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Apprendre à penser grand
Du grand bleu au climat
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Apprendre à penser grand
Du grand bleu au climat
La Commission des limites du plateau continental des Nations unies (CLCS) a approuvé cette semaine les recommandations relatives à la soumission mauricienne concernant Rodrigues. Derrière le langage austère du droit de la mer se cache une avancée considérable : Maurice pourra établir les limites extérieures de son plateau continental étendu dans la région de Rodrigues sur une superficie d’environ 147 000 km². Le dossier, déposé en 2009, aura donc traversé 17 années de recherches, de procédures, de données scientifiques supplémentaires et de négociations techniques avant d’atteindre cette étape.
Il nous faut cependant résister à la tentation du chiffre spectaculaire. Il ne s’agit pas d’une nouvelle ZEE de 147 000 km². La ZEE demeure juridiquement limitée à 200 milles nautiques. Ce que Maurice consolide ici, c’est son plateau continental au-delà de cette limite, c’est-à-dire les fonds marins et leur sous-sol. La distinction est technique, mais politiquement et économiquement capitale. Sur ce plateau, l’État côtier dispose de droits souverains pour explorer et exploiter les ressources naturelles du fond et du sous-sol. La colonne d’eau, elle, relève d’un régime juridique distinct.
Voilà pourquoi cette avancée mérite d’être regardée autrement que sous l’angle de la querelle entre anciens et nouveaux gouvernements. La politique veut toujours savoir qui a coupé le ruban. Le droit international fonctionne autrement. Une frontière maritime ne naît pas d’un discours ministériel, mais de longues années de cartographie, de géologie, de géophysique, de diplomatie, de droit et de persévérance administrative.
La soumission de Rodrigues remonte à 2009. Elle a été reprise, renforcée et amendée au fil des années, notamment grâce à de nouvelles données scientifiques. Le gouvernement de Pravind Jugnauth peut donc revendiquer le travail accompli sous son mandat, notamment la version amendée du dossier. Celui de Navin Ramgoolam peut rappeler, à juste titre, que la procédure avait commencé 15 ans plus tôt. Les deux affirmations peuvent être vraies. Elles sont surtout secondaires par rapport à une œuvre qui appartient à l’État.
C’est peut-être la principale leçon de cette affaire : les grands dossiers maritimes ne sont pas des propriétés partisanes.
Ils appartiennent à la République. Il y a, dans cette longue marche, quelque chose qui ressemble à une forme de «lawfare» au sens noble : non pas transformer le droit en arme contre un adversaire, mais utiliser méthodiquement les institutions internationales pour faire reconnaître et consolider ses intérêts. La CLCS n’est pas une cour de justice. C’est une instance scientifique et technique chargée d’examiner les données présentées par les États et de formuler des recommandations sur les limites du plateau continental au-delà de 200 milles. Celles-ci acquièrent un caractère final et contraignant dans le cadre prévu par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Les grandes puissances océaniques l’ont compris depuis longtemps. La France, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis, la Chine, l’Inde et tant d’autres ne considèrent pas leurs territoires insulaires comme de simples morceaux de terre posés au milieu de l’océan. Ils les pensent en trois dimensions : terre, eau, fonds marins. Le XXIe siècle sera aussi celui de la compétition pour les câbles sous-marins, les données scientifiques, les ressources minérales, la biodiversité abyssale, les routes maritimes, l’énergie offshore et la connaissance des grands fonds.
Maurice n’a plus aucune raison de penser petit. Son avantage n’est précisément pas sa superficie terrestre. C’est sa géographie océanique. Avec Rodrigues, les Chagos, les espaces maritimes des Mascareignes et les acquis successifs obtenus dans le cadre du droit de la mer, le pays construit progressivement quelque chose de beaucoup plus vaste que son territoire émergé. Il devient, au sens stratégique, un État-océan.
Encore faut-il que la politique publique soit à la hauteur de cette ambition. Que ferons-nous de ces 147 000 km² ? Voilà la vraie question. Ils doivent devenir un laboratoire de recherche scientifique, un espace de connaissance des fonds marins, un territoire de planification maritime, un levier de diplomatie régionale et, demain peut-être, une source de ressources nouvelles exploitées avec prudence et dans le respect du droit international. La Convention sur le droit de la mer n’offre pas un blanc-seing extractiviste : elle organise des droits, mais aussi des responsabilités.
Le précédent existe. En 2011, Maurice et les Seychelles avaient obtenu des recommandations concernant une vaste zone de plateau continental étendu dans la région du plateau des Mascareignes. Rodrigues ajoute aujourd’hui une nouvelle pièce à cette architecture maritime.
Et peut-être est-ce là le véritable message de cette victoire. À terre, Maurice s’épuise trop souvent dans ses querelles minuscules : qui a dit quoi, qui mérite le crédit, qui occupe quel fauteuil, qui remportera la prochaine bataille électorale.
En mer, l’échelle change. Le bleu oblige à penser en décennies plutôt qu’en mandats, en générations plutôt qu’en sondages. Il oblige surtout un petit État à se comporter comme une grande puissance océanique.
La terre nous enferme parfois dans nos petitesses. Le grand bleu, lui, nous offre un horizon.
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La COP31, qui se tiendra à Antalya du 9 au 20 novembre, devrait moins produire de grandes déclarations que poser une question autrement plus inconfortable : comment passer enfin des promesses à l’action ?
Pour Maurice, cette question n’a rien d’académique. Elle se mesure déjà dans les réservoirs qui se vident, les épisodes de chaleur, les pluies extrêmes, l’érosion côtière et l’incertitude qui pèse sur l’agriculture.
Le choix du gouvernement d’ouvrir des consultations nationales avant Antalya est donc pertinent. Pêcheurs, planteurs, éleveurs, communautés côtières, jeunes, femmes, collectivités locales : le climat ne se décide pas uniquement dans les salles de conférence. Il se vit dans les territoires. Encore faut-il que cette consultation ne devienne pas une nouvelle liturgie administrative, où chacun est écouté avant que les décisions ne soient prises ailleurs.
La COP31 marque précisément ce changement de perspective. L’enjeu n’est plus seulement de relever l’ambition, mais d’organiser son financement, son exécution et son évaluation. Les travaux préparatoires de la FAO et du GIEC le rappellent : agriculture, eau, biodiversité, santé, alimentation et énergie forment un même système. Les réponses en silos sont condamnées à l’inefficacité.
Pour Maurice, petit État insulaire doté d’un vaste espace maritime, la transition climatique devrait devenir un projet de souveraineté. Sécuriser l’eau, transformer l’agriculture, développer les énergies renouvelables, protéger les côtes, moderniser la pêche et renforcer la résilience alimentaire ne relèvent plus de la seule politique environnementale.
C’est une stratégie économique. À Antalya, Maurice ne devrait donc pas seulement demander davantage de financement. Il devrait venir avec un modèle : celui d’une île qui transforme sa vulnérabilité en laboratoire de résilience.
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