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Journée internationale
Lutte contre la corruption : Pas de grandes améliorations
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Journée internationale
Lutte contre la corruption : Pas de grandes améliorations
? Jean Claude de l’Estrac : «Le pays est sur une pente maléfique»
À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre la corruption, célébrée ce mardi 9 décembre sous le thème «Uniting with Youth Against Corruption: Shaping Tomorrow’s Integrity», l’express passe au crible indicateurs et perceptions pour mesurer l’emprise de la corruption à Maurice.
Premier constat : un paradoxe déjà identifié par le Global Corruption Barometer Africa 2019. Cette dixième édition révélait qu’à l’échelle du continent, la plupart des Africains estimaient que la corruption avait augmenté, mais qu’une majorité demeurait convaincue que les citoyens pouvaient agir pour y remédier. Pour Maurice, le rapport dressait un tableau contrasté. La corruption «du quotidien» y apparaissait très faible : la quasi-totalité des répondants affirmaient n’avoir jamais payé de pot-de-vin pour accéder à l’école, à l’hôpital, aux documents d’identité ou aux services d’eau et d’électricité, et 93 % déclaraient n’avoir jamais versé d’argent à la police.
Mais ce faible niveau de corruption transactionnelle cohabitait avec une perception bien plus sombre : environ six Mauriciens sur dix estimaient que la corruption avait augmenté ces dernières années et que le gouvernement ne la combattait pas efficacement. La confiance envers certaines institutions, en particulier la police, demeurait fragile. S’y ajoutait une forte réticence à dénoncer les abus : une majorité écrasante jugeait dangereux de signaler un cas de corruption, frein majeur aux plaintes et aux enquêtes. Résultat : Maurice apparaissait comme un pays où les pots-de-vin étaient rares, mais où le sentiment d’impunité, la méfiance envers les autorités et la peur des représailles restaient profondément ancrés.
Dans la foulée, le Corruption Perceptions Index 2024 de Transparency International confirme ce contraste à l’échelle régionale et situe Maurice dans une zone de stagnation : l’Afrique subsaharienne enregistre une nouvelle fois la plus faible moyenne mondiale, avec un score de 33/100 et 90 % des pays sous la barre des 50, tandis que quelques États se distinguent par des progrès marqués, à l’image des Seychelles, championnes africaines avec 72/100 et une hausse de 20 points depuis 2012 grâce à des poursuites de dossiers sensibles et un renforcement de la transparence financière. Dans ce paysage, Maurice affiche un score de 51/100, inchangé par rapport à 2023, et se classe 56e sur 180 pays, un rang figé qui ne traduit ni recul spectaculaire ni véritable bond en avant dans la lutte contre la corruption.
Autre indicateur clé, l’Ibrahim Index of African Governance 2024 de la Mo Ibrahim Foundation dresse également un constat préoccupant pour Maurice. Dans la sous-catégorie Anti-corruption, certains pays comme l’Angola affichent une progression notable de +17,9 points sur dix ans, tandis que des États auparavant mieux classés voient leurs scores reculer, notamment le Botswana (-15,8), l’Afrique du Sud (-11,2) et Maurice (-5,0). Si l’île se maintient en troisième position africaine pour la période 2023 dans ce domaine, derrière les Seychelles et le Rwanda, l’indice signale toutefois une tendance qualifiée d’«increasing deterioration» sur la période 2014- 2023, indiquant qu’au-delà du classement, la dynamique mauricienne en matière de lutte contre la corruption a été orientée vers la dégradation.
Soupçons élevés
Parallèlement à ces indices internationaux, le sondage Afrobarometer Round 10, réalisé en avril-mai 2024 auprès de 1 200 Mauriciens par StraConsult, apporte un éclairage plus fin sur la perception de la corruption dans le pays. Les résultats montrent que les soupçons restent élevés à l’égard de plusieurs institutions publiques et privées : une majorité de citoyens estiment qu’une partie significative des responsables publics et des élus est impliquée dans des pratiques corruptibles, même si l’ampleur perçue varie d’un secteur à l’autre.
