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Interview…

Patricia Adèle-Félicité : «On ne peut réduire un service humain à une simple ligne budgétaire»

22 juillet 2026, 22:00

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Patricia Adèle-Félicité : «On ne peut réduire un service humain à une simple ligne budgétaire»

Patricia Adèle-Félicité, secrétaire générale de Caritas île Maurice.

La dotation accordée par la National Social Inclusion Foundation (NSIF) à Caritas île Maurice a suscité des interrogations. Patricia Adèle-Félicité, secrétaire générale de l’organisation, replace ce financement dans son contexte et explique ce qu’il permet concrètement d’assurer sur une année complète. Elle revient également sur l’évolution de la précarité, la professionnalisation des équipes et les nouveaux projets de Caritas.

La dotation que vous recevez de la NSIF a fait jaser dans les chaumières. Où va ce financement ?

Il faut d’abord replacer ce financement dans son contexte. Depuis plus de 60 ans, Caritas accompagne les personnes les plus vulnérables afin qu’elles retrouvent progressivement leur autonomie et leur dignité. Aujourd’hui, nous déployons une dizaine de programmes dans 52 localités à Maurice et Rodrigues. À travers l’ensemble de nos actions, nous accompagnons chaque année 5 333 familles, soit 21 332 bénéficiaires, grâce à l’engagement de 203 collaborateurs et de quelque 800 bénévoles. Le soutien annuel accordé par la NSIF, qui s’élève à quelque Rs 46 millions, ne concerne que deux de ces dix programmes. Sur une période de 12 mois, cette enveloppe contribue au fonctionnement de 21 structures : nos 17 centres d’éveil, nos deux crèches et nos deux abris de nuit. Elle permet à plus de 430 enfants issus de familles en situation de vulnérabilité de bénéficier d’un accompagnement éducatif, d’une alimentation adaptée et d’un environnement favorable à leur développement. Le travail réalisé s’étend également à leurs parents et à leurs familles, qui bénéficient d’un accompagnement social et d’un soutien dans leur rôle éducatif.

Parallèlement, nos deux abris de nuit accueillent et accompagnent environ 75 adultes sans domicile. Derrière ces chiffres, il y a surtout des enfants qui prennent un meilleur départ dans la vie, des familles qui retrouvent confiance et des adultes qui retrouvent un toit, un accompagnement et, souvent, une nouvelle chance. Il serait donc réducteur de rapporter cette enveloppe au seul nombre d’enfants et d’adultes accueillis. Elle finance, pendant une année complète, les équipes de terrain, les repas, les activités éducatives, l’accompagnement des familles, l’hébergement, l’entretien et le fonctionnement quotidien de ces services.

Comme pour l’ensemble des financements confiés à Caritas, cette enveloppe fait l’objet d’un suivi rigoureux, de rapports financiers et opérationnels réguliers ainsi que des contrôles prévus par nos partenaires. Ce soutien est essentiel pour assurer la continuité de ces deux programmes. Il ne couvre toutefois pas l’ensemble de la mission de Caritas, puisque nos huit autres programmes reposent sur l’engagement de nombreux partenaires, entreprises, fondations, paroisses, donateurs et bénévoles. C’est cette complémentarité qui nous permet de poursuivre l’ensemble de notre mission.

Donc, ce financement représente principalement la masse salariale ?

Je pense qu’il serait réducteur de parler uniquement de masse salariale. Lorsqu’on accompagne de jeunes enfants, des familles en difficulté ou des personnes sans domicile, on ne peut pas simplement comparer un montant à une ligne de salaires. Il faut regarder le service qui est offert et tous les efforts humains nécessaires pour l’assurer correctement. Pour bien faire ce travail, il faut des professionnels formés et présents chaque jour sur le terrain : des puéricultrices, des cuisinières, des visiteuses, des travailleurs sociaux et des équipes capables d’écouter, d’encadrer, de nourrir, de rassurer et d’accompagner les bénéficiaires avec dignité. Caritas investit d’ailleurs continuellement dans leur développement professionnel afin qu’ils puissent répondre aux réalités sociales qui évoluent constamment.

Nos centres d’éveil fonctionnent huit heures par jour afin de répondre aux besoins des enfants et de leurs familles, notamment des parents qui travaillent. Cela représente une journée complète d’accueil, plusieurs repas, des activités éducatives, un suivi du développement de l’enfant et un accompagnement des parents.

