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Joe Lesjongard : «Le régime en place a pris une série de décisions majeures en s’appuyant sur un document dont l’origine reste floue»

16 juin 2025, 14:00

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Joe Lesjongard : «Le régime en place a pris une série de décisions majeures en s’appuyant sur un document dont l’origine reste floue»

Joe Lesjongard, leader de l’opposition.

Le premier Budget de l’Alliance du changement a été présenté comme une réponse aux défis économiques du pays. Mais sur le terrain, l’effet est tout autre : la colère monte, les critiques fusent – et même certains députés de la majorité commencent à s’en détacher. Mesures d’austérité, recul de l’âge de la pension, promesses non tenues… L’opposition parle d’un Budget de rupture, d’un tournant dangereux pour l’État-providence. Dans cet entretien sans filtre, le leader de l’opposition, Joe Lesjongard, revient sur ce qu’il considère être une série de trahisons politiques, pointe l’incohérence des choix économiques et s’interroge sur l’avenir de la démocratie représentative dans un contexte où la parole politique dans le manifeste électoral perd de sa valeur. Entre accusations frontales, humour grinçant et constats amers, il tire à boulets rouges sur un pouvoir qu’il accuse de manquer à tous ses devoirs – y compris le plus fondamental : «Set the example.»

Le premier Budget de l’Alliance du changement est loin de faire l’unanimité. Certains députés du gouvernement sont même sortis du rang ! La mesure la plus impopulaire reste le report de l’âge de la pension universelle de 60 à 65 ans. Mais ce n’est pas tout : plusieurs autres mesures d’austérité suscitent également de vives contestations. Quel est votre avis sur ce Budget, vous qui êtes, avec vos collèges de l’ancien gouvernement, responsables, selon le régime en place, d’une cette situation économique difficile ?

J’ai déjà expliqué pourquoi ce Budget est une véritable trahison. Le processus a commencé avec la promesse du 14e mois : une promesse faite avec fermeté, mais qui n’a pas été respectée au moment du vote de la loi. Pa ti pe rod peye ek apre inn pey par trans! Ce manquement n’est pas anodin. C’est sur la base d’autres promesses qu’ils ont faites qu’ils ont remporté une victoire électorale écrasante. Aujourd’hui, toutes ces promesses sont reniées. Ce Budget marque un tournant – et pas dans le bon sens. Je constate, et c’est grave, un véritable démantèlement de l’État-providence. Les mesures proposées touchent directement les acquis sociaux de nos concitoyens. C’est l’ensemble de notre contrat social qui est remis en question. Face à cela, la révolte gronde dans la population. Et comment ne pas la comprendre ? Elle est légitime. Ce Budget n’est pas seulement une erreur politique : c’est une rupture de confiance profonde entre les citoyens et ceux qui les gouvernent. En ce qui concerne la situation difficile du pays, devons-nous croire un régime qui ne tient pas ses promesses ?

Vous êtes assez sceptique au sujet du document «State of the Economy» présenté en 2024…

Vous faites bien de remettre ce sujet sur la table. J’avais déjà posé une série de questions concernant ce document, The State of the Economy, à l’époque où le débat sur le paiement du 14e mois faisait rage. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, aucune réponse ne m’a été donnée. On ne peut pas simplement déposer un document à l’Assemblée nationale sans indiquer qui en est l’auteur. Nous ne savons toujours pas qui a rédigé ce document ! J’ai eu face à moi, lors d’un débat radiophonique, un ministre et un junior minister. Ce même junior minister avait mené des consultations dans le cadre de la préparation budgétaire. Je lui ai donc demandé, en tant que leader de l’opposition, qui avait concrètement préparé ce document. Il a parlé de consultants, certes, mais il n’a jamais nommé personne. C’est extrêmement grave. Le régime en place a pris une série de décisions majeures en s’appuyant sur un document dont l’origine reste floue. Et aujourd’hui, à la lecture d’un article de presse en date de ce vendredi 13 juin, on apprend que ces mesures budgétaires pourraient aggraver la situation dans les mois à venir. On veut nous faire passer d’une économie fondée sur la consommation à une économie orientée vers l’investissement – mais sans expliquer clairement comment cela sera fait, ni sur quelles bases. J’ai assisté à 25 exercices budgétaires au Parlement. C’est la toute première fois que je constate une incohérence aussi totale dans la philosophie d’un Budget.

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Pour revenir à la décision de repousser l’âge de la pension de retraite, il est vrai que plusieurs pays ont déjà fixé cet âge au-delà de 60 ans. Alors, pourquoi est-ce si difficile à accepter à Maurice ? Est-ce que la politique sociale menée par l’ancien régime a pu, d’une certaine manière, favoriser une forme de dépendance à l’État et encourager une mentalité d’assistanat ?