La police apparaît comme l’un des organes les plus touchés dans l’opinion publique, 73,3 % des Mauriciens pensant que certains policiers sont impliqués dans la corruption et près de 18 % estimant que la plupart le sont. Les juges et les magistrats bénéficient d’un niveau de confiance un peu plus élevé, mais la suspicion demeure : 56,8 % des personnes interrogées considèrent qu’une partie d’entre eux est impliquée dans des actes de corruption, tandis que 8,1 % jugent que la plupart le sont. Les autorités locales, municipalités et conseils de district, ne sont pas non plus épargnées, 63,2 % des citoyens estimant que certains de leurs membres sont liés à la corruption et 14,3 % que la plupart le sont. Dans le secteur des affaires, la méfiance est particulièrement marquée : 58,6 % des répondants pensent que certains dirigeants d’entreprise sont corrompus et 20,7 % que la plupart le sont, faisant de ce groupe l’un des plus exposés dans la perception populaire.
Les organisations de la société civile inspirent un peu plus de confiance, mais restent affectées par les doutes : 56,3 % des personnes interrogées estiment que certaines organisations non gouvernementales sont impliquées dans la corruption et 5 % que la plupart le sont. Du côté des leaders religieux, la perception est plus nuancée, 34,9 % des Mauriciens déclarant qu’aucun n’est impliqué, mais 47,1 % estimant que certains pourraient l’être. Enfin, un élément clé complète ce diagnostic : une majorité de citoyens considère que le niveau de corruption a augmenté au cours de l’année écoulée, confirmant une évolution perçue comme négative. L’enquête repose sur un échantillon représentatif de 1 200 personnes et présente une marge d’erreur de ±3 points de pourcentage, avec un niveau de confiance de 95 %.
Laura Jaymangal, Executive Director de Transparency Mauritius, rappelle que c’est Transparency International qui publie annuellement l’Indice de perception de la corruption et que la prochaine édition est attendue au début de l’année prochaine. Elle ajoute : «D’après nos observations, il n’y a pas de grandes améliorations. Cela traduit un manque de stratégie ces dix à 15 dernières années.» Elle souligne que la nouvelle loi comporte certes davantage de dispositions sur le papier, mais que la Financial Crimes Commission (FCC), anciennement l’Independent Commission Against Corruption) n’est pas plus indépendante, estimant qu’il s’agit davantage d’un changement de nom que d’un changement de fond.
Laura Jaymangal, «Executive Director» de Transparency Mauritius.
Face à une corruption qui change de visage et s’adapte, Laura Jaymangal plaide pour une stratégie moderne et des mécanismes sûrs. Elle déplore l’absence de loi sur la liberté d’information : «La Freedom of Information Act est un outil qui assurerait la transparence.» Elle pointe également l’absence de protection pour les lanceurs d’alerte. En ce qui concerne le financement politique, elle explique : «Il y a un vide dans le cadre légal pour contrôler le financement politique, ce qui ouvrirait un channel pour la corruption.» Transparency Mauritius marque par ailleurs la Semaine de l’anticorruption, à partir de demain, avec notamment des actions d’active citizen advocacy et une émission radio avec la vice-présidente de Transparency International.
Jean Claude de l’Estrac, ancien secrétaire général de la Commission de l’océan Indien et ancien ministre, estime, quant à lui, que la situation est sans appel : «Nous n’avons pas besoin des indices internationaux pour savoir que le pays est sur une pente maléfique en matière de corruption. Dans pratiquement toutes les sphères de la vie nationale. Ces pratiques de corruption sont même une des causes principales des dysfonctionnements de notre société. Si nous avons tout ce mal pour combattre la drogue, c’est que certains policiers sont corrompus, hauts gradés comme simples constables. Si des organismes d’État sont inefficients, c’est souvent dû à la corruption de certains fonctionnaires. Mais on ne le dit pas assez : un acte de corruption demande deux protagonistes : les deux sont également coupables, le corrupteur et le citoyen qui joue son jeu, par cupidité ou par lâcheté. Je m’inquiète aussi de la médiatisation à outrance des affaires de corruption. Elle provoque une banalisation qui conforte les corrompus.»
Jean Claude de l’Estrac, ancien secrétaire général de la Commission de l’océan Indien et ancien ministre.
De son côté, la FCC marque la Journée internationale de lutte contre la corruption en invitant Thuli Madonsela, figure emblématique de la lutte anti-corruption en Afrique du Sud, à Maurice. Ancienne médiatrice de la République, juriste reconnue et directrice du Centre for Social Justice à l’université de Stellenbosch, elle est mondialement saluée pour son engagement en faveur de l’intégrité publique. À Réduit, elle animera un atelier sur la lutte contre la corruption et les crimes financiers aux côtés du Directeur des poursuites publiques, avant de participer à un forum dédié à l’engagement des jeunes dans ce combat.
Thuli Madonsela, figure emblématique de la lutte anticorruption en Afrique du Sud.
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