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Portrait

Marie Louise Émilienne Rochecouste : Une politicienne avant-gardiste et multitâche

28 février 2026, 15:30

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Marie Louise Émilienne Rochecouste : Une politicienne avant-gardiste et multitâche

■ La députée Émilienne Rochecouste en compagnie de ses collègues parlementaires devant l’Assemblée nationale.

Il y 47 ans, jour pour jour, s’éteignait à 86 ans, Marie Louise Émilienne Rochecouste, enseignante et première femme à entrer en politique à une époque où c’était impensable, et à qui les collèges et les enseignants du privé doivent leurs pensions. Cette femme avant-gardiste a milité pour les plus pauvres, tout en tenant son foyer composé de son époux Raphaël et de leurs sept enfants. Lindsay Pointu, auteur de deux ouvrages précédents, lui consacre un livre publié par Pamplemousses Editions. L’express retrace son parcours avec l’auteur et ses deux petites-filles, Sylviane Moollan et Danielle Bazire.

Lindsay Pointu a été mis sur la piste d’Émilienne Rochecouste par Sylviane Moollan. «À l’écouter parler de sa grand-mère, je me suis dit qu’il s’agissait d’une femme au charisme extraordinaire et lorsqu’elle m’a montré les photos de celle-ci, j’ai trouvé qu’Émilienne Rochecouste avait un regard ardent et un beau sourire.» Il ne lui en a pas fallu davantage pour qu’il se rende à la Bibliothèque nationale et fasse des recherches sur Émilienne Rochecouste. «Ce qui m’a le plus frappé et impressionné chez elle, c’est qu’elle n’a jamais été à l’école», raconte-t-il. C’est vrai mais ne brûlons pas les étapes.

Émilienne Rochecouste, née Orian, a vu le jour à Beau-Vallon. Son père était comptable sur la sucrerie de ce village et sa mère, femme au foyer, qui cousait à merveille et cultivait des rosiers. Émilienne Rochecouste a été scolarisée à la maison par son cousin, le Dr Edgar Millien, journaliste, propriétaire du journal «L’Oeuvre» et membre du Parti travailliste pendant un certain temps.

Brillante élève, Émilienne Rochecouste a réussi son examen matriculaire comme on le disait à l’époque pour signifier les examens de fin d’études et elle a également pris part à tous les examens de l’Alliance française où elle s’est aussi distinguée. «Elle avait une culture extraordinaire et s’exprimait dans un excellent français.» Elle a d’ailleurs collaboré au journal de son cousin et à «l’Essor».

Elle a pris de l’emploi comme institutrice dans une école primaire et a gravi les échelons jusqu’à devenir maîtresse d’école. En juillet 1916, à 24 ans, elle a épousé Raphaël Rochecouste, qui était clerc à la cour de Mapou. L’histoire veut que ce dernier ait eu un coup de cœur pour elle en la voyant régulièrement passer en calèche. Toujours est-il qu’il l’admirait et la respectait énormément. Juste après les noces, le couple Rochecouste a quitté Beau-Vallon pour s’installer à la rue Wellington à Quatre-Bornes. Émilienne et Raphaël Rochecouste ont eu sept enfants : Claude, Raymond, le père de Sylviane Moollan, Hervé, engagé dans la Royal Air Force et malheureusement tombé au combat durant la Seconde Guerre mondiale, Yvette, Georges, Viviane et Huguette, mère de Danielle Bazire. Huguette Bazire a été la seule enfant d’Émilienne Rochecouste à ne pas émigrer et a fait carrière comme sténographe à l’Assemblée nationale et s’est retirée en tant que chef des sténographes.

Double vote pour les maris

À l’époque d’Émilienne Rochecouste, c’est-à-dire jusqu’à la fin des années 1940, les femmes n’avaient pas le droit de vote. Leur mari avait droit à deux votes, le sien et le leur mais il n’était pas dit qu’une fois dans l’isoloir, il n’en ferait pas qu’à sa tête.

D’après le cens électoral en vigueur dans ces années-là, la femme qui voulait se porter candidate devait répondre à plusieurs exigences: elle devait avoir un certain niveau d’éducation, être propriétaire d’un bien ou percevoir des revenus de Rs 40 000, ce qui représentait énormément d’argent. Autant dire qu’aucune femme ne s’y risquait. La seule contrainte pour l’électeur était l’obligation de savoir écrire son nom dans la langue de son choix.

p9v3EVz3WQrpstf4pDYqu4NUfZSxqjNWV1Jd4pYd.jpg ■ De gauche à droite, Danielle Bazire, Lindsay Pointu et Sylviane Moollan. ?Sumeet Mudhoo

La Constitution promulguée en 1947 a modifié ce paysage électoral rigide et arbitraire. Le cens électoral a été abrogé et les femmes ont été autorisées à voter en leur nom propre, ce qui a entraîné une forme de suffrage universel. Cette nouvelle Constitution a introduit un Parlement de 19 élus, 12 membres nommés et trois membres ex-officio.

Le Dr Millien a alors proposé à sa cousine de poser sa candidature comme indépendante, tout en obtenant pour elle le parrainage du Ptr, bien que ce parti fut à l’époque réticent envers le suffrage des femmes. Émilienne Rochecouste a accepté et a démissionné de son emploi, ne percevant aucune compensation ni pension. Et elle a fait campagne dans la circonscription de Plaine-Wilhems et Rivière-Noire. À cette époque, les meetings politiques avaient lieu dans les salles de cinéma de 200 places. Là où elle passait, Émilienne Rochecouste impressionnait son auditoire par son éloquence.