A-t-on réalisé une étude approfondie avant de prendre une décision qui touche autant de citoyens ? Je ne le pense pas. Dans l’hémisphère Nord, de nombreux pays à haut niveau de développement ont certes fixé l’âge de la retraite au-delà de 60 ans. Pourtant, ces décisions ont souvent été accompagnées de fortes protestations, notamment de la part des travailleurs et des syndicats – et ces mouvements de contestation persistent encore aujourd’hui. Dans l’hémisphère Sud, seuls deux pays ont officiellement porté l’âge de la retraite à 65 ans : l’Australie et Singapour. Il est important de souligner que ce sont des pays à économie de services très développée. Maurice, en revanche, reste un pays en développement, avec des réalités économiques et sociales bien différentes

Vous avez affirmé que ce sont les promesses faites par l’Alliance du changement avant les élections qui lui avait permis de remporter la victoire. Mais vous n’êtes pas sans savoir que votre propre parti avait, lui aussi, formulé des promesses encore plus «labous dou». Pourtant, le résultat a été sans appel : une défaite cinglante, 60 à 0… Une véritable douche froide… Nou kone lor ki nou’nn perdi eleksion. On a déjà fait une autopsie. Je dis toutefois que la population a fait son choix basé sur un manifeste électoral. Nou pa kav nie sa! Ils ont cru en des paroles en l’air. Ils n’ont honoré aucune promesse jusqu’ici. Ou pe tan zot koz promes ti fer avan eleksion?

À partir de 2024, le concept de manifeste électoral pourrait perdre toute sa crédibilité dans la mémoire collective des Mauriciens tant les promesses non tenues auront contribué à éroder la confiance des citoyens envers les engagements politiques.

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C’est la première fois dans l’histoire de l’île Maurice que des engagements pris avant les élections ne sont pas respectés une fois au pouvoir. Les engagements de l’actuel gouvernement étaient de consolider l’État-providence. Or, on assiste à un démantèlement total ! C’est une attaque frontale à l’État-providence.

En même temps, vous êtes dans votre rôle: leader de l’opposition, porte-parole de votre parti, homme politique. Mais pensez-vous vraiment que Navin Ramgoolam et Paul Bérenger essuient autant de critiques simplement par plaisir ? Qui aime se faire lyncher publiquement ? Soyons sérieux : cette décision – aussi impopulaire soit-elle – s’inscrit sans aucun doute dans le contexte économique actuel. Elle ne tombe pas du ciel.

Je vous le dis. On cherche à brosser un tableau plus noir que ce qu’il est pour démontrer aux Mauriciens qu’il fallait rompre avec les méthodes de l’ancien régime. Puis, dans quelques années, à l’approche des élections, pou fer labous dou. Lerla pou dir, nou’nn travay. C’est une stratégie pour rester en poste le plus longtemps possible. Pas mizer aster pou donn ou linpresion ki apre tou inn korek gras a zot.

Vous parliez d’autopsie. Les Mauriciens le savent sans doute déjà mais on voudrait l’entendre de votre bouche. Quelles sont les raisons qui ont causé cette débâcle du Mouvement socialiste militant (MSM) et ses alliés aux dernières élections ?

Je l’ai déjà dit. La décision de couper internet dans le pays nous a causé bien du tort. Les jeunes étaient révoltés. Ceux qui ne s’intéressaient pas à la politique s’y sont intéressés à cause de cela. Le bilan du MSM et de ses alliés était plus qu’honorable. Get otour zot! Puis, il y a eu les Moustass leaks. Là aussi, le pouvoir en place a dit vouloir commencer une enquête sur ces leaks. Kot lanket la? Il est fondamental de savoir ce qui s’est passé. Quelle preuve a-t-on que cela ne continue pas ? Une commission d’enquête aurait répondu à toutes les questions.

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Quel paradoxe ! Selon les déclarations de plusieurs politiciens et de Sherry Singh, l’ex-Premier ministre aurait écouté la population… mais c’est finalement lui qu’on a écouté.

(Rires). Ou ena lot kestion?

Fait rarissime : deux députés du pouvoir en place, Khushal Lobine et Ehsan Juman, ont rompu le rang. Ils ont critiqué la décision de repousser l’âge de la retraite tout en appelant le Premier ministre à envisager un mode opératoire différent. Vous avez aussi sans doute vu la tête d’Ashok Subron en direct à la télé lorsque le Premier ministre a annoncé cette mesure. Quel regard portez-vous sur cette prise de position ?

Je les mets devant leurs responsabilités. Khushal ek Ehsan ti pe tap latab kan ti pe anons mezir Bidze. They are wise after the event. Ashok ti redi par deryer Premie minis (rires). Un Budget est un exercice collectif, qui engage aussi bien les ministres que les membres de l’alliance. En faisant de telles déclarations, Khushal et Ehsan cassent une règle établie et se placent eux-mêmes dans une situation délicate. Ou pa kav anons enn zafer apre ou net gete. Les annonces faites pour la galerie, surtout sur les réseaux sociaux, ne tiennent pas la route.

Les Mauriciens –du moins une partie d’entre eux – seraient prêts à consentir à certains sacrifices face à la situation économique actuelle. Mais ils estiment que les élus devraient eux aussi montrer l’exemple et faire leur part. Partagez-vous cet avis, vous qui avez siégé au Parlement pendant au total 25 ans ?

Il faudrait démarrer de là. Set the example. Hélas, c’est le contraire qui se passe. La voiture à Rs 23 millions du Premier ministre. Hey oula! Les allowances pour les junior ministers. Les voyages à l’étranger. Les garden parties. Ils ne montrent pas l’exemple et pourtant, ils demandent à la population de participer. En passant, la taxation sur les revenus au-dessus de Rs 24 millions a été réduite de 10 à 5 % en quelques heures (rires). Inn al korize. Quelle indécence ! J’espère que le gouvernement expliquera cette décision. Pa ti koz post vis-prezidan? Ki’nn arive? Ils auraient pu donner l’exemple en supprimant ce poste. Nous avons un Deputy Prime Minister qui n’a pas de ministère. Li ena kat konseye par kont. Normal dimounn pou amerde.

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