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Le goût de la rue

14 juillet 2026, 12:00

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Sous l’ancien régime, la police, agissant sous les ordres du pouvoir Jugnauth après l’amendement controversé de l’article 46 de l’ICT Act, interpellait sans état d’âme les citoyens coupables d’avoir «offensé» le Premier ministre ou des membres du gouvernement sur les réseaux sociaux. Peu à peu, les Mauriciens ont pris conscience que leur liberté d’expression – pourtant droit naturel et constitutionnel – se rétrécissait dangereusement.

Puis vint le Wakashio. Le naufrage, les dauphins retrouvés morts, l’impression d’un État dépassé ont agi comme un électrochoc. En août 2020, près de 100 000 personnes, dont Navin Ramgoolam et Ashok Subron, descendirent dans les rues de Port-Louis, quadricolore en main et pancartes satiriques brandies contre le pouvoir. De mémoire de journaliste, rarement une manifestation avait réuni une foule aussi diverse, aussi disciplinée et aussi profondément patriotique. Même les vétérans des mobilisations de 1975 et de 1982 reconnaissaient le caractère exceptionnel de cette journée. Pendant quelques heures, beaucoup ont cru assister à l’émergence d’un véritable printemps mauricien.

Six ans plus tard, le décor s’est inversé.

Edito ok ■ 29 août 2020, manif post-Wakashio : Ashok Subron haranguant la foule, il est aujourd’hui la cible des syndicalistes ; Navin Ramgoolam en tenue de combat parmi la foule. Six ans plus tard, l’ex-PM change de camp ; Pravind Jugnauth et sa fille scandent : «assez !!!»... © Dev Ramkhelawon

Pravind Jugnauth et les dirigeants du MSM, désormais relégués dans l’opposition, défilent à leur tour contre le gouvernement de Navin Ramgoolam. Ironie de l’histoire : ceux qui dénonçaient hier les manifestations invoquent aujourd’hui le droit de manifester. Et ceux qui défendaient alors les libertés publiques doivent désormais gérer une colère populaire dirigée contre eux.

Navin Ramgoolam ne peut évidemment pas se permettre d’ignorer des milliers de manifestants. Il rappelle que la contestation est l’expression normale d’une démocratie vivante, tout en invitant les protestataires à demander des comptes à ceux qui, selon lui, ont laissé les finances publiques dans un état critique. Le message est politiquement habile. Mais il ne suffira probablement pas.

Le plus difficile reste à venir. Le gouvernement doit encore faire adopter un Finance Bill destiné à donner force de loi à un Budget dont plusieurs piliers ont déjà été abandonnés, reportés ou profondément remaniés. Le means test a été retiré. La réforme des pensions a été revue. D’autres dispositions législatives ont été différées, alors que les projections budgétaires, elles, sont demeurées pratiquement inchangées.

Comme l’explique l’économiste et ancien député Kee Chong Li Kwong Wing, en page 21, un Budget constitue un tout cohérent où recettes, dépenses, déficit et dette reposent sur les mêmes hypothèses. Modifier les politiques sans réviser les chiffres revient à demander au Parlement d’approuver un cadre budgétaire qui ne correspond plus à la réalité. Autrement dit, une fiction comptable.

L’actualité ne s’arrêtera donc pas avec la marche de samedi. Elle ne fait sans doute que commencer. Une autre question se pose désormais : que fait-on d’une société qui a retrouvé le goût de la rue ? Comment gouverner lorsqu’une partie importante de la population réclame ouvertement la démission du gouvernement ? Au Parlement, un Premier ministre peut compter sur une majorité. Dans la rue, aucune majorité n’éteint durablement les haut-parleurs citoyens.

L’Histoire montre que certaines marches changent le destin des peuples. En 1930, Gandhi fit vaciller l’Empire britannique avec sa Marche du sel. En 1963, Martin Luther King transforma la Marche sur Washington en accélérateur des droits civiques américains. En Afrique du Sud, les mobilisations populaires contribuèrent à faire tomber l’apartheid. Les manifestations pacifiques de 1989 ouvrirent la voie à la chute du mur de Berlin.

Mais l’Histoire rappelle aussi que toutes les marches n’aboutissent pas. Certaines furent écrasées dans le sang, comme le Bloody Sunday de 1905 à Saint-Pétersbourg ou Tiananmen en 1989. D’autres, à l’image de plusieurs soulèvements du Printemps arabe, débouchèrent sur le chaos, les guerres civiles ou le retour de l’autoritarisme.

Une marche ne change pas l’Histoire par la seule force du nombre. Elle la change lorsque la colère collective rencontre un pouvoir contraint d’entendre le message qu’elle porte. Les démocraties ne vacillent pas lorsque les citoyens descendent dans la rue. Elles vacillent lorsque le pouvoir cesse d’écouter ce que la rue tente de lui dire. C’est désormais le véritable test du gouvernement.

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