Nos abris de nuit fonctionnent, eux, pendant plus de 12 heures, principalement en soirée et durant la nuit. Nous y accueillons des adultes en situation de grande vulnérabilité, auxquels nous offrons un dîner, un petit déjeuner, un lieu sûr pour dormir, mais aussi une présence et un accompagnement tout au long de la nuit. Les équipes doivent être capables de gérer des situations humaines parfois complexes, de veiller à la sécurité de chacun et d’apporter une écoute lorsque cela est nécessaire. Il ne s’agit donc pas simplement de salaires. Il s’agit de compétences, d’heures de présence, de vigilance, de formation continue et de tout le travail humain nécessaire pour offrir un service de qualité. Derrière cette ligne budgétaire, il y a surtout des femmes et des hommes qui prennent soin de personnes vulnérables. Sans eux, il n’y aurait tout simplement pas de service.

Comment financez-vous vos huit autres programmes ?

Pour les autres programmes de développement communautaire qui sont surtout déployés dans nos 52 antennes à travers l’île et aussi nos programmes nationaux comme le Centre of Learning, le Relais d’espérance et notre centre de formation qui dispense des cours, nous sommes obligés d’aller vers d’autres bailleurs de fonds, que ce soit des fondations, des donateurs, ou d’écrire des projets. Nous écrivons toujours des projets pour chercher des financements pour nos cours d’alphabétisation, de Life Skills Management ou de formation à la pâtisserie. Toutes ces formations ont un coût et il nous faut écrire des projets ou demander aux personnes de contribuer pour pouvoir donner le service complet. Mais notre programme le plus important est notre projet de développement communautaire dans les quartiers et pour cela, nos équipes font des levées de fonds elles-mêmes par des ventes de vêtements, de gâteaux et répondent à des appels à projet lancés par des fondations privées à travers Caritas île Maurice bien sûr.

Nous avons aussi pu compter sur quelques donateurs pour des dons en nature et des petits dons précis. Mais définitivement, le financement de la NSIF n’est pas suffisant pour maintenir les projets de développement qu’on voudrait pouvoir offrir aux familles que nous accompagnons.

Même si Caritas île Maurice est une émanation du diocèse de Port-Louis, les familles que vous accompagnez ne sont pas toutes de foi catholique ?

Exactement. Dans nos abris de nuit, plus de 75 % de nos résidents sont des non-catholiques et dans les quartiers où nous sommes présents, toutes les personnes en situation de précarité sont les bienvenues. Il n’y a pas de distinction qui est faite, que ce soit en termes ethniques ou religieux. Une personne en situation de précarité, de pauvreté, reste un bénéficiaire, une famille que Caritas va accompagner. Je dois aussi dire que même dans les entreprises où nous allons faire des formations à leur demande, que dans les cours de formation que nous dispensons, nous touchons les personnes de toutes ethnies et de toutes religions.

Depuis le Covid-19 et par rapport au coût de la vie, notez-vous une aggravation de la précarité chez les familles mauriciennes ?

Tout de suite après le Covid-19, définitivement, on l’a remarqué car bon nombre de personnes avaient perdu leur emploi, beaucoup étaient en mauvaise santé, etc. Il y a un gros travail qui a été fait pour la reconversion des personnes en termes de formations, de renforcement des capacités pour qu’elles puissent rebondir.

Puis, après la pandémie, il y a eu le coup de massue de la cherté de la vie. Aujourd’hui, toutes nos équipes nous disent que de nombreuses familles qu’elles avaient accompagnées et qui ont pu se mettre debout reviennent vers elles car elles n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois alors qu’elles avaient pris du temps pour se relever et trouver du travail ou pour démarrer une activité génératrice de revenus. Aujourd’hui par exemple, on nous dit que les demandes pour les produits de base comme le riz, l’huile, la farine sont en hausse. Nous avons aussi noté que les familles ne mangent plus à leur faim.

