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Le courage et le recul

23 juin 2026, 10:28

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Entre ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. Cité dans la conclusion du discours du Budget, l’économiste français Frédéric Bastiat (1801- 1850) invitait les décideurs publics à regarder au-delà des effets immédiats d’une décision. Les exercices budgétaires, plus que tout autre exercice politique, sont souvent jugés sur ce qui se voit : les cadeaux, les allocations, les subventions. Plus rarement sur ce qui ne se voit pas : les dettes futures, les équilibres préservés, les investissements dont les fruits ne seront récoltés que dans dix ou vingt ans. Le Budget 2026-2027 est précisément une tentative de déplacer le regard du pays vers cet horizon-là.

Le Budget prononcé vendredi n’était pas un catalogue de mesures. C’était une tentative de redéfinir les priorités économiques du pays, même si celles-ci n’ont été qu’esquissées. Navin Ramgoolam a pris le risque politique d’expliquer qu’une nation ne peut durablement redistribuer davantage qu’elle ne produit. Derrière cette architecture se dessine une conviction simple : Maurice doit sortir progressivement d’un modèle où la redistribution a pris le pas sur la création de valeur.

La réforme des pensions constituait le cœur de cette démarche de consolidation. Elle est aussi, depuis le précédent Budget – dit de rupture – sa mesure la plus controversée. Le système actuel n’est plus soutenable dans une société vieillissante où le nombre d’actifs appelés à financer les retraités diminue inexorablement. Le nouveau régime proposé, avec certaines nuances, ne satisfera pas tout le monde. Mais il a le mérite de poser une question que plusieurs gouvernements ont préféré repousser : comment financer demain ce que nous promettons aujourd’hui ?

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Mais la réalité du terrain est différente que le tableau des actuaires. Trois jours auront suffi pour que le gouvernement fasse marche arrière sur l’une des mesures les plus emblématiques de sa réforme des pensions : le means testing, ou ciblage des bénéficiaires selon leurs revenus. Trois jours entre l’annonce d’un changement présenté comme indispensable à la survie des finances publiques et son gel sous la pression populaire.

La question n’est pas de savoir si le gouvernement a eu raison d’écouter la population. Dans une démocratie, il est sain qu’un exécutif entende les inquiétudes de ceux qu’il gouverne. La véritable question est ailleurs : comment une mesure aussi lourde de conséquences sociales, politiques et administratives at-elle pu se retrouver au cœur du Budget avant de révéler, presque immédiatement, ses failles ?

Depuis plusieurs semaines, Navin Ramgoolam préparait l’opinion à des décisions difficiles. Il revendiquait luimême une forme de courage politique. «Je ne prépare pas un Budget populaire», expliquait-il à l’express. Le message était cohérent :un pays vieillissant ne peut continuer à financer indéfiniment un système devenu de plus en plus coûteux.

Sur le fond, l’argument demeure valide. Les chiffres démographiques sont implacables. Le ratio entre actifs etretraités se détériore. La pension universelle représente une charge croissante pour les finances publiques. Aucun gouvernement responsable ne peut ignorer cette réalité. Faire comme si le problème n’existait pas aurait relevé de la facilité.

Mais reconnaître la nécessité d’une réforme ne signifie pas accepter n’importe quelle réforme. Le means testing soulevait immédiatement des questions d’équité et d’applicabilité. Comment traiter les revenus issus des dividendes ? Comment évaluer ceux des travailleurs indépendants ? Comment convaincre que seuls 10 % des retraités seraient concernés alors que les chiffres eux-mêmes suscitaient des interrogations ? À mesure que les détails émergeaient, la réforme apparaissait moins comme un mécanisme de justice sociale que comme un dispositif pénalisant essentiellement les revenus déclarés.

Plus troublant encore, les critiques ne provenaient pas uniquement de l’opposition. Des ministres ont évoqué un déficit de consultation. Ashok Subron, soufflant le chaud et le froid, l’a reconnu publiquement, tout comme le no 3 du gouvernement, Shakeel Mohamed. D’autres élus auraient découvert certains aspects de la réforme à la dernière minute, comme le leader des Nouveaux Démocrates, Khushal Lobine.

Une mesure de cette ampleur ne peut être élaborée dans uncercle restreint avant d’être présentée comme un fait accompli. Elle exige des simulations, de la pédagogie, du temps et surtout l’adhésion de ceux qui devront la défendre.

Le recul n’est donc pas forcément un manque de courage. Le courage n’est pas l’entêtement. Persister dans une erreur par orgueil n’a jamais constitué une vertu politique. Mais cette séquence révèle une faiblesse dans la préparation et la conduite de la réforme. Elle pose aussi une question plus concrète : quel sera désormais l’impact de ce recul sur les finances publiques ?

Le Budget tablait sur une réduction progressive de la dette publique à 85,6 % du PIB en juin 2027 puis à 79,8 % en juin 2029, soit à la fin du mandat de l’Alliance du changement. Ces projections reposaient toutefois sur les économies attendues de la réforme des pensions. Or, avec le gel du means testing, l’universalité de la pension est maintenue. La future State Age Pension, qui devait remplacer la Basic Retirement Pension dans un système davantage ciblé, perd du même coup sa raison d’être, n’est-ce pas ?

Les conséquences budgétaires sont loin d’être anodines. Les estimations du déficit devront vraisemblablement être révisées, à moins que le gouvernement ne choisisse de réduire d’autres postes de dépenses. Sans les économies attendues entre janvier et juin 2027 grâce au ciblage, le déficit budgétaire sera mécaniquement plus élevé que prévu. Et si le déficit augmente, la trajectoire de réduction de la dette deviendra plus difficile à atteindre. Autrement dit, le problème que la réforme prétendait résoudre n’a pas disparu. Le vieillissement de la population demeure. Les contraintes budgétaires aussi.

Gouverner consiste précisément à gérer cette tension permanente entre l’intérêt collectif et les intérêts individuels. Toute réforme structurelle crée des perdants identifiables et des bénéfices souvent invisibles à court terme. Les coûts se ressentent immédiatement ; les gains, eux, n’apparaissent parfois que dix ou 20 ans plus tard. C’est pourquoi les réformes les plus difficiles exigent davantage de pédagogie que de bravoure. Aujourd’hui, le gouvernement a évité une crise politique. Mais il devra répondre à une question qu’aucun recul ne pourra effacer : si le système actuel est réellement insoutenable, quelle est l’alternative ? La vraie épreuve commence maintenant. Il est toujours plus facile de reculer que de convaincre.

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Enfin, l'introduction d’une dose d’«exemplarité des élus» n’est pas anodine. La fin de certains privilèges, l’obligation pour les parlementaires de contribuer au système de pension et la révision des pensions à vie après seulement deux mandats envoient un signal politique attendu. Les économies réalisées seront peut-être modestes. La portée symbolique est, elle, considérable.

Reste l’épreuve décisive : l’exécution. Maurice n’a jamais manqué de visions, de stratégies ou de plans directeurs. Elle a parfois manqué de constance dans leur mise en œuvre. Les infrastructures promises devront sortir de terre. Les réformes administratives devront produire des résultats. Les ambitions en matière d’IA, de transition énergétique ou d’économie bleue devront, surtout, survivre aux cycles politiques.

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