Publicité
AGOA
Le compte à rebours
L’African Growth and Opportunity Act (AGOA) vacille. Ce qui, pendant deux décennies, fut une béquille commerciale précieuse pour Maurice et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, pourrait disparaître dans moins de deux mois. Le 30 septembre 2025, sauf revirement spectaculaire au Congrès américain, l’AGOA arrivera à expiration. Et le sursis que Maurice a obtenu – une taxation de 15 % sur ses exportations textiles au lieu des 40 % d’abord annoncés par l’administration Trump – pourrait bien n’être qu’un répit provisoire dans un monde commercial devenu brutalement plus féroce.
Car, au-delà des chiffres, c’est toute une philosophie des échanges que les États-Unis remettent en cause. Le libre-échange est désormais subordonné à des intérêts politiques fluctuants, dictés non plus par l’OMC ou la diplomatie multilatérale, mais par les impératifs électoraux d’un président qui a fait de la réciprocité tarifaire une arme stratégique. Sous Trump II, même l’AGOA – unilatéral, mais généreux – est perçu comme une faiblesse.
Maurice, comme d’autres, a péché par excès de confort. Le textile, fer de lance de notre présence commerciale aux États-Unis, dépend à plus de 35 % des avantages de l’AGOA. Mais ces dernières années, aucun plan B sérieux n’a vu le jour. Aucun lobbying de fond au Congrès, aucune montée en gamme industrielle. Pire, on a laissé croire que l’AGOA était un droit acquis, alors qu’il s’agissait d’un privilège conditionnel.
Nous avons vécu vingt ans sous perfusion commerciale sans jamais bâtir un plan B. Rien n’a changé depuis, sauf la brutalité du réveil.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, accompagné d’un Congrès républicain peu enclin à défendre un accord qualifié d’«obsolète», rend l’issue presque inévitable. Et même si deux projets de loi – l’un visant une extension jusqu’en 2041, l’autre jusqu’en 2037 – ont été déposés, aucun n’a encore franchi l’étape du vote en commission. Les analystes de Washington estiment qu’AGOA est déjà «mort à 80 %».
Pire encore : les nouveaux tarifs de 25 à 30 %, désormais imposés à l’automobile sud-africaine et à d’autres produits africains, neutralisent de facto les bénéfices de l’AGOA. C’est toute la logique du programme qui est inversée. À quoi bon maintenir un accord préférentiel si, dans les faits, les barrières douanières sont rétablies par décret présidentiel ?
À Maurice, cette inertie a un coût. Les usines textiles tournent à flux tendu. La compétitivité est fragilisée par l’envol des coûts logistiques, le manque de main-d’œuvre qualifiée, et l’absence de débouchés alternatifs. Les 15 % de droits de douane imposés aujourd’hui grignotent déjà les marges des opérateurs. Une fin brutale de l’AGOA en septembre pourrait provoquer une hémorragie d’emplois – au moins 10 000 dans le textile selon certaines estimations – et une contraction des recettes d’exportation qui affecterait l’ensemble de notre balance des paiements.
Mais au-delà du textile, ce sont les filières émergentes – produits agro-transformés, services numériques, ou niches industrielles – qui souffriront le plus. Faute d’une stratégie proactive de substitution de marché, ces secteurs resteront confinés à une dépendance vis-à-vis de marchés saturés ou volatils.
Le temps presse. Il ne reste que quelques semaines pour tenter une riposte. Une riposte non pas plaintive, mais constructive. D’abord, il faut activer en urgence notre diplomatie économique. Cela passe par une présence active à Washington, DC (où l’on n’a pas encore un ambassadeur) en coordination avec l’Union africaine, pour plaider non pas seulement pour une reconduction de l’AGOA, mais pour un réaménagement équitable qui tienne compte de la réalité industrielle africaine. Une task force AGOA regroupant les opérateurs, le ministère des Affaires étrangères et la MIC pourrait élaborer des propositions concrètes, appuyées par des données et des scénarios sectoriels.
Ensuite, Maurice doit renforcer sa capacité à négocier dans le cadre de l’Union africaine. L’Afrique du Sud, le Kenya et l’Éthiopie ont déjà entamé des discussions bilatérales avec les États-Unis. On ne peut rester à l’écart. À défaut de peser seul, on doit s’insérer dans une dynamique continentale. Le prochain sommet de l’Union africaine, prévu en octobre, pourrait servir de plateforme pour une déclaration commune en faveur d’un commerce plus juste et équilibré.
Enfin, il faut repenser notre modèle. L’AGOA ne reviendra pas sous la même forme. Et même si un sursis est accordé, il ne faut plus s’y accrocher comme à une bouée. Ce que Maurice doit viser désormais, c’est la montée en gamme – dans le textile, l’agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique, la recherche médicale ou les technologies liées à l’intelligence artificielle. L’exportation à faible valeur ajoutée est un piège si elle n’est pas accompagnée de stratégie, d’innovation et de conquête.
Un pays qui exporte sans vision importe bientôt sa faillite. L’AGOA a permis d’ouvrir une porte. À nous maintenant de ne pas refermer l’avenir avec.
Publicité
Publicité
Les plus récents