Nous avions demandé au ministère de l’Intégration sociale d’introduire une deuxième liste de personnes sur le Social Register of Mauritius car il n’y avait pas que celles qui touchaient moins de Rs 14 000 qui étaient concernées. Même celles qui gagnaient un peu plus n’arrivaient pas à manger à leur faim et avaient besoin d’être soutenues. Nous avons fait une étude en 2024 avec la NSIF concernant les familles qui demandaient de l’aide et le point qui revenait souvent chez elles, c’est qu’elles ne mangeaient pas le matin, qu’à midi, elles grignotaient ou ne mangeaient pas du tout et ne se sustentaient qu’avec un dîner en soirée. C’est pour cela que dans nos services, par exemple dans nos centres d’éveil, la partie alimentaire est très importante pour combattre la malnutrition chez les enfants et pour leur donner un bon départ au niveau de leur croissance et de leur santé. Nous leur offrons un petit déjeuner, un déjeuner et un goûter.

Quand ce projet a commencé, c’était pour combattre la malnutrition, éveiller à la motricité, au développement des enfants, pour les préparer à aller en maternelle. De nombreux parents n’envoyaient pas leurs enfants à la crèche ni à la maternelle du fait qu’ils n’avaient pas les moyens pour le faire. Et quand ces enfants entraient à la maternelle ou directement au primaire, ils avaient beaucoup de difficultés, de retards. Ces centres d’éveil, ont été une réponse pour essayer de combattre la pauvreté en amont en donnant un bon départ aux enfants. Un partenaire a fait un rapport d’impact sur un des centres d’éveil qu’il accompagne. Il a noté que l’objectif primaire des centres d’éveil qui était l’autonomie des enfants et outiller les parents dans leur rôle de parentalité, a été atteint. Et on le voit aussi dans les autres centres d’éveil. Cela fait 20 ans que ça dure. C’est pour cela que c’est un projet qui est en demande. Certains ne comprennent pas la question de financement on-going de la NSIF, mais ils doivent se rendre compte que ce service s’inscrit dans la durée car chaque année, nous avons de nouveaux groupes d’enfants. En 20 ans, nous avons touché une moyenne de 300 enfants chaque année.

L’impact de la guerre États-Unis-Israël contre l’Iran sur le coût de la vie a-t-il accentué le problème de précarité chez vos bénéficiaires ?

On n’a pas vraiment vu d’effets directs de cette guerre sur nos bénéficiaires. Mais la hausse du coût de la vie, le manque de travail, la précarité, la santé, tous ces éléments, font qu’effectivement de plus en plus de jeunes familles sont à la recherche d’aide. Dans les abris de nuit, nous avons de plus en plus de jeunes sans domicile fixe (SDF). Le profil même des bénéficiaires a beaucoup évolué.

Bien sûr, il y a aussi la question des personnes âgées qui se retrouvent maintenant responsables de leurs petits-enfants, qui se sentent obligés d’aider leurs proches à joindre les deux bouts. Une sexagénaire me confiait l’autre jour qu’elle était obligée de travailler pour aider sa fille à payer la crèche et la maternelle. Avec le salaire que cette dernière a, si elle devait le faire, elle aurait été incapable de progresser dans la vie. De nombreux seniors comptent sur leur pension pour apporter un soutien à leurs enfants et petits-enfants.

Sentez-vous un appauvrissement de la classe moyenne ?

Définitivement. Aujourd’hui, on ne parle plus de personnes en extrême pauvreté. On parle de personnes en situation de précarité parce que la précarité peut toucher n’importe qui, après une maladie, suite à une blessure, à un évènement comme une mise au chômage. La précarité affecte beaucoup la classe moyenne.

Vos formations sont destinées à qui ?

Notre approche, c’est vraiment un développement intégral et intégré. Les centres d’éveil, c’est une occasion pour accompagner non seulement des enfants mais aussi leurs familles. Nous recrutons des personnes de la communauté pour accompagner ces familles et nous avons la responsabilité de former les personnes que nous recrutons, que ce soit celle qui va venir préparer à manger, s’occuper de l’entretien, les puéricultrices ou les visiteuses. À Caritas, nous prenons en charge leur formation professionnelle et aussi leur développement personnel car les personnes que nous employons doivent démontrer cette capacité d’accompagner et surtout, avoir confiance en elles pour pouvoir guider les autres. En même temps, elles deviennent des modèles pour les familles qu’elles accompagnent dans les quartiers. C’est un point primordial pour Caritas.

Le 30 juin, nous avons remis des attestations à 84 des 126 membres de notre personnel qui ont suivi ces parcours de formation. Par exemple, 32 cuisinières ont suivi le cours Cuisine canteen à l’École hôtelière. Nous travaillons aussi avec des institutions professionnelles pour valoriser la formation de ces personnes. Dans notre ligne budgétaire, nous mettons beaucoup l’accent sur le renforcement des capacités à travers des formations professionnelles et personnelles. Pour les puéricultrices, il y a la formation professionnelle sur la pédagogie de Montessori, et comment gérer un enfant indiscipliné, qui connaît la violence à la maison et comment apporter une discipline positive. Cette formation de discipline positive est assurée depuis 2024 par Sara de St Pern.

