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Questions à…
Faizal Jeerooburkhan: «Un bilan en demi-teinte (...) et une fracture inquiétante avec la population»
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Questions à…
Faizal Jeerooburkhan: «Un bilan en demi-teinte (...) et une fracture inquiétante avec la population»
▪️ Faizal Jeerooburkhan ,observateur politique
Neuf mois après l’arrivée du nouveau gouvernement, Faizal Jeerooburkhan dresse un bilan contrasté. Si certaines mesures sont saluées – amélioration des travaux parlementaires, lutte contre la corruption, soutien aux plus démunis –, les failles restent criantes : népotisme, favoritisme, promesses non tenues et fracture croissante avec la population. L’imposition de la retraite à 65 ans sans concertation, la faiblesse de l’opposition et une gouvernance jugée opaque nourrissent une défiance citoyenne grandissante.
?Quel bilan faites-vous du nouveau gouvernement neuf mois depuis son arrivée à la tête du pays ?
C’est un bilan en demi-teinte. Parmi les interventions positives, on peut citer une amélioration perceptible au niveau des travaux parlementaires et de la gouvernance des institutions publiques, notamment la police, la Banque de Maurice et la Mauritius Broadcasting Corporation. Des améliorations aussi aux niveaux : de la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent ; du rééquilibrage de la charge fiscale grâce à la Fair Share Contribution ; du soutien financier au plus démunis grâce à l’allocation mensuelle de Rs 10 000 à la suite du report de l’âge de la pension universelle de 60 à 65 ans ; et des mesures pour booster le pouvoir d’achat, avec la suppression de la taxe sur la valeur ajoutée sur les aliments pour nourrissons et les légumes surgelés, l’instauration d’un plafond sur les marges bénéficiaires pour certains produits alimentaires et les médicaments et la création d’un fonds de stabilisation des prix, doté de Rs 10 milliards.
Parmi les nombreuses faiblesses, on peut évoquer l’imposition de l’âge de la retraite à 65 ans sans consultation préalable, les promesses électorales non tenues, la persistance du népotisme et du favoritisme avec les nominations politiques partisanes à certains postes clés et, finalement, une fracture inquiétante avec la population, vu la faible participation citoyenne aux élections municipales et les commentaires acerbes sur les réseaux sociaux.
?La gestion de certains dossiers sensibles, notamment les nominations à des postes stratégiques, suscite de vives critiques. Comment les accueillez-vous et quelle est votre lecture de la situation ?
Ces critiques sont pleinement justifiées. L’Alliance du changement avait fondé sa campagne électorale sur des principes, tels que la méritocratie, la transparence, la redevabilité et l’équité, notamment à travers la proposition d’un Constitutional Appointments Committee. Pourtant, les récentes nominations semblent avoir été motivées par des affinités politiques, des liens familiaux, le copinage ou encore les services rendus pendant la campagne électorale.
L’engagement, la compétence, l’expérience, le professionnalisme et l’excellence ne semblent plus être des critères prioritaires. Le népotisme et le favoritisme ont pris le dessus dès leur accession au pouvoir. Il est regrettable que les personnes concernées tentent maladroitement de défendre l’indéfendable. À la question d’un journaliste sur ce sujet, le chef du gouvernement s’est même permis de répondre, avec une certaine arrogance : «Al chek enn kou bann nominasion ki MSM ti fer, lerla ou revinn get mwa.»
?Depuis la décision de relever à 65 ans l’âge d’accès à la pension de vieillesse, le débat reste vif. Avec le recul, estimez-vous que cette réforme était nécessaire ou prématurée ?
Cette réforme était sans doute nécessaire pour plusieurs raisons : le vieillissement progressif de la population, la chute persistante du taux de natalité, l’émigration croissante des jeunes professionnels, la mauvaise posture des principaux indicateurs macroéconomiques, le contexte économique mondial défavorable, la stagnation inquiétante de divers piliers de notre économie et, finalement, les menaces de Moody’s comme une épée de Damoclès sur notre tête. La marge de manœuvre des autorités était restreinte.
