Publicité

Agriculture et pêche

Manger local, un défi global

26 mars 2026, 13:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Manger local, un défi global

■ La situation actuelle démontre la nécessité d’une planification efficace et d’un suivi rigoureux des réformes pour garantir une production durable.

Selon le rapport de Statistics Mauritius pour l’année 2025, le secteur agricole et de la pêche, pilier de l’économie et de l’alimentation locale, connaît des évolutions contrastées. Tour d’horizon des bonnes et des moins bonnes nouvelles.

Les crises mondiales récentes et actuelles montrent la fragilité de notre système alimentaire et combien il est risqué de dépendre fortement des importations. Renforcer la production locale n’est plus une option, c’est une nécessité. Il ne s’agit pas seulement de produire pour consommer, mais de construire une résilience collective, de soutenir l’économie et d’assurer un approvisionnement stable pour tous.

Selon le rapport de Statistics Mauritius pour l’année 2025, les cultures vivrières ont enregistré des progrès. La superficie récoltée en champs ouverts a augmenté de 4,4 %, sur 9991hectares, ce qui a entraîné une hausse de la production de 9,9%, soit 175122tonnes. Les cultures sous serre ont, elles, connu une croissance spectaculaire. La superficie couverte est passée de 100 à 123 hectares, soit une augmentation de 22,9%, et une production de 14 250 tonnes, en hausse de 36,7 %. Preuve que les investissements dans les infrastructures et la protection des cultures commencent à porter leurs fruits. Dans l’ensemble, la superficie totale récoltée en cultures vivrières a progressé de 4,6%, tandis que la production globale a augmenté de 11,6%, atteignant 189372tonnes, signe encourageant pour l’autosuffisance alimentaire.

? Moins de sucre et de thé

Le secteur sucrier présente une situation plus nuancée. La production de canne à sucre a progressé de 5,7%, passant de 2 195 802 tonnes en 2024 à 2 321 704 tonnes en 2025, malgré une légère réduction de la superficie récoltée, de 34 759 à 33 805 hectares. Le rendement moyen a bondi de 63,17à68,68tonnes par hectare. En revanche, la production de sucre a diminué de 2,3%, atteignant 220305tonnes, en raison d’un recul du taux d’extraction. Cela montre que le rendement agricole seul ne suffit pas. L’efficacité technique et industrielle joue un rôle déterminant dans la production finale.

Le thé, autre culture importante, connaît également des difficultés, dues aux conditions climatiques irrégulières et à des problèmes de main-d’œuvre. La superficie des plantations a légèrement reculé, passant de 635 à 623 hectares, entraînant une baisse de la production de feuilles de thé vert de 11,6 %, pour atteindre 5317 tonnes. La production de thé manufacturé a chuté de 12,9%, atteignant 1 033 tonnes.

? 98,9 % de viande bovine importée

Les résultats du secteur de l’élevage restent mitigés. La production de viande bovine a progressé de 3,9 %, à 2199 tonnes, mais les importations représentent 98,9% de la production totale. La viande bovine produite localement a chuté de manière alarmante, passant de 100 à seulement 24 tonnes. En revanche, la production de viande de chèvre et de mouton a augmenté de 8,2%, atteignant 53tonnes, tandis que celle de porc progresse de 9,8%, pour atteindre 695 tonnes. La production de volaille a également augmenté de 5,8%, passant de 53900à 57 000 tonnes. Malgré les efforts locaux, il apparaît urgent de renforcer l’élevage domestique pour améliorer l’autosuffisance.

Du côté de la pêche, la situation reste fragile. La production globale a légèrement reculé de 1,3 %, à 37 928 tonnes, principalement à cause d’une diminution des captures de thon, qui sont passées de 36 944 à 36 055 tonnes. Cependant, cette baisse a été partiellement compensée par une augmentation significative des captures côtières fraîches, qui ont progressé de 24,8%, passant de 1 501 à 1 873 tonnes. Ces chiffres indiquent que la pêche côtière peut contribuer à renforcer l’approvisionnement local en produits frais, à condition qu’elle bénéficie d’une gestion durable et d’une planification efficace.

? Planification médiocre

Malgré ces performances, l’Audit 2024-2025 révèle des problèmes structurels menaçant la sécurité alimentaire. La dépendance aux semences importées reste préoccupante : 98 % des besoins ont été couverts par des achats à l’étranger sur les trois dernières années financières. Parallèlement, la gestion des semences produites localement laisse à désirer. Sur 10081 kilos produits en six ans, 9936kg sont restés stockés faute d’un système de gestion efficace. Une partie de ces semences, parfois produites avant 2011, a perdu sa qualité au fil du temps, entraînant la destruction de 1359kilos pour une perte estimée à Rs 1,1 million. L’usage d’un système inadapté basé sur le principe du Last In, First Out a retardé l’emploi des semences plus anciennes et réduit l’efficacité globale de la production.

La pêche subit aussi les lacunes de la planification stratégique. L’absence d’un plan global pour accroître la production locale de poisson et la non-évaluation des ressources inexploitées de la zone économique exclusive montrent un manque de vision à long terme. Sur le plan de la gouvernance, les progrès restent limités: sur 18 recommandations formulées lors de l’audit précédent, seules quatre ont été pleinement appliquées, dix partiellement, et quatre n’ont pas été mises en œuvre. Ces constats montrent la nécessité d’une coordination renforcée, d’une planification efficace et d’un suivi rigoureux des réformes pour garantir une production durable.

