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Voyage de presse

Kibboutz de Be’eri : Se cacher, c’est mourir. Sortir, c’est mourir

21 juin 2025, 16:30

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Kibboutz de Be’eri : Se cacher, c’est mourir. Sortir, c’est mourir

■ Au Kibboutz de Be'eri, la violence de l'attaque du 7 octobre 2023 à l’état brut.

En posant le pied sur la terre trois fois sainte de Jérusalem, le mardi 10 juin, nos valises mentales sont en surpoids. Elles débordent des images de populations en souffrance à Gaza. Celles des files d’attentes de femmes et d’enfants, qui tendent toute une batterie de récipients désespérément vides en direction des responsables de distribution de vivres. Combien de fois ces scènes poignantes, diffusées aux heures de grande écoute, nous ont coupé l’appétit.

Impossible de rester insensible au sort de cette bande (de Gaza) à part où l’on ne peut pas entrer. Même quand on s’appelle Greta Thunberg. Une bande de terre en bord de mer, où deux angoisses s’affrontent : les bombardements de Tsahal, l’armée israélienne, qui emportent des civils palestiniens et le désarroi d’une population locale, plusieurs fois déplacée, ballottée au gré de frappes, qui touchent, selon les médias internationaux et les Nations Unies, des écoles, des hôpitaux, des sites religieux. Le tout dans un paysage déjà ravagé, mais que l’on bombarde encore. Un bout de pays disputé, où derrière le spectre de la famine, on a vu apparaître sa cousine la plus hideuse, l’innommable appellation de «génocide». Les agences des Nations Unies, avec leur vocabulaire choisi, alertent depuis des mois, sur le sort de Gaza, «l’endroit le plus affamé de la planète». «L’enclave décimée est au bord du chaos» et «les attaques dirigées contre des civils près des centres d’aide à Gaza pourraient constituer un crime de guerre».

dww.jpg ■ Maison incendiée au kibboutz de Be’eri le 7 octobre 2023.

En posant le pied sur la terre trois fois sainte de Jérusalem, la citoyenne rouge-bleu-jaune-vert sait que lÉtat mauricien soutient la cause du peuple palestinien. Sa légitimité et son droit à l’autodétermination.

Pas plus tard qu’avant-hier, 19 juin, Maurice a fait entendre sa position à la tribune des Nations Unies, par la voix de son représentant permanent, Milan Meetarbhan. Il a déclaré que Maurice, «condamne sans réserve les massacres de Palestiniens en quête d’aide humanitaire à Gaza. Rien ne justifie la punition collective du peuple palestinien ou les attaques des civils cherchant des nécessités de base. Maurice demande une enquête indépendante et urgente, que les coupables soient appelés à répondre de leurs actes». Maurice a aussi souhaité que la Palestine puisse siéger aux Nations Unies.

En posant le pied sur la terre trois fois sainte de Jérusalem, nous sommes frappés par la normalité qui y règne. Aux idées préconçues de pays en guerre, se superpose une capitale israélienne qui vaque tranquillement à ses occupations. Qui prend son mal en patience aux heures de pointe. Des orthodoxes à papillotes, costume noir et chemise blanche, attendent le bus, ou marchent d’un pas pressé. La couleur dominante est le calcaire clair. Elle s’étend à perte de vue, des immeubles les plus récents aux constructions de la vieille ville.

La première immersion dans Jérusalem se déroule à la tombée de la nuit au marché de Mahane Yehuda. C’est plusieurs rues piétonnières avec des magasins, des étals chargés de fruits, légumes, gâteaux. Un brin de nitelife.

Ici, on goûte un thé de fruits rouges, parfumé à l’hibiscus, là on «lave» le bol d’houmous avec un morceau de pain pita. Devant nous, une porte fermée. Dessus, sont collées tout un tas de photos de jeunes gens souriants. Qui sontils demandons-nous ? Le guide qui nous a rejoints explique qu’il s’agit à la fois de jeunes engagés dans l’armée qui sont morts et des victimes de l’attaque du 7 octobre 2023. «C’est un hommage spontané. Quelqu’un a collé une première photo et d’autres ont suivi».

■ Impacts de balles et d'obus qui font frissonner..jpg ■ Impacts de balles et d'obus qui font frissonner.

«La coutume c’est de poser une pierre»

Un hommage en face d’un bar ? Le guide nous indique le frigo que l’on voit dans le bar. Une série de photos y est collée. «La mort fait partie de la vie. On va tous mourir. On souhaite à tout le monde de mourir à 120 ans, dans son lit, sans souffrance. Il y a des jeunes de 20 ans qui tombent mais cela fait partie de la vie. Dans les films de Hollywood en général, quand il y a un enterrement en général, il pleut. Qu’est-ce que l’on pose sur les tombes ? Dans la tradition juive, ce n’est pas des fleurs, parce qu’elles pourrissent. La coutume c’est de poser une pierre. Tu reviens mille ans plus tard, la pierre n’a pas bougé. Même si la personne n’est plus là physiquement, ce que l’on a appris d’elle est éternel». À partir de ce moment-là, nous verrons les (photos de) morts partout. Pas que dans les sites mémoriels, mais aussi sur les bancs publics, dans les restaurants, dans les rues.