L’autre formation que nous donnons au personnel et aux parents, c’est le Life Skills Management, c’est-à-dire leur faire redécouvrir leur potentiel, avoir confiance en eux, leur donner des outils pour se fixer des objectifs dans la vie, comment se donner les moyens pour les atteindre, comment apprendre à gérer les conflits, comment travailler avec les autres et apprendre à gérer leurs revenus. C’est un service que notre centre de formation donne aux parents et même aux résidents de l’abri de nuit pour qu’ils puissent se prendre en charge. Ces formations sont aussi pour tous nos employés, y compris pour nos bénévoles.

Quels sont vos projets pour cette nouvelle année financière ?

Nous avons un projet sur la sécurité alimentaire. Nous essayons, cette année, de former les personnes pour qu’elles se tournent vers la culture des fruits locaux et vers leur transformation. Par exemple, nous travaillons avec le Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI) et l’université de Maurice pour voir quelles sont les nouvelles recettes, les nouveaux procédés que nous pouvons appliquer. Nous travaillons aussi avec nos chefs dans nos centres de formation pour montrer aux familles comment transformer le pain rassis, comment conserver les tomates quand elles sont en grande quantité, comment transformer les mangues, les fruits, etc., pour que les familles puissent manger à leur faim, trouver des alternatives au lieu de toujours acheter au supermarché, mais aussi éventuellement développer des activités génératrices de revenus. Et en même temps, c’est les encourager à manger mieux, à manger local et pour des raisons de santé aussi. Pour cela, nous recherchons aussi des bailleurs de fonds car il faut tout le temps trouver des produits. Et que ce soit à le FAREI ou à l’université de Maurice, les cours sont payants. Il faut trouver les ressources pour pouvoir former des team leaders qui iront à leur tour aller former des personnes dans leurs communautés.

Combien de personnes ce cours sur la sécurité alimentaire peut-il accueillir ?

On voudrait offrir ce cours axé sur la sécurité alimentaire, la transformation de produits et l’évitement du gaspillage à deux groupes de 15 personnes mensuellement. On a fait un calendrier. Avec le FAREI, nous avons commencé avec un groupe de 20 personnes. On le propose aussi aux autres organisations non gouvernementales (ONG) et partenaires.

Sont-ils intéressés ?

Le challenge pour les ONG est toujours financier. Si elles n’ont pas le budget, c’est impossible pour elles de se former. Ce cours est offert dans notre centre Canne en Fleur à Pointeaux-Piments et on voudrait aussi étendre son rayonnement car plusieurs paroisses ont des cuisines où ils donnent des cours culinaires comme Rivière-Noire et Curepipe.

Quels sont les autres projets de Caritas qui sont en chantier ?

Nous avons ce gros projet de développement communautaire à Poudre-d’Or où l’on voudrait, en un seul lieu, mettre en place un centre de formation, un jardin thérapeutique, un centre d’éveil. Il y aura aussi toute la partie logements qui comprend dix appartements de trois types, c’est-à-dire des studios pour les jeunes SDF qui ont besoin de se remettre debout et de reprendre une vie normale. Même s’ils travaillent, ils n’arrivent pas à trouver un logement. Et cela explique qu’ils rechutent. Ils ont connu des traversées difficiles et ont besoin d’un accompagnement. Il y aura aussi des chambres pour les couples et trois chambres pour les familles qui ont été séparées. À l’abri de nuit par exemple, il y a deux papas et les mamans sont chez leurs parents avec les enfants. Ces chambres sont là pour les aider à se remettre ensemble et à redémarrer leur vie de famille.

Dans le projet de Poudre-d’Or, il y aura aussi un amphithéâtre et un terrain de sport pour les jeunes de la région. Les plans sont là, tous les permis aussi. On va bientôt lancer une campagne de recherche des fonds pour pouvoir démarrer. Ce projet sera en deux phases. Les premiers coups de pioche ont déjà été donnés et on espère terminer la phase I à la fin de l’année. Et puis attaquer la phase II qui est la Maison de relais.

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