Aux élections de 1948, le nombre de votants est passé de 11 000 à 70 000 et parmi ceux-là, il y avait 15 000 femmes qui votaient pour la première fois. Émilienne Rochecouste a tellement séduit l’électorat qu’elle a figuré parmi les 19 élus, recueillant 9 329 voix et arrivant en deuxième position derrière Jules Koenig. Ce qui est un exploit. Elle est alors devenue la première femme à faire son entrée à l’Assemblée nationale. Deux autres femmes, à savoir Denise de Chazal et Noëllie La Chicorée ont fait partie des 12 parlementaires nommés. L’oligarchie blanche n’appréciait pas tous ces changements car elle pressentait que le pouvoir allait lui échapper des mains dans un futur proche.

Défenseuse des plus pauvres

Émilienne Rochecouste a fait de nombreuses fois entendre sa voix au Parlement, militant pour que les écoles privées non subventionnées par l’État reçoivent cette subvention et pour que les enseignants du privé obtiennent une pension, ce qui était à l’époque le privilège des seuls enseignants de collèges d’État. Elle a su se montrer persuasive et a obtenu gain de cause dans les deux cas.

Au Parlement, Émilienne Rochecouste a aussi défendu les personnes défavorisées. Elle a siégé sur le conseil d’administration de plusieurs corps parapublics dont celui du Borstal, établissement qui réhabilitait les jeunes délinquants. Sylviane Moollan se souvient que lorsque sa grand-mère organisait des journées sportives pour les jeunes du Borstal, elle demandait à ses petits-enfants d’y participer. Danielle Bazire précise aussi que sa grand-mère n’hésitait jamais à donner du travail aux jeunes sortant du Borstal car elle estimait qu’il fallait leur donner une seconde chance dans la vie.

Émilienne Rochecouste a été très active lors de ses cinq ans de mandat. Mais le climat politique avait changé, surtout au Ptr. Lorsqu’elle s’est représentée comme candidate indépendante aux élections législatives de 1953, elle n’a pas obtenu le parrainage du Ptr, son cousin, le Dr Millien et Renganaden Seeneevassen ayant pris leurs distances de ce parti. De plus, le Ptr était à l’époque gêné d’accorder son parrainage à une bourgeoise des Plaines-Wilhems. Et sur les 30 candidats qui se sont présentés à ces élections, Émilienne Rochecouste n’a pas été élue, se classant 20ᵉ.

Transmission des valeurs

Durant ses cinq années de politique active, Émilienne Rochecouste n’a jamais failli à ses tâches d’épouse et de mère. Ses fils ont émigré en Australie et deux de ses filles en Europe. Lorsque ses filles étaient encore gamines, elle les emmenait avec elle en promenade à l’Île Plate lorsqu’un bateau allait ravitailler le gardien du phare. Danielle Bazire se souvient que sa maman lui racontait qu’une fois sur l’île, Émilienne Rochecouste lui disait de faire ce qu’elle voulait. «Maman disait qu’elle n’avait jamais ressenti un tel sentiment de liberté. Une fois que grand-mère faisait confiance à un enfant à qui elle avait inculqué des valeurs, elle savait qu’il marcherait droit.»

Émilienne Rochecouste n’a plus jamais voulu retrouver l’arène politique mais elle a continué à siéger sur les conseils d’administration des corps parapublics. En 1958, la Grande Bretagne l’a récompensée en lui remettant l’insigne Order of the British Empire.

Quand Huguette Bazire, qui était enceinte de Danielle, et son mari Philippe, ont dû aller passer quelques années en Grande Bretagne car ce dernier devait y poursuivre ses études supérieures, Émilienne Rochecouste, qui était devenue veuve, a accepté de leur emboîter le pas. Elle a d’ailleurs accompagné les trois enfants d’Huguette et de Philippe Bazire depuis leur naissance jusqu’à ce qu’elle meure. Comme elle vivait chez les Bazire, elle secondait sa fille et son mari quand ils aidaient Danielle et ses sœurs à faire leurs devoirs, écoutait leurs confidences, les conseillait, leur racontait des histoires de sa jeunesse, des souvenirs qu’elle a écrits et publiés dans l’express.

À aucun moment toutefois, elle ne leur a mentionné qu’elle avait été la première députée à Maurice. Ils n’ont connu d’elle que ses qualités de grand-mère. «Grand-mère était notre roc, une force douce. Elle nous a transmis des valeurs, notamment celle de l’honnêteté et de la droiture, valeurs qu’elle avait données à ses enfants. Elle a été toujours là pour nous mais était aussi d’une grande discrétion. Elle ne se mêlait jamais des affaires de nos parents. Elle respectait la vie de chacun», souligne Danielle Bazire.

Si avant sa mort, Émilienne Rochecouste a écrit plusieurs textes publiés dans l’express, elle n’a jamais écrit sur le monde politique. D’ailleurs, c’est le jour de ses obsèques, en voyant défiler bon nombre de politiciens venus lui rendre un dernier hommage, que ses petites-filles ont réalisé qu’elles ignoraient tout du passé politique de leur grand-mère. «Pour nous, elle était simplement notre grand-mère. Je crois que faire de la politique pour elle c’était comme faire du social. Elle oeuvrait pour le pays. À ses yeux, ce n’est pas parce qu’une personne avait une profession ou un statut qu’elle devait s’auto-glorifier.» Émilienne Rochecouste, qui est morte des suites d’une congestion, a été inhumée au cimetière de St Jean.

C’est dans les années 70, que le gouvernement de sir Seewoosagur Ramgoolam a donné son nom à une école primaire à Quatre-Bornes. À juste titre…

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