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Le pays et l’éléphant
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Le pays et l’éléphant
Une fable sud-indienne raconte que plusieurs aveugles, chacun touchant une partie différente d’un éléphant, se mirent à le décrire. L’un parlait d’une corde en tenant la queue. Un autre jurait qu’il s’agissait d’un mur en caressant le flanc. Un troisième croyait tenir une lance en posant sa main sur une défense. Aucun n’avait tort. Aucun n’avait raison non plus. À trois jours du Budget 2026-2027, Maurice ressemble à cette fable. Les syndicats voient le coût de la vie. Les entreprises regardent les impôts. Les économistes surveillent la dette. Les ménages pensent à leurs factures. Chacun touche une partie de l’éléphant. Mais qui regarde l’animal dans son ensemble ?
L’an dernier, Navin Ramgoolam avait choisi la vérité brute. Il avait exposé un État aux finances fragilisées, une dette proche de 90 % du PIB, des déficits inquiétants et les séquelles d’années de gestion budgétaire permissive. Le diagnostic était sévère, mais nécessaire. Douze mois plus tard, le malade n’est pas guéri.
Certes, les finances publiques ont retrouvé un peu de discipline. Mais le déficit budgétaire demeure élevé, autour de 6,3 % du PIB, tandis que la dette publique continue de flirter avec les 90 %. Les marges de manœuvre restent étroites. Chaque nouvelle dépense doit désormais être financée. Chaque promesse doit trouver son payeur.
Comme si cela ne suffisait pas, l’environnement international se dégrade. Les tensions au Moyen-Orient rappellent brutalement la vulnérabilité des économies insulaires dépendantes des importations. Une hausse durable des prix de l’énergie ou du fret maritime suffirait à raviver les tensions inflationnistes. Selon les projections de MCB Research, l’inflation pourrait approcher les 6 % d’ici la fin de l’année tandis que la croissance resterait sous la barre des 3 %.
C’est toute l’équation du Budget qui se résume à cette contradiction : comment protéger davantage alors que les moyens de protéger se réduisent ? Les attentes sociales sont immenses. Elles sont aussi légitimes. Pour de nombreux ménages, le sentiment dominant n’est plus celui de l’ascension sociale mais celui du déclassement. Les remboursements bancaires augmentent. Les loyers grimpent. Les dépenses d’éducation, de transport et d’alimentation absorbent une part croissante des revenus.
Cette année, le véritable enjeu politique n’est peut-être plus la pauvreté traditionnelle. Il se situe au cœur de cette classe moyenne, ou, plutôt, ces classes moyennes, devenue trop riche(s) pour bénéficier des aides sociales, mais trop fragile(s) pour absorber sereinement les chocs économiques. Le gouvernement sera donc tenté de répondre à cette angoisse sociale. Mais il devra simultanément rassurer les investisseurs, les marchés financiers et les agences de notation. La crédibilité économique d’un pays se perd souvent plus vite qu’elle ne se reconstruit.
L’exercice est d’autant plus délicat que Maurice est confronté à un problème plus profond que le déficit budgétaire : un déficit de croissance.
L’économie continue d’importer davantage qu’elle ne produit. Les gains de productivité restent modestes. La transition numérique progresse lentement. Les pénuries de compétences persistent. Le vieillissement démographique accentue la pression sur les finances publiques, les retraites et le marché du travail. La vraie question du Budget n’est donc pas combien distribuer. Elle est de savoir comment produire davantage.
L’an dernier, le gouvernement avait posé les bases d’une consolidation budgétaire. Cette année, il lui faudra démontrer qu’il possède également une stratégie de croissance. Une croissance capable de financer la solidarité sans accroître la dette. Une croissance capable d’élargir les opportunités plutôt que de redistribuer une richesse stagnante.
Le défi est immense. La facilité existe toujours : distribuer aujourd’hui et reporter la facture à demain. Mais gouverner consiste précisément à résister à cette tentation. Vendredi, Navin Ramgoolam présentera sans doute un budget d’équilibre entre rigueur et solidarité. La difficulté sera de convaincre que cet équilibre peut durer.
Au fond, la question demeure la même que l’an dernier : qui paiera les promesses de demain ? Cette fois, le pays connaît déjà la réponse. Ce ne seront ni les consultants, ni les agences de notation, ni les marchés. Ce seront les Mauriciens. Reste à savoir si le Budget leur offrira autre chose qu’un partage de sacrifices : une perspective, un cap et une raison de croire que l’effort collectif demandé aujourd’hui au peuple – qui serait plus facilement accepté si consenti aussi par les dirigeants politiques – permettra réellement de construire le pays de demain.
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