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La méthode singapourienne
À deux semaines du Budget 2026-2027, Maurice reçoit une leçon venue d’un pays qui, il y a 60 ans, n’aurait jamais dû réussir. Singapour n’était pas censé devenir Singapour. Lorsque l’île est expulsée de la Fédération de Malaisie en 1965, elle ne possède ni ressources naturelles, ni marché intérieur significatif, ni sécurité alimentaire, ni profondeur stratégique. Le récit logique aurait pu être celui du ressentiment, du fatalisme ou de la survie précaire.
Les dirigeants singapouriens ont choisi autre chose : la discipline. C’est toute la force du concept développé par l’économiste Ong Boon Hwee, figure de la génération technocratique qui a prolongé la vision stratégique de Lee Kuan Yew, dans son ouvrage Singapore: An Unnatural Success. Le succès national n’est pas naturel. Il ne découle ni de la géographie, ni de la chance, ni des slogans. Il se construit par la lucidité, l’exécution et l’obsession de la survie. Cette conversation que nous avons eue avec lui, hier au Telecom Tower, arrive à un moment presque troublant pour Maurice.
Derrière les administrations judiciaires de World Knits, de La Clef des Champs ou encore d’Evaco, ce n’est pas seulement la fragilité de quelques entreprises qui apparaît. C’est la fin progressive d’une illusion collective : celle selon laquelle la croissance pouvait éternellement compenser les faiblesses structurelles du pays.
Le système bancaire devient plus prudent. Les investisseurs plus sélectifs. Les marchés plus exigeants. Le monde plus brutal. Autrement dit : la discipline économique revient. Et c’est précisément là que le parallèle avec Singapour devient intéressant.
Pendant longtemps, Maurice a vécu sur des avantages historiques réels : stabilité politique, État de droit relativement crédible, positionnement régional stratégique, réussite du textile, du tourisme et des services financiers. Mais dans le monde qui émerge – intelligence artificielle, fragmentation géopolitique, ralentissement démographique, transition énergétique, concurrence fiscale et financière – les anciennes recettes ne suffisent plus.
La question centrale du Budget du 19 juin n’est donc pas seulement budgétaire. Le gouvernement doit répondre à une interrogation beaucoup plus profonde : Maurice veut-il simplement gérer son ralentissement ou préparer sa réinvention ?
Singapour nous enseigne une vérité dérangeante : les petits États ne meurent pas forcément par manque de ressources. Ils déclinent souvent par manque d’exécution, de cohérence et de courage politique. Ong Boon Hwee résume cela en trois verbes : «deliberate, decide, do». Délibérer. Décider. Exécuter. Maurice excelle souvent dans la première étape. Nous savons produire des rapports, des consultations, des comités et des stratégies nationales. Mais l’écart entre l’intention et l’exécution reste immense. Or, dans l’économie mondiale actuelle, la vitesse d’adaptation devient un avantage stratégique.
Les petits États ne peuvent pas rivaliser avec les grandes puissances par la taille. Mais ils peuvent les dépasser par la qualité institutionnelle, la rapidité administrative et la cohérence stratégique. Singapour l’a compris très tôt. L’île n’a pas seulement construit des infrastructures. Elle a construit de la confiance. Confiance dans les institutions. Confiance dans la compétence de l’État. Confiance dans la stabilité des règles. Confiance dans la capacité du pays à anticiper les crises avant qu’elles n’explosent. C’est cette confiance qui attire les investissements de long terme. Pas les effets d’annonce. Dans le contexte actuel, le défi du Budget 2026-2027 est précisément là. Les opérateurs économiques ne cherchent plus uniquement des mesures fiscales ou des exemptions. Ils cherchent des signaux de crédibilité. Ils veulent savoir si Maurice possède encore une vision cohérente de son avenir économique.
Les risques sont désormais visibles partout : fragilité de certaines entreprises, inflation persistante, tensions géopolitiques, questionnement sur la productivité, pressions sur les finances publiques, inquiétudes autour de la compétitivité et montée progressive du de-risking bancaire.
Face à cela, la tentation politique sera grande de distribuer des solutions immédiates pour préserver le confort social et éviter les tensions. Singapour enseigne justement qu’un pays ne construit pas sa résilience en évitant les décisions difficiles.
Il la construit avant la crise. Dans l’eau. Dans l’éducation. Dans le port. Dans le numérique. Dans les institutions. Dans la formation continue. Dans la qualité du service public.
Et surtout dans une culture nationale capable d’accepter une vérité essentielle : le monde ne nous doit rien. C’est probablement la plus grande leçon singapourienne.
La survie n’est jamais acquise pour un petit État. Elle se mérite en permanence. À Maurice, nous aimons souvent répéter que nous sommes une success story. Peut-être. Mais le danger commence précisément lorsque le succès passé devient un substitut à la transformation future.
Le Budget du 19 juin ne sera donc pas seulement un exercice comptable. Il sera un test de lucidité nationale. Singapour nous rappelle qu’un petit pays peut devenir grand lorsqu’il cesse de se définir par ses contraintes et commence à se définir par sa capacité collective à y répondre.
Singapour : Un modèle pour maurice ?
Photos : Kiranchand Sookrah
Une conférence débat a eu lieu, hier, au siège de Mauritius Telecom (MT) à Port-Louis, sur le thème «Singapore : An Unnatural Success». L’invité principal était Ong Boon Hwee, auteur de l’ouvrage homonyme. Devant plusieurs invités de marque, dont les ministres Arvin Boolell et Kaviraj Sukon, mais aussi les «junior ministers» Dhaneshwar Damry et Rajen Narsinghen, ainsi que le «chairman» et le CEO de MT, Sarat Lallah et Veemal Gungadin, le débat a mis en avant la route du succès de ce petit État asiatique, aujourd’hui cité en exemple pour sa bonne gouvernance partout dans le monde. Le modérateur, Nad Sivaramen (en médaillon), Directeur des publications de La Sentinelle, a déclaré dans son introduction, que c’était une occasion en or de réfléchir à «what Mauritius can become in the decades to come».
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