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Éducation
Quand la douleur devient langage : L’école face à l’automutilation
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Quand la douleur devient langage : L’école face à l’automutilation
L’automutilation est le cri silencieux de ces jeunes en manque d’attention.
C’est un incident qui a pris tout le monde de court ces derniers jours. Dans un collège du Nord, une adolescente ne s’est pas seulement automutilée; elle a également entraîné plusieurs de ses amis à en faire autant. Une dérive qui choque, mais qui met surtout en lumière une réalité préoccupante : entre bullying, violences et crises émotionnelles, la jeunesse mauricienne semble de plus en plus vulnérable. Comment réagir, prévenir et encadrer ces comportements qui se répandent en silence ?
Pour la psychologue Zakkiyah Wareshallee, il est important de comprendre que l’automutilation – qu’il s’agisse de se taillader, se brûler ou se frapper – ne doit pas être réduite à un simple «appel à l’attention». «C’est le plus souvent une stratégie maladaptative de régulation émotionnelle», explique-t-elle. La douleur physique devient alors une échappatoire : elle remplace temporairement une détresse émotionnelle insupportable, permet de «sentir» quelque chose quand on se sent engourdi·e, ou sert de punition pour des sentiments de honte et de culpabilité.
Le cas de cette adolescente du Nord illustre un autre phénomène troublant : l’effet d’entraînement. Lorsqu’un élève incite ses camarades à l’imiter, plusieurs mécanismes entrent en jeu. «Il existe un phénomène de contagion sociale», précise la psychologue. Voir un pair adopter ce comportement le rend soudain moins tabou, plus acceptable. La recherche d’appartenance et de solidarité de groupe pousse certains jeunes à reproduire le geste, même s’il est dangereux. Dans d’autres cas, inciter autrui à s’automutiler devient une manière d’exprimer une souffrance indicible, ou encore un moyen d’exercer une influence et un pouvoir sur ses camarades.
? Le rôle amplificateur des réseaux sociaux
Difficile d’ignorer l’impact des plateformes numériques dans ce type de situation. Défis, récits ou images diffusés en ligne rendent ces comportements «imitables» à grande échelle. «Face à ces situations, les adultes doivent apprendre à reconnaître les signaux d’alerte», insiste Zakkiyah Wareshallee. Parmi eux : blessures répétées dissimulées sous des vêtements longs, isolement social, chute brutale des résultats scolaires, absentéisme, mais aussi publications ou conversations évoquant la douleur, la honte ou le désespoir.
La banalisation de ces gestes dans les discussions entre élèves tout comme les sautes d’humeur extrêmes ou l’impulsivité inhabituelle doivent également éveiller l’attention des adultes.
Lorsqu’un cas est identifié, la priorité absolue est la sécurité de l’élève. En cas de risque grave et imminent, il faut immédiatement contacter les services d’urgence. Mais l’approche doit rester humaine et respectueuse. «Il est essentiel de ne pas moraliser, ni menacer», recommande la psychologue. Elle conseille plutôt une discussion privée, dans un climat calme et bienveillant : «Je m’inquiète pour toi, j’ai remarqué certaines choses, peux-tu m’en parler ?» Ce type de formulation ouvre la porte au dialogue. À l’inverse, une attitude accusatrice ou intrusive risque d’aggraver la souffrance.
Pour les équipes éducatives, il est recommandé d’adopter un protocole clair : savoir qui prévenir, comment protéger l’élève, et comment documenter la situation. Une formation régulière des enseignants à la détection des signes et à la communication bienveillante est essentielle. Les écoles doivent aussi travailler en lien étroit avec les familles et les services de santé mentale.
? Les familles en première ligne
Le rôle des parents est déterminant. «Punir ou minimiser n’aide en rien», avertit Zakkiyah Wareshallee. La meilleure réaction consiste à écouter, valider la souffrance et chercher ensemble des solutions. Une évaluation professionnelle est souvent indispensable pour déterminer la gravité de la situation et mettre en place une prise en charge adaptée.
Les parents peuvent aussi agir sur l’environnement domestique : sécuriser la maison en limitant l’accès à des objets dangereux, tout en offrant des alternatives positives comme le sport, l’art, l’écriture ou des techniques de respiration. Ces activités deviennent de précieux outils de régulation émotionnelle.
La prévention en milieu scolaire passe par une communication mesurée. Il est essentiel d’éviter les discours sensationnalistes qui, para- doxalement, peuvent renforcer l’attrait pour l’automutilation. Les élèves doivent être sensibilisés aux dangers de l’imitation et encouragés à soutenir leurs camarades en détresse en les orientant vers des professionnels plutôt qu’en relayant des contenus choquants.
Des campagnes axées sur la santé mentale, la résilience et l’entraide peuvent aussi contribuer à instaurer un climat scolaire plus sécurisant. L’idée est de déplacer le centre d’attention : moins de focus sur les gestes, plus sur les solutions et les ressources disponibles.
? «L’encadrement, clé de la solution»
Pour Arvind Bhojun, président de l’Union of Private Secondary Education Employees, le problème dépasse largement le cadre scolaire. «L’enfant est le principal stakeholder. Or, il reste influencé par son environnement social, par ses parents, son groupe de pairs, les médias et parfois la pauvreté», souligne-t-il.
Selon lui, l’encadrement doit être pensé sur le long terme. «Il faut un suivi constant, de la maternelle au secondaire. L’enseignant, avec ses 35 minutes par classe, ne peut pas tout gérer. Même les chefs d’établissement ne peuvent connaître tous les problèmes de chaque élève.» D’où la nécessité, selon lui, d’impliquer davantage les travailleurs sociaux et les ONG, qui peuvent jouer un rôle clé dans l’accompagnement des enfants.
Il alerte aussi sur les dérives liées aux réseaux sociaux et aux jeux en ligne qui, parfois, incitent les jeunes à adopter des comportements dangereux. Pour lui, des actions régulières sont nécessaires : «On pourrait organiser, chaque semestre, des séances de formation et de dialogue avec les parents. L’encadrement ne peut pas être ponctuel : il doit être continu.»
Le drame survenu dans un collège du Nord n’est pas un fait isolé. Il est révélateur d’un malaise plus profond qui touche une partie grandissante de la jeunesse mauricienne. Automutilation, violence scolaire, harcèlement : autant de signaux d’alarme qui rappellent que la santé mentale doit être placée au cœur des priorités éducatives et sociales.
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