Publicité
Quand la drogue gangrène les États, le droit international doit-il capituler ?
Par
Partager cet article
Quand la drogue gangrène les États, le droit international doit-il capituler ?
Il faut regarder la réalité en face, sans détour ni angélisme : le Venezuela n’est pas seulement un régime autoritaire déchu, c’est un État profondément infiltré par le narcotrafic. Pendant des années, la drogue a irrigué les circuits du pouvoir, corrompu l’armée, acheté des fidélités politiques, neutralisé les institutions et transformé une partie de l’appareil d’État en économie criminelle. Les routes de la cocaïne, les complicités au sommet, les appareils sécuritaires pervertis : tout cela est documenté. Le narcotrafic n’a pas seulement prospéré malgré l’État vénézuélien ; il a prospéré en son sein.
Mais c’est précisément là que commence le piège.
Car si le trafic de drogue devient le sésame juridique permettant de renverser des régimes, d’enlever des chefs d’État et de suspendre la souveraineté, alors plus aucun pays n’est à l’abri. Aucun. La drogue est transnationale par nature. Elle infiltre, corrompt, contamine – d’abord les États fragiles, mais parfois aussi les États que l’on croit solides. En faire un permis d’ingérence militaire unilatérale, c’est ouvrir une boîte de Pandore que plus personne ne pourra refermer.
En validant sans réserve l’opération américaine contre Caracas, Donald Trump a imposé une logique simple : quand un État est jugé criminel, il cesse d’être souverain. Et en se ralliant à cette lecture sans un mot sur le droit international, Emmanuel Macron a entériné un glissement lourd de conséquences. Le paradoxe est saisissant : le même président qui, à la tribune de l’Organisation des nations unies, alertait contre la «loi du plus fort», se retrouve à en avaliser l’application la plus crue.
Il ne s’agit pas ici de blanchir Maduro. Le narcotrafic a prospéré au Venezuela parce que le régime l’a toléré, instrumentalisé, parfois organisé. Comme ailleurs, la drogue a servi de carburant politique : financer la survie du pouvoir, acheter la loyauté des forces de sécurité, museler l’opposition. Quand la drogue entre par la grande porte, l’État sort par la fenêtre. Les institutions deviennent des coquilles vides, la justice une parodie, la souveraineté une façade.
Mais justement : le droit international a été conçu pour les situations imparfaites, pas pour les États vertueux. Il n’existe pas pour protéger des régimes exemplaires – ils n’en ont pas besoin – mais pour encadrer la manière dont la communauté internationale réagit face aux États défaillants, criminels ou corrompus. Le balayer au nom de l’efficacité, c’est accepter que la force remplace la règle.
Cette contradiction est d’autant plus frappante qu’elle est soulignée par une voix que nul ne peut balayer d’un revers de main. Maria Corina Machado, tout juste auréolée du Prix Nobel de la paix, a rappelé que «la liberté ne peut pas naître d’un monde sans règles» et que «la fin d’une dictature ne justifie pas l’enterrement du droit international». Une mise en garde lourde de sens, au moment même où certains, à Washington, D C, et ailleurs, murmuraient que Donald Trump mériterait lui aussi le Nobel de la paix. Le paradoxe est cruel : celle que l’Europe érige en figure morale de la transition démocratique vénézuélienne rappelle que la paix ne se décrète pas par la force brute, tandis que ceux qui invoquent la morale ferment les yeux sur les méthodes.
Les juristes, eux, sont plus tranchants. Si le narcotrafic justifie une intervention militaire unilatérale, alors la notion même de légitime défense devient extensible à l’infini. Aujourd’hui le Venezuela. Demain qui ? Un État de transit. Un État soupçonné. Un État accusé. La frontière entre lutte contre le crime et guerre de convenance disparaît.
L’Europe est mal à l’aise. Elle sait que Maduro n’avait plus de légitimité démocratique. Elle sait aussi qu’en acceptant la méthode Trump, elle accepte un monde où le droit devient optionnel. L’ONU exprime sa «préoccupation», rappelle la Charte, puis s’efface. Le droit, s’il n’est plus défendu, devient décoratif.
Posons alors la question qui dérange : si demain Trump décidait que Macron est un problème ? Un désaccord stratégique majeur, une crise diplomatique, une accusation – fondée ou non – de compromission ou de tolérance envers des flux criminels… Sur quel principe la France s’appuierait-elle si la règle qu’elle a laissée piétiner se retournait contre elle ?
La question est encore plus vertigineuse pour les petits États. Maurice, par exemple. Que pèserait notre souveraineté si un différend éclatait demain sur l’importante base militaire de Diego Garcia, sur la sécurité régionale, sur des routes maritimes stratégiques, ou sur de simples soupçons ? Quand la norme devient la force, les petits pays ne négocient plus : ils subissent.
Oui, le narcotrafic a corrompu le Venezuela. Oui, il détruit des États, pervertit la démocratie, finance la violence. Mais ce n’est pas en détruisant le droit international que l’on comb at la criminalité transnationale. C’est en le renforçant : coopération judiciaire, enquêtes internationales, mandats, sanctions ciblées, tribunaux. Lent ? Insuffisant ? Peut-être. Mais autrement plus sûr que la loi du plus fort.
Trump ne cache plus sa vision : un monde où quelques puissances décident, où l’intérêt national justifie tout. Dans ce monde-là, la drogue devient un alibi commode, un argument universel.
Alors, qui peut encore arrêter Trump ? Probablement personne, à court terme. La vraie question demeure : qui aura encore le courage de défendre le droit international quand il protège des États imparfaits, corrompus, dérangeants ? Car c’est précisément dans ces cas-là qu’il est le plus nécessaire. Et quand il disparaît, ce ne sont pas les narcotrafiquants qui tombent les premiers. Ce sont les règles. Puis les faibles. Puis, un jour, ceux qui croyaient être à l’abri.
Publicité
Publicité
Les plus récents