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Société
Port-Louis : Capitale de la détresse des sans-abris
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Port-Louis : Capitale de la détresse des sans-abris
■ À Port-Louis, les trottoirs deviennent un refuge de fortune pour ceux que la société a laissés au bord du chemin. (Photo: © Kiranchand Sookrah)
Ils errent sans but dans les ruelles, hantent les trottoirs et les marchés de la capitale, leurs regards vides cherchant avant tout un repas pour tenir la journée. Pour beaucoup, dormir à même le sol n’est plus une épreuve mais une habitude forgée par des années d’errance. La situation des personnes sans domicile fixe (SDF) à Maurice a pris une ampleur alarmante et Port-Louis en est devenu l’épicentre.
Mercredi dernier, le ministre de l’Intégration sociale, Ashok Subron, accompagné de son délégué Kugan Parapen, a rencontré plusieurs ONG engagées auprès des SDF. Le constat officiel est glaçant : en l’espace d’un an, le nombre de sans-abri recensés a plus que doublé. En septembre 2024, la police en comptabilisait 62. En août 2025, ils seraient 151, dont 125 rien qu’à Port-Louis. Une hausse «inquiétante», selon les termes du ministre.
■ Chaque repas offert par des bénévoles représente une lueur d’espoir dans le quotidien des sans-abris. (Photo de Umair Milatre)
Mais sur le terrain, la réalité semble encore plus dramatique. Caritas, APPEL, Groupe Tonnelle (Mam San Baz) et La Passerelle contestent ces chiffres, estimant qu’ils sont largement sous-évalués. «La faim ne prend pas de congé», rappelle Umair Milatre, travailleur social qui distribue chaque jour entre 150 et 200 repas dans la capitale. «Une centaine d’entre eux viennent régulièrement. Rien qu’à Trou-Fanfaron, on retrouve chaque soir plus de 100 sans-abris en attente de méthadone au petit matin.» Pour lui, le chiffre réel dépasserait 400 SDF à Port-Louis et environ 700 dans tout le pays.
Des vies brisées derrière chaque chiffre
Les causes de cette flambée sont multiples : inaccessibilité au logement, désintégration familiale, chômage… Mais, la toxicomanie et l’essor des drogues de synthèse aggravent considérablement la situation. «Ce qui m’inquiète le plus, c’est de voir des adolescents, parfois à peine 15 ans, errer dans la rue», confie Umair Milatre. Pire, des enfants de cinq ou six ans, entraînés par des parents dépendants, vivent dans des conditions indignes. Certaines mères se prostituent pour nourrir leurs petits.
Les ONG évoquent aussi le sort des jeunes majeurs, sortis de shelters ou d’institutions réformatrices, livrés à eux-mêmes sans toit, sans carte d’identité ni preuve d’adresse. Privés d’emploi et d’aides sociales, leur horizon se réduit à l’errance.
Ces chiffres abstraits prennent chair à travers des histoires individuelles. Giovanni, par exemple, dort depuis un an à la Rue Decaen. «Ce n’est pas de gaieté de cœur. J’ai eu des problèmes familiaux et je me suis retrouvé dehors. Grâce aux autres, j’ai appris qu’un jeune homme, Umair, distribuait des repas chaque jour. Sans lui, je ne sais pas comment je tiendrais.»
Tony, lui, porte le poids d’un passé douloureux. «J’ai été un enfant abandonné. Ma famille m’a lâché quand je suis tombé dans la drogue. Depuis, je vis dans la rue. J’ai plus de 40 ans aujourd’hui. Je suis homme à tout faire mais je n’ai pas de travail tous les jours. Umair est mon seul soutien.»
Michaël confie vivre dans la rue depuis cinq ans. «Chaque jour, je suis rassuré d’avoir au moins un repas. Merci Umair.» Derrière lui, des femmes attendent aussi, parfois accompagnées de leurs enfants en bas âge. Ces repas sont souvent leur unique espoir.
Les autorités sous pression
Le cœur de Port-Louis bat désormais au rythme de ces errances. Devant les marchés, près de la gare Victoria, autour des rues Decaen et de l’ancienne station de Trou-Fanfaron, les sansabris s’agglutinent, visibles mais invisibles. La capitale, centre économique du pays, est aussi devenue la capitale de la détresse.
Cette misère croissante questionne la société tout entière. «Le sans-abri n’est pas un étranger, c’est notre frère, notre voisin, notre compatriote», rappellent les ONG. Une phrase qui résonne comme une mise en garde : l’indifférence collective alimente la spirale de l’exclusion.
Face à l’ampleur du phénomène, le ministre Ashok Subron s’engage à agir vite. Parmi les mesures envisagées : inclure les SDF dans le Social Register of Mauritius (SRM) afin de leur donner accès aux dispositifs d’aide et développer le Transitional Housing communautaire, une formule de logement temporaire pour leur offrir un toit en attendant une solution stable.
Mais sur le terrain, les ONG doutent. «Construire des structures ne suffit pas. Il faut un accompagnement humain constant», souligne un membre. L’urgence, rappellent-elles, est d’abord de tendre la main, de restaurer la dignité.
Derrière chaque visage marqué par la rue, il y a une vie brisée. Derrière chaque main tendue pour un repas, il y a une demande de reconnaissance. Le phénomène des sans-abris ne peut être réduit à des chiffres ni à des promesses politiques. Il appelle une mobilisation nationale, un sursaut de solidarité.
«La société doit comprendre que ce problème ne disparaîtra pas en le regardant de loin», insiste Umair Milatre. Ce jeune homme, héritier d’une tradition familiale de solidarité, illustre la force d’un engagement citoyen qui ne faiblit pas. Son action, aussi précieuse soit-elle, ne peut cependant pallier les manques structurels de l’État.
Alors que le gouvernement promet des mesures et que les ONG alertent sur l’ampleur réelle de la crise, Port-Louis continue de voir grandir ses rangs de déshérités. La capitale, miroir des fractures sociales du pays, appelle plus que jamais à une réaction collective.
Au-delà des trottoirs encombrés de misère, c’est la capacité d’une société à protéger les siens qui se joue. Les sans-abris de Port-Louis rappellent à chacun qu’une communauté ne se mesure pas à ses réussites économiques mais à la manière dont elle traite ses plus vulnérables.
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