? Planteurs aux abois

Face à ces défis, les planteurs expriment leurs difficultés et leurs ambitions. Ils évoquent le manque de main-d’œuvre, notamment de jeunes pour assurer la relève, et les obstacles liés au changement climatique, avec des pluies irrégulières, des sécheresses et des ravageurs affectant les récoltes. Malgré tout, les agriculteurs souhaitent augmenter la production, diversifier les cultures et contribuer à l’approvisionnement alimentaire, mais l’absence de soutien financier, logistique ou institutionnel limite leurs initiatives et rend difficile la modernisation des serres, l’achat de semences locales ou l’optimisation de l’irrigation.

Krit Beeharry, de l’Association des Planteurs de l’Île, explique que la hausse observée dans certaines productions s’explique par les conditions météorologiques et la mise à disposition de plus de terrains. Selon lui, certains produits ont connu une bonne récolte et ont contribué à l’augmentation des chiffres globaux, mais la situation générale reste fragile. Le manque de main-d’œuvre demeurant un problème majeur, il demande d’accélérer le projet pour l’implémentation des travailleurs étrangers dans le secteur.

Subiraj Gopal, cultivateur de légumes sous serre, souligne aussi l’écueil de la main-d’œuvre. «Sans bras disponibles, développer la production reste un vrai défi.» Il évoque une autre préoccupation majeure : le changement climatique. «Les pluies sont de plus en plus irrégulières. Il y a parfois de longues sécheresses ou des périodes de fortes pluies qui endommagent tout. Même avec le meilleur entretien, nos récoltes restent fragiles.»

Pour Krit Beeharry, l’objectif reste la sécurité alimentaire. Il reconnaît qu’il est impossible d’atteindre une autosuffisance totale, mais que nous pouvons produire plus et réduire les importations. Il préconise une campagne de sensibilisation afin de changer les habitudes de consommation, encourageant la population à se tourner vers des produits locaux comme la pomme de terre, le manioc, le fruit à pain, ainsi que le canard, en complément du poulet, du bœuf et des œufs. Selon lui, consommer local permettrait non seulement de réduire la dépendance aux importations, mais aussi de limiter l’usage de devises étrangères et d’avoir plus de moyens pour soutenir la production locale, d’autant que le coût des intrants reste élevé, et des augmentations sont attendues, en conséquence du conflit au Moyen-Orient. Il recommande également de promouvoir la production à domicile dans la mesure du possible.

Comme l’agriculture, la pêche fait face à des défis croissants et menaçants. Rudy Paul, président de l’Association des pêcheurs du Sud, rappelle que la quantité de poissons reste globalement moindre. «Il est normal que la pêche au thon diminue. Il y a trop de bateaux de pêche pour le thon, notamment les bateaux étrangers. Ailleurs, les poissons sont également moins nombreux au fil des années. Ce problème ne date pas d’aujourd’hui.» Il ajoute que «le carburant, l’entretien des bateaux et le coût des opérations sont élevés, et l’on revient souvent avec moins de produits de mer, parfois avec seulement 10 à 15 livres. La situation est difficile. Certains bateaux atteignent leur quota pour la pêche en banc, d’autres non.» Dominique Pierre, pêcheur depuis plus de vingt ans, n’est pas plus optimiste : «Aujourd’hui, pêcher devient vraiment compliqué. Même en passant des heures en mer, les prises sont beaucoup moins abondantes. Et peu de jeunes veulent se lancer. Sans nouvelle génération, la pêche traditionnelle risque de disparaître peu à peu.»

? Attentes

Après l’Assise de l’Agriculture 2026, les producteurs locaux, planteurs, éleveurs et pêcheurs attendent désormais des mesures concrètes. Au ministère de l’Agro-industrie, on nous fait part que plusieurs mesures sont prises pour soutenir la production locale. À février dernier, la Barkly Experiment Station disposait d’un stock stratégique de deux tonnes de semences de plus de 20variétés de légumes, suffisantes pour planter sur environ 2300arpents. Elles sont vendues aux planteurs à un prix fortement subventionné, afin de favoriser l’accès aux intrants essentiels.

La plantation de patates douces a été lancée à la Barkly Experiment Station et au Bambous Seed Production Centre, et sera étendue à d’autres stations pour couvrir une superficie totale d’environ 10 arpents d’ici mai 2026. Le matériel végétal nécessaire est également fourni aux planteurs. De plus, la plantation et la propagation d’arbres fruitiers sont encouragées: 1750plants d’avocat, 5000 plants de bananiers et 250 plants de jacquier sont déjà en vente, tandis que 600 plants de manguier et 3 000 plants de litchi seront disponibles d’ici mai 2026. La propagation de fruit à pain et de jacquier est en cours à l’Albion Experiment Station. En complément, des terres agricoles de l’État sont louées aux planteurs à un tarif nominal pour la production agricole, incluant cultures et élevage. En février 2026, 3 436 parcelles représentant 7 154 arpents étaient ainsi mises en production. Une superficie supplémentaire de 470 arpents sera intégrée à la production après travaux de préparation des terres et entretien des routes d’accès.

Publicité