Toutefois, il s’agit d’une réforme qui touche directement à la vie, voire la survie, de nombreux travailleurs qui attendent ce moment depuis des années avec impatience. En prenant cette décision, le gouvernement a voulu prendre le taureau par les cornes pour désamorcer une bombe qu’on aurait dû avoir neutralisée depuis des années.
Cependant, l’absence de consultation et de négociation en amont avec les syndicats et la société civile a conduit à un lever de bouclier d’ampleur national. À la place d’une annonce surprise, le gouvernement aurait dû procéder par étapes en étalant clairement les raisons de cette décision et en explorant des compromis acceptables avec les acteurs du système.
?Transparence et bonne gouvernance : pensez-vous que Maurice est en train de progresser vers plus d’intégrité ou bien l’inverse ?
Certains événements de ces derniers temps laissent planer des doutes sur la volonté de l’Alliance du changement à honorer scrupuleusement ces critères. En se basant sur les promesses électorales de l’Alliance du changement, l’attente des citoyens était à son paroxysme en termes d’intégrité, de bonne gouvernance, de transparence, de méritocratie et d’équité. En ignorant systématiquement ces critères, le précédent gouvernement s’est vu infliger un cinglant 60-0. Le gouvernement doit tirer les leçons du passé pour redresser la barre et redorer son blason pour éviter le rejet de la population.
?Quelle lecture faites-vous du rôle et de l’efficacité de l’opposition dans le climat politique actuel ?
Le rôle et l’efficacité de l’opposition parlementaire sont essentiels dans toute démocratie. Toutefois, avec seulement trois membres, l’opposition actuelle se trouve en position de grande faiblesse. Le leader de l’opposition lui-même est dans une posture inconfortable, ayant été un fervent défenseur de l’ancien régime, souvent critiqué pour ses nombreuses casseroles. Privé d’un véritable soutien politique au Parlement, il est fréquemment tourné en dérision par la majorité, notamment lorsqu’il sombre dans la démagogie. Cela dit, il s’efforce, tant bien que mal, de remplir sa mission en remettant en question les actions gouvernementales, et en veillant à ce que le pouvoir soit exercé de manière transparente et responsable.
?Des tensions internes semblent parfois émerger au sein de la majorité. Comment décririez-vous l’état de cohésion au gouvernement ?
Il est tout à fait naturel et même sain pour la démocratie, qu’il existe des divergences au sein d’une alliance. Ces désaccords doivent cependant être gérés avec intelligence, en faisant preuve de concessions, de compromis et de capacités à résoudre les conflits rapidement, tout en mettant de côté les ego personnels. Les différends doivent être réglés en interne, «en famille», et non exposés sur la place publique sous prétexte d’informer le peuple.
Plusieurs élus, y compris au sein du Parti travailliste, n’ont pas caché leur agacement et leur mécontentement face à certaines dérives, bien que les dirigeants continuent de nier toute dissension au sein de l’alliance et tentent de contenir les tensions internes.
?Après ces élections, constatez-vous un changement dans la relation entre élus et citoyens ?Les attentes sont-elles plus fortes qu’auparavant ?
La relation entre élus et citoyens a été plutôt froide, même après les élections législatives, car beaucoup d’électeurs ont voté contre l’Alliance Morisien plutôt qu’en faveur de l’Alliance du changement. Le fort niveau d’abstention aux élections municipales n’a fait que confirmer cette relation. Après avoir pris certaines mesures impopulaires, la relation entre les élus et les citoyens s’est davantage détériorée.
Les promesses alléchantes de l’Alliance du changement avant les élections ont considérablement boosté les attentes de la population. L’accès facile à l’internet et aux réseaux sociaux aussi bien que les radios privées ont aiguisé l’intérêt des citoyens pour les affaires publiques. Ainsi, la relation entre les élus et les citoyens a évolué, marquée par une demande croissante de transparence, de participation, de responsabilité et de redevabilité.
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