La première fois que l’on croise – au marché- un tout jeune homme décontracté armé d’un fusil d’assaut, on ne peut s’empêcher de le regarder fixement. Nadav – c’est son prénom – rentre chez lui. Il a quatre jours de permission. Mais même en relâche, il ne lâche pas son fusil. «It is like his girlfriend», rigole un camarade.

Que sommes-nous venue faire pendant une semaine en Israël ? D’abord entendre. Entendre ce que répond Israël sur les atrocités dont on l’accuse. Ensuite écouter. Être attentive aux mots de Jeremy Bendanon, un père de famille rescapé de l’attaque du 7 octobre 2023, qui nous fait visiter Be’eri, l’un des kibboutz suppliciés, situé dans l’enveloppe de Gaza. Après avoir écouté, après avoir entendu, seulement alors pourrons-nous prétendre comprendre. Jusqu’à quelles extrémités l’humain peut aller.

Vu de (très) loin, un kibboutz pourrait s’apparenter à une gated community. Les idéaux de partage en moins. Mais tout parallèle vole en éclat quand on entend au loin une détonation. On sursaute. Autour, les gens vaquent à leurs occupations. Nouvelle détonation. Dans la délégation africaine, on échange des regards surpris. Encore une détonation. Cette fois, Jeremy Bendanon, qui nous faut visiter les lieux, explique que ces détonations, «c’est Israël qui attaque le Hamas».

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Et que les choses deviennent sérieuses si une sirène retentit. Dans ce cas, nous avons entre 15 de 45 secondes pour courir jusqu’à l’abri en béton armé le plus proche. «On a l’impression que c’est proche de nous, mais ce n’est pas vers nous. S’il n’y a pas d’abri autour de vous, il faut se mettre ventre à terre, les mains sur la tête. Il faut rester à l’abri 10 minutes après la fin de toute alerte».

WhatsApp Image 2025-06-21 at 15.58.36.jpeg ■ En permission pour quatre jours, ce jeune engagé dans l’armée israélienne ne lâche pas son arme. «It is like his girlfriend»

Pas rassurée, nous le suivons vers sa maison, inoccupée depuis le 7 octobre 2023. C’était un samedi. À 6 h 30, avec son fils, sa fille d’un an et demi à l’époque et son épouse enceinte de huit mois, ils entendent une alarme. La famille se réfugie à l’étage dans la chambre forte et bloque la porte avec une chaise. Des messages tombent sur le groupe Whatsapp des habitants du kibboutz. «Une voisine écrit qu’on a tué sa fille qui a 10 mois. Ensuite elle écrit que les assaillants ont tué son mari». La famille barricadée entend des détonations, voit les tentatives d’ouvrir la chambre forte. «À un moment donné, ma femme m’a dit que si les assaillants rentraient, on allait mettre les enfants en avant pour qu’ils ne voient pas qu’on nous a tués. Je n’avais pas pensé à ça. Une maman pense autrement».

Vers 17 h 30, des soldats sont arrivés, «mais les assaillants les ont abattus». Un tank les libère vers 21 heures. Tirs de mitraillette. La famille se réfugie dans la chambre forte de voisins, «avec 30 autres personnes dont des soldats». Ce stress déclenche l’accouchement de son épouse.

WhatsApp Image 2025-06-21 at 15.58.14.jpeg ■ Jeremy Bendanon, rescapé de l’attaque du 7 octobre 2023 au kibboutz de Be’eri. Le lendemain de l’attaque, son épouse enceinte de huit mois a donné naissance à une petite fille. Son prénom signifie « lumière ». Jeremy Bendanon marche armé.

N’y a-t-il pas eu de signes avant-coureurs de cette attaque ? «Pour nous, l’armée était à côté, mais ce jour-là, nous n'avons pas été protégés. Environ 350 personnes ont débarqué à Be’eri.Sur environ 1 800 habitants, 101 personnes ont perdu la vie. Je sais ce qui m’est arrivé, après je ne rentre pas dans les théories».

Un an et demi après – il a suivi une thérapie, a repris le travail dans la musique– Jeremy Bendanon se voit-il revenir vivre à Be’eri ? «En cette minute, non», confie-t-il.

Plus on avance dans cette promenade macabre, plus les maisons portent de profonds stigmates. Les impacts de balles, de roquettes témoignent de la férocité de l’attaque. Tout comme les traces d’incendies. Les assaillants ont mis le feu pour forcer les habitants qui s’étaient barricadés à sortir. Rester à l’intérieur c’était mourir asphyxié, brûlé. Sortir, c’était mourir, en tombant nez à nez avec les assaillants. Les façades des maisons nous renvoient les visages de leurs occupants décédés. Dans une maison particulièrement touchée, Jeremy Bendanon lâche : «on sent ici l’odeur de la haine». Au sol, des chaises renversées, des matelas carbonisés, des jouets pétrifiés donnent froid dans le dos.

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