2025. Dialogue rompu, confiance entamée : périlleux pour notre démocratie.
Montesquieu l’avait prévenu : tout pouvoir tend à abuser. La réponse n’est pas la vertu supposée des uns contre la mauvaise foi des autres ; c’est la règle, la transparence et des garde-fous réels :
• Clarifier les compétences : rendre obligatoire la consultation réciproque pour toute nomination judiciaire sensible.
• Sanctuariser les carrières : protéger juges et magistrats des pressions budgétaires et politiques, comme le rappelait Eddy Balancy.
• Moderniser la représentation : réforme électorale claire, financement transparent, égalité d’accès à l’antenne.
• Créer un conseil de concorde des pouvoirs : organe formel, traçable, pour prévenir les crises plutôt que les gérer dans l’ombre. Notre jurisprudence est limpide : Mahboob (1982) a stoppé un législatif trop intrusif ; Maloupe–Deelchand (2000–2005), validé par le Privy Council (Hurnam), a consacré la présomption d’innocence face aux emballements politiques.
Nous savons défendre nos principes quand nous le voulons.
***
Cinquante-sept ans après l’Indépendence Order de 1968, nous vivons toujours sous un texte hérité, figé, imposé. Il a permis de gouverner mais n’a jamais incarné la démocratie vécue. Derrière sa façade moderne, il demeure colonial, incapable de traduire la diversité et les ambitions d’un peuple arc-en-ciel.
Une Deuxième République ne doit pas être un slogan creux mais une refondation réelle. Il faut un préambule mauricien proclamant unité, justice accessible, protection de nos cultures, de nos langues et de notre environnement. Pourquoi Maurice ne serait-elle pas pionnière en inscrivant le développement durable au cœur de sa Loi suprême ?
Il faut aussi briser les reliques : le Best Loser System, qui enferme la citoyenneté dans des cases ethniques ; le cumul des fonctions de ministre et de député, qui confisque le contrôle parlementaire ; des contre-pouvoirs fragiles sous perfusion politique. La presse, les syndicats, le barreau doivent respirer sans peur. Une Haute Autorité anticorruption crédible s’impose.
Cette refonte n’est pas cosmétique. Elle vise à reconstruire un État qui protège et responsabilise, où l’exécutif cesse de dominer, où les institutions cessent d’être des proies. Comme le rappelait Montesquieu : «Que le pouvoir arrête le pouvoir.» Nous avons besoin de garde-fous clairs, pas de promesses ajournées.
Maurice est à la croisée des chemins. Ou nous restons piégés dans nos clivages et nos compromis usés, ou nous écrivons enfin un pacte républicain qui appartienne à tous. L’heure n’est plus à la nostalgie mais à l’audace — celle d’un peuple qui veut une démocratie adulte et inviolable.
Publicité
Publicité
Les plus récents