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Parlement
Questionner ne doit pas devenir suspect
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Questionner ne doit pas devenir suspect
L’exécutif a toujours pesé lourd, trop lourd, chez nous. Dans notre système parlementaire inspiré de Westminster, le Cabinet, les Junior Ministers et le Leader of the House, sans forcément le vouloir, écrasent traditionnellement le législatif. Rien de nouveau. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la crispation visible dès qu’une backbencher – Stéphanie Anquetil en l’occurrence – de la majorité s’est permise, mardi dernier, de faire ce que prévoit pourtant la Constitution : scruter, interroger, demander des comptes à un membre du gouvernement.
L’épisode de cette semaine au Parlement en est l’illustration parfaite. La députée travailliste Anquetil pose une question somme toute ordinaire sur les dysfonctionnements dans les abris pour enfants. Elle suit ce dossier depuis longtemps. Son rôle paraît clair : protéger les plus vulnérables, relancer le débat, pousser à l’action. Et pourtant, la réaction déclenchée ressemble moins à un exercice démocratique qu’à une mise en garde contre toute velléité d’indépendance.
Le Deputy Prime Minister Paul Bérenger saute sur la question, la qualifiant d’«allégations». La ministre concernée, visiblement irritée, répond sur un ton défensif. La Speaker elle-même – choisie par le MMM, mais cela ne change rien, nous dit-on – s’immisce dans l’échange, conseillant la députée comme «une maman». Au lieu de protéger le droit d’interpellation, elle donne l’impression que trois voix – deux ministres et une Speaker – se liguent contre une élue qui ne fait que son travail.
Le message envoyé me semble inquiétant : dans ce Parlement issu d’un 60-0, certains donnent l’impression de vouloir rappeler que le contrôle de l’action gouvernementale n’est pas le bienvenu lorsqu’il vient de la majorité elle-même. Or, c’est précisément là que réside le problème.
Dans un système Westminster, l’exécutif ne doit pas écraser le législatif. Le Parlement n’est pas un décor. Ce n’est pas un théâtre où les ministres déclament des réponses préparées et où les députés applaudissent en cadence. Le Parlement est un contre-pouvoir. Et la contestation interne est un pilier du gouvernement responsable.
La politologue britannique Meg Russell, de l’UCL Constitution Unit, l’explique sans détour : «When backbenchers fail to challenge their own government, parliament risks becoming little more than a rubber stamp.»
Un Parlement qui ne questionne plus son propre camp perd sa raison d’être.
Dans le même esprit, le professeur Philip Norton, référence mondiale du parlementarisme, rappelle que «without internal challenge, accountability collapses and power concentrates in ways that Westminster systems were designed to prevent.»
Autrement dit : empêcher les backbenchers de faire leur travail, c’est mettre en danger l’architecture même du système.
Or, à Maurice, l’équilibre institutionnel est déjà fragile. Une opposition réduite à trois députés – Joe Lesjongard, Adrien Duval et Franco Quirin – ne peut matériellement couvrir tous les projets de loi, toutes les questions, toutes les dérives. Deux Best losers ralliés au pouvoir viennent encore affaiblir cet équilibre. Dans ces conditions, suggérer qu’un backbencher ne devrait pas «interroger un ministre du même gouvernement» revient à saboter le rôle même du Parlement.
La Speaker, justement, se retrouve au cœur de cet enjeu. Sa fonction n’est pas politique. Elle n’est pas au service de son parti d’origine. Elle n’est pas au service du gouvernement. Elle est la garante de l’équilibre, elle protège l’opposition, encadre les débats, impose la rigueur. L’histoire récente l’a déjà prouvé : quand cette fonction bascule, c’est toute la démocratie parlementaire qui se dégrade.
Maya Hanoomanjee a inauguré l’ère du verrouillage ; Sooroojdev Phokeer l’a transformée en système. Expulsions arbitraires, insultes publiques, usage de la chaise du Speaker comme instrument de domination. Il a fallu la Cour suprême pour rappeler que la séparation des pouvoirs ne se raye pas d’un trait.
L’arrivée de Shirin Aumeeruddy-Cziffra avait éveillé l’espoir d’un retour à la rigueur. Elle en a les capacités. Mais l’épisode de cette semaine révèle une faille : un silence au moment où il fallait encadrer, suivi d’un rappel à l’ordre (adressé à Stéphanie Anquetil et au numéro trois du gouvernement, Shakeel Mohamed, qui voulait, sans doute pour rétablir la balance, encourager sa collègue travailliste) qui sonne davantage comme une admonestation qu’un arbitrage équitable.
Le Premier ministre, en tant que Leader of the House, contrôle déjà tout : l’agenda, les débats, les votes, les nominations, jusqu’à la durée des interventions. Si la Speaker se soumet, si les backbenchers sont muselés, l’Assemblée deviendra ce qu’elle n’est jamais censée devenir : une chambre d’enregistrement.
Le Parlement ne sera plus un lieu où l’on questionne. Il sera un lieu où l’on exécute.
C’est ici que tout se joue. La députée Anquetil – qu’on l’apprécie ou pas – a simplement exercé le droit le plus fondamental de tout parlementaire.
Un système Westminster ne fonctionne que si l’exécutif accepte d’être tenu en laisse courte.
Et cette laisse, ce sont les questions. Y compris, ou surtout, celles venant de sa propre